bandeau Raffaelli, Les invités attendant la noce (détail), 1888 Émile Friant, La Toussaint (détail), 1888

 

 

 

Comment on se marie , I

 

I

 

Le comte Maxime de La Roche-Mablon a trente-deux ans. Il appartient à l'une des plus vieilles familles de l'Anjou. Son père a été sénateur sous l'Empire, sans avoir abandonné, dit-il, une seule de ses convictions légitimistes. Les La Roche-Mablon, d'ailleurs, n'ont pas perdu un lopin de terre pendant l'émigration, et on les cite encore parmi les grands propriétaires de France. Quant à Maxime, il a mené une belle jeunesse, il s'est engagé comme zouave pontifical, puis est revenu à Paris où il a fait courir ; il a joué, a eu des maîtresses, s'est battu en duel, sans pouvoir s'afficher. C'est un grand garçon blond, beau cavalier, d'une intelligence moyenne, sans passions extrêmes, et qui songe maintenant à entrer dans la diplomatie, pour faire une fin.

La forte tête des La Roche-Mablon est une tante, la baronne de Bussière, une vieille dame remuante, lancée dans le monde académique et le monde politique. Dès que son neveu Maxime lui confie ses projets, elle s'écrie que, d'abord, il doit se marier, le mariage étant la base de toutes les carrières sérieuses. Maxime n'a aucune objection grave contre le mariage. Il n'y a pas songé ; il préférerait rester garçon, mais enfin, s'il faut absolument qu'il se marie, pour tenir son rang dans le monde, il passera par cette formalité comme par toutes les autres. Seulement, il avoue en riant que, n'ayant aucun amour au cœur, il a beau fouiller sa mémoire, toutes les jeunes filles avec lesquelles il a dansé, dans les salons, lui semblent avoir la même robe blanche et le même sourire. Mme de Bussière est enchantée. Elle se charge de tout.

Le surlendemain, la baronne parle à Maxime de Mlle Henriette de Salneuve. Fortune considérable, ancienne noblesse de Normandie, convenances parfaites de part et d'autre. Et elle appuie sur le côté correct de cette union. On ne saurait trouver un parti satisfaisant davantage aux exigences du monde. Ce sera un de ces mariages qui n'étonnent personne. Maxime hoche la tête d'un air de complaisance. En effet, tout cela lui semble très raisonnable. Les noms se valent, les fortunes sont les mêmes à peu de chose près, les alliances se présentent comme très précieuses, s'il persiste à vouloir entrer dans la diplomatie.
« Elle est blonde, je crois, finit-il par demander.
- Non, brune, répond la baronne ; c'est-à-dire que je ne sais pas trop !»
D'ailleurs, peu importe. Ce qu'il y a de certain, c'est que Henriette a dix-neuf ans. Maxime croit avoir dansé avec elle, à moins pourtant que ce ne soit avec sa sœur cadette. On ne parle pas de son éducation, c'est inutile, elle a été élevée par sa mère et cela suffit. Quant à son caractère, il ne saurait en être question, personne ne le connaît. Mme de Bussière affirme qu’elle lui a entendue jouer, un jour, une valse de Chopin avec beaucoup d'âme. Et, pour le reste, dès le soir, une rencontre doit avoir lieu dans un salon neutre.
Lorsque Maxime, le soir, aperçoit Mlle de Salneuve, il est très surpris de la trouver jolie. Il danse avec elle, la complimente sur son éventail, reçoit en remerciement un sourire. Quinze jours plus tard, la demande officielle est faite et le contrat se débat devant les notaires. Maxime a vu Henriette cinq fois. Elle est vraiment fort bien, blanche de peau, la taille ronde, et elle saura s'habiller quand elle pourra jeter ses robes de jeune fille. Au demeurant, elle paraît aimer la musique, déteste l'odeur du musc, a eu une amie qui s’appelait Claire et qui est morte. C'est tout. Maxime, d'ailleurs, trouve que c'est assez : elle est une Salneuve, il la prend des mains d'une mère rigide. Plus tard, ils auront le temps de se connaître. En attendant, il pense à elle sans déplaisir. Il n'est pas positivement amoureux, mais il n'est point fâché qu'elle soit agréable, parce que, si elle s'était rencontrée laide, il l’aurait évidemment épousée tout de même.

