Autres récits de voyages..

 

 

Les grands voyageurs dans la littérature, de l'Antiquité au XVIIIème s. :

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LUCIEN de SAMOSATE, Histoire véritable, I (2ème siècle ap. J.-C.)
trad. E. Talbot, 1912

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(Le narrateur de cette Histoire véritable fait le récit de ses voyages. Le premier l’a emporté au pays du Soleil qui était en guerre avec le pays de la Lune…)

… Nous étions décidés à pénétrer plus avant quand nous fûmes rencontrés et pris par des êtres qui se donnent le nom d'Hippogypes. Ces Hippogypes sont des hommes portés sur de grands vautours, dont ils se servent comme de chevaux ; ces vautours sont d'une grosseur énorme, et presque tous ont trois têtes : pour donner une idée de leur taille, je dirai que chacune de leurs plumes est plus longue et plus grosse que le mât d'un grand vaisseau de transport. Nos Hippogypes avaient l'ordre de faire le tour de leur île, et, s'ils rencontraient quelque étranger, de l'amener au roi. Ils nous