Huit jours avant le mariage, le jeune comte règle sa vie de garçon. Il est alors avec la grande Antonia, une ancienne écuyère qui est revenue du Brésil couverte de diamants. Il renouvelle son mobilier et rompt avec elle en toute amitié, après un souper où l'on boit à son bonheur conjugal. Il paie son valet de chambre, brûle des lettres inutiles, fait ouvrir les fenêtres pour que son hôtel prenne l'air. Et il est prêt. Pourtant, tout au fond de lui, il y a des heures de sa vie qu'il garde et sur lesquelles il croit suffisant d'avoir fermé à jamais les portes de son cœur.
Les notaires des deux familles ont rédigé le contrat. Toute cette basse besogne de l'argent leur a été livrée. En somme, rien de plus simple, les apports des époux sont connus, le mariage doit avoir lieu sous le régime dotal. Pendant la lecture du contrat, les deux familles demeurent muettes ; puis, on signe, sans une observation, en se passant la plume avec des sourires. Et l'on parle d'autre chose, d'une fête de charité dont la baronne a eu l'idée, d'un sermon dans lequel le père Dulac a montré vraiment bien du talent.
Le mariage civil a eu lieu un lundi, un jour où l'on ne marie pas d'ordinaire à la mairie. La mariée a une robe de soie grise, très simple ; le marié est en redingote et en pantalon clair. Pas une invitation n'a été faite, il n'y a là que la famille et les quatre témoins, des personnages considérables. Pendant que le maire lit les articles du Code, les regards de Maxime et d'Henriette se rencontrent, et ils se sourient. Quelle langue barbare cette langue de la loi ! Est-ce que vraiment le mariage est une chose si terrible que cela ? Ils disent, l'un après l'autre, le « oui » solennel, sans la moindre émotion, le maire étant un petit homme presque bossu, dont la chétive personne manque de majesté. La baronne, en toilette sombre, regarde la salle avec un binocle, trouve que la loi est logée bien pauvrement. En quittant la mairie, Maxime et Henriette laissent chacun mille francs pour les pauvres.

Mais toute la pompe, toutes les larmes d'attendrissement sont réservées pour la cérémonie religieuse. Afin de n'être pas confondu avec les noces vulgaires, on a choisi une église privée, la petite chapelle des Missions. Cela donne tout de suite au mariage un parfum de piété supérieure. C'est Mgr Félibien, un évêque du Midi, quelque peu parent des Salneuve, qui doit bénir l'union. Le grand jour arrive, la chapelle se trouve trop petite ; trois rues voisines sont barrées par les équipages ; à l'intérieur, dans le demi-jour des vitraux, c'est un froissement d'étoffes riches, un murmure discret de voix. On a mis des tapis partout. Il y a cinq rangées de fauteuils devant l'autel. Toute la noblesse de France est là chez elle, avec son Dieu. Cependant, Maxime, en habit irréprochable, paraît un peu pâle. Henriette arrive, toute blanche dans un nuage de tulle ; elle aussi est très émue, elle a les yeux rouges, elle a pleuré. Quand Mgr Félibien étend les mains sur leurs têtes, tous deux restent courbés quelques secondes, avec une ferveur qui produit la meilleure impression. Puis, l'évêque parle des devoirs des époux d'une voix chantante. Et la famille essuie des larmes, Mme de Bussière surtout, qui a été très malheureuse en ménage. La cérémonie s'achève, au milieu des odeurs d'encens, dans la magnificence des cierges allumés. Ce n'est point un luxe bourgeois, mais une distinction suprême, raffinant la religion pour l'usage des gens bien nés. Jusqu'aux dernières poignées de main échangées, après la signature des pièces, l'église reste un salon.

Le soir, on dîne en famille, portes et fenêtres closes. Et brusquement, vers minuit, lorsque Henriette grelotte dans son lit d'épouse, la face tournée vers le mur, elle sent Maxime qui lui pose un baiser sur les cheveux. Il est entré, derrière les parents, sans faire de bruit. Elle jette un cri, le supplie de la laisser seule. Lui, sourit, la traite en enfant qu'on cherche à rassurer. Il est trop galant homme pour ne pas mettre d'abord tous les ménagements possibles. Mais il connaît les femmes, il sait de quelle façon on doit procéder avec elles. Il reste donc là, à lui baiser les mains, avec des caresses de parole. Elle n'a rien à craindre, n'est-il pas son mari, ne doit-il pas veiller sur sa chère existence ? Puis, comme elle s'effare de plus en plus et se met à sangloter en appelant sa mère, il croit devoir brusquer un peu les choses, pour que la situation ne tourne au ridicule. D'ailleurs, il demeure homme du monde, déplace la lampe, se souvient fort à propos de la façon dont il a débuté avec la petite Laurence, des Folies, qui ne voulait pas de lui, à la suite d'un souper. Henriette est beaucoup mieux élevée que Laurence, elle ne l’égratigne pas, ne lui lance pas de coups de pied. C’est à peine si elle se débat dans un frisson de peur ; et elle lui appartient pleurante, fiévreuse, n'osant plus ouvrir les veux. Toute la nuit, elle pleure, collant sa bouche à l'oreiller pour qu'il ne l'entende pas. Cet homme allongé à côté d'elle, lui cause une répugnance terrifiée. Ah ! quelle horrible chose, pourquoi me lui a-t-on jamais parlé de cela ? elle ne se serait pas mariée. Ce viol du mariage, sa longue jeunesse rigide et d'ignorance aboutissant à cette initiation brutale, lui apparaît comme un malheur irréparable dont elle ne se consolera pas.

 Quatorze mois plus tard, monsieur n'entre plus dans la chambre de madame. Ils ont eu une lune de miel de trois semaines. La cause de la rupture a été très délicate. Maxime, habitué à la grande Antonia, a voulu faire une maîtresse d'Henriette, et celle-ci, de sens endormis encore, de nature froide, s'est refusée à certains caprices. D'autre part, ils ont découvert, dès  le deuxième jour, qu'ils ne s'entendraient jamais ensemble. Maxime est d'un tempérament sanguin, violent et entêté. Henriette a une grande langueur, une tranquillité de gestes énervante, tout en montrant, pour le moins, un entêtement pareil. Aussi s'accusent-ils, l'un et l'autre, d'une méchanceté noire. Mais comme des personnes de leur rang doivent toujours sauver les apparences, ils vivent dans des termes de grande politesse. Ils font prendre de leurs nouvelles chaque matin, se quittent le soir avec un salut cérémonieux. Ils sont plus étrangers que s'ils habitaient à des milliers de lieues, lorsqu'un salon seulement sépare leurs chambres.

Cependant Maxime s'est remis avec Antonia. Il a renoncé complètement à l'idée d'entrer dans la diplomatie. C'était sot, cette idée. Un de La Roche-Mablon n'a pas besoin d'aller se compromettre dans la politique, par ces temps de cohue démocratique. Ce qui le fait sourire parfois, quand il rencontre la baronne de Bussière, c'est de songer qu'il s'est marié d'une façon si absolument inutile. D'ailleurs, il ne regrette rien. Le titre, la fortune, tout y est. De nouveau, il fait courir, passe ses nuits au cercle, mène la haute vie d'un gentilhomme de grande race.

Henriette s'est d'abord beaucoup ennuyée. Puis, elle a goûté vivement la liberté du mariage. Elle fait atteler dix fois par jour, court les magasins, va voir des amies, jouit du monde. Elle a tous les bénéfices d'une veuve. Jusqu'ici, sa grande tranquillité de tempérament l'a sauvée des fautes graves. C'est tout au plus si elle s'est laissé baiser les doigts. Mais il y a des heures où elle se trouve bien sotte. Et elle est à discuter avec elle, posément, si elle doit prendre un amant, l’hiver prochain.

 


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fleche  Vers le chapitre II

I

 

Le comte Maxime de La Roche-Mablon a trente-deux ans. Il appartient à l'une des plus vieilles familles de l'Anjou. Son père a été sénateur sous l'Empire, sans avoir abandonné, dit-il, une seule de ses convictions légitimistes puc. Les La Roche-Mablon, d'ailleurs, n'ont pas perdu un lopin de terre pendant l'émigration, et on les cite encore parmi les grands propriétaires de France puc. Quant à Maxime, il a mené une belle jeunesse, il s'est engagé comme zouave pontifical puc, puis est revenu à Paris où il a fait courir ; il a joué, a eu des maîtresses, s'est battu en duel, sans pouvoir s'afficher. C'est un grand garçon blond, beau cavalier, d'une intelligence moyenne, sans passions extrêmes, et qui songe maintenant à entrer dans la diplomatie, pour faire une fin.

La forte tête des La Roche-Mablon est une tante, la baronne de Bussière, une vieille dame remuante, lancée dans le monde académique et le monde politique. Dès que son neveu Maxime lui confie ses projets, elle s'écrie que, d'abord, il doit se marier, le mariage étant la base de toutes les carrières sérieuses. Maxime n'a aucune objection grave contre le mariage. Il n'y a pas songé ; il préférerait rester garçon, mais enfin, s'il faut absolument qu'il se marie, pour tenir son rang dans le monde, il passera par cette formalité comme par toutes les autres. Seulement, il avoue en riant que, n'ayant aucun amour au cœur, il a beau fouiller sa mémoire, toutes les jeunes filles avec lesquelles il a dansé, dans les salons, lui semblent avoir la même robe blanche et le même sourire. Mme de Bussière est enchantée. Elle se charge de tout.

Le surlendemain, la baronne parle à Maxime de Mlle Henriette de Salneuve. Fortune considérable, ancienne noblesse de Normandie, convenances parfaites de part et d'autre. Et elle appuie sur le côté correct de cette union. On ne saurait trouver un parti satisfaisant davantage aux exigences du monde. Ce sera un de ces mariages qui n'étonnent personne. Maxime hoche la tête d'un air de complaisance. En effet, tout cela lui semble très raisonnable. Les noms se valent, les fortunes sont les mêmes à peu de chose près, les alliances se présentent comme très précieuses, s'il persiste à vouloir entrer dans la diplomatie puc.
« Elle est blonde, je crois, finit-il par demander.
- Non, brune, répond la baronne ; c'est-à-dire que je ne sais pas trop !»
D'ailleurs, peu importe. Ce qu'il y a de certain, c'est que Henriette a dix-neuf ans. Maxime croit avoir dansé avec elle, à moins pourtant que ce ne soit avec sa sœur cadette. On ne parle pas de son éducation, c'est inutile, elle a été élevée par sa mère et cela suffit. Quant à son caractère, il ne saurait en être question, personne ne le connaît. Mme de Bussière affirme qu’elle lui a entendue jouer, un jour, une valse de Chopinpuc avec beaucoup d'âme. Et, pour le reste, dès le soir, une rencontre doit avoir lieu dans un salon neutre.

Lorsque Maxime, le soir, aperçoit Mlle de Salneuve, il est très surpris de la trouver jolie. Il danse avec elle, la complimente sur son éventail, reçoit en remerciement un sourire. Quinze jours plus tard, la demande officielle est faite et le contrat se débat devant les notaires. Maxime a vu Henriette cinq fois. Elle est vraiment fort bien, blanche de peau, la taille ronde, et elle saura s'habiller quand elle pourra jeter ses robes de jeune fille. Au demeurant, elle paraît aimer la musique, déteste l'odeur du musc, a eu une amie qui s’appelait Claire et qui est morte. C'est tout. Maxime, d'ailleurs, trouve que c'est assez : elle est une Salneuve, il la prend des mains d'une mère rigide. Plus tard, ils auront le temps de se connaître. En attendant, il pense à elle sans déplaisir. Il n'est pas positivement amoureux, mais il n'est point fâché qu'elle soit agréable, parce que, si elle s'était rencontrée laide, il l’aurait évidemment épousée tout de même.

Huit jours avant le mariage, le jeune comte règle sa vie de garçon. Il est alors avec la grande Antonia, une ancienne écuyère qui est revenue du Brésil couverte de diamants. Il renouvelle son mobilier et rompt avec elle en toute amitié, après un souper où l'on boit à son bonheur conjugal. Il paie son valet de chambre, brûle des lettres inutiles, fait ouvrir les fenêtres pour que son hôtel prenne l'air. Et il est prêt. Pourtant, tout au fond de lui, il y a des heures de sa vie qu'il garde et sur lesquelles il croit suffisant d'avoir fermé à jamais les portes de son cœur.
Les notaires des deux familles ont rédigé le contrat. Toute cette basse besogne de l'argent leur a été livrée. En somme, rien de plus simple, les apports des époux sont connus, le mariage doit avoir lieu sous le régime dotalpuc. Pendant la lecture du contrat, les deux familles demeurent muettes ; puis, on signe, sans une observation, en se passant la plume avec des sourires. Et l'on parle d'autre chose, d'une fête de charité dont la baronne a eu l'idée, d'un sermon dans lequel le père Dulac a montré vraiment bien du talent.
Le mariage civil a eu lieu un lundi, un jour où l'on ne marie pas d'ordinaire à la mairie. La mariée a une robe de soie grise, très simple ; le marié est en redingote et en pantalon clair. Pas une invitation n'a été faite, il n'y a là que la famille et les quatre témoins, des personnages considérables. Pendant que le maire lit les articles du Code, les regards de Maxime et d'Henriette se rencontrent, et ils se sourient. Quelle langue barbare cette langue de la loi ! Est-ce que vraiment le mariage est une chose si terrible que cela ? Ils disent, l'un après l'autre, le « oui » solennel, sans la moindre émotion, le maire étant un petit homme presque bossu, dont la chétive personne manque de majesté. La baronne, en toilette sombre, regarde la salle avec un binocle, trouve que la loi est logée bien pauvrement. En quittant la mairie, Maxime et Henriette laissent chacun mille francs pour les pauvres.

Mais toute la pompe, toutes les larmes d'attendrissement sont réservées pour la cérémonie religieuse. Afin de n'être pas confondu avec les noces vulgaires, on a choisi une église privée, la petite chapelle des Missionspuc. Cela donne tout de suite au mariage un parfum de piété supérieure. C'est Mgr Félibien, un évêque du Midi, quelque peu parent des Salneuve, qui doit bénir l'union. Le grand jour arrive, la chapelle se trouve trop petite ; trois rues voisines sont barrées par les équipages ; à l'intérieur, dans le demi-jour des vitraux, c'est un froissement d'étoffes riches, un murmure discret de voix. On a mis des tapis partout. Il y a cinq rangées de fauteuils devant l'autel. Toute la noblesse de France est là chez elle, avec son Dieu. Cependant, Maxime, en habit irréprochable, paraît un peu pâle. Henriette arrive, toute blanche dans un nuage de tulle ; elle aussi est très émue, elle a les yeux rouges, elle a pleuré. Quand Mgr Félibien étend les mains sur leurs têtes, tous deux restent courbés quelques secondes, avec une ferveur qui produit la meilleure impression. Puis, l'évêque parle des devoirs des époux d'une voix chantante. Et la famille essuie des larmes, Mme de Bussière surtout, qui a été très malheureuse en ménage. La cérémonie s'achève, au milieu des odeurs d'encens, dans la magnificence des cierges allumés. Ce n'est point un luxe bourgeois, mais une distinction suprême, raffinant la religion pour l'usage des gens bien nés. Jusqu'aux dernières poignées de main échangées, après la signature des pièces, l'église reste un salon.

Le soir, on dîne en famille, portes et fenêtres closes. Et brusquement, vers minuit, lorsque Henriette grelotte dans son lit d'épouse, la face tournée vers le mur, elle sent Maxime qui lui pose un baiser sur les cheveux. Il est entré, derrière les parents, sans faire de bruit. Elle jette un cri, le supplie de la laisser seule. Lui, sourit, la traite en enfant qu'on cherche à rassurer. Il est trop galant homme pour ne pas mettre d'abord tous les ménagements possibles. Mais il connaît les femmes, il sait de quelle façon on doit procéder avec elles. Il reste donc là, à lui baiser les mains, avec des caresses de parole. Elle n'a rien à craindre, n'est-il pas son mari, ne doit-il pas veiller sur sa chère existence ? Puis, comme elle s'effare de plus en plus et se met à sangloter en appelant sa mère, il croit devoir brusquer un peu les choses, pour que la situation ne tourne au ridicule. D'ailleurs, il demeure homme du monde, déplace la lampe, se souvient fort à propos de la façon dont il a débuté avec la petite Laurence, des Foliespuc, qui ne voulait pas de lui, à la suite d'un souper. Henriette est beaucoup mieux élevée que Laurence, elle ne l’égratigne pas, ne lui lance pas de coups de pied. C’est à peine si elle se débat dans un frisson de peur ; et elle lui appartient pleurante, fiévreuse, n'osant plus ouvrir les veux. Toute la nuit, elle pleure, collant sa bouche à l'oreiller pour qu'il ne l'entende pas. Cet homme allongé à côté d'elle, lui cause une répugnance terrifiée. Ah ! quelle horrible chose, pourquoi me lui a-t-on jamais parlé de cela ? elle ne se serait pas mariée. Ce viol du mariage, sa longue jeunesse rigide et d'ignorance aboutissant à cette initiation brutale, lui apparaît comme un malheur irréparable dont elle ne se consolera pas.

 Quatorze mois plus tard, monsieur n'entre plus dans la chambre de madame. Ils ont eu une lune de miel de trois semaines. La cause de la rupture a été très délicate. Maxime, habitué à la grande Antonia, a voulu faire une maîtresse d'Henriette, et celle-ci, de sens endormis encore, de nature froide, s'est refusée à certains caprices. D'autre part, ils ont découvert, dès  le deuxième jour, qu'ils ne s'entendraient jamais ensemble. Maxime est d'un tempérament sanguin, violent et entêté. Henriette a une grande langueur, une tranquillité de gestes énervante, tout en montrant, pour le moins, un entêtement pareil. Aussi s'accusent-ils, l'un et l'autre, d'une méchanceté noire. Mais comme des personnes de leur rang doivent toujours sauver les apparences, ils vivent dans des termes de grande politesse. Ils font prendre de leurs nouvelles chaque matin, se quittent le soir avec un salut cérémonieux. Ils sont plus étrangers que s'ils habitaient à des milliers de lieues, lorsqu'un salon seulement sépare leurs chambres.

Cependant Maxime s'est remis avec Antonia. Il a renoncé complètement à l'idée d'entrer dans la diplomatie. C'était sot, cette idée. Un de La Roche-Mablon n'a pas besoin d'aller se compromettre dans la politique, par ces temps de cohue démocratique. Ce qui le fait sourire parfois, quand il rencontre la baronne de Bussière, c'est de songer qu'il s'est marié d'une façon si absolument inutile. D'ailleurs, il ne regrette rien. Le titre, la fortune, tout y est. De nouveau, il fait courir, passe ses nuits au cercle, mène la haute vie d'un gentilhomme de grande race.

Henriette s'est d'abord beaucoup ennuyée. Puis, elle a goûté vivement la liberté du mariage. Elle fait atteler dix fois par jour, court les magasins, va voir des amies, jouit du monde. Elle a tous les bénéfices d'une veuve. Jusqu'ici, sa grande tranquillité de tempérament l'a sauvée des fautes graves. C'est tout au plus si elle s'est laissé baiser les doigts. Mais il y a des heures où elle se trouve bien sotte. Et elle est à discuter avec elle, posément, si elle doit prendre un amant, l’hiver prochain.


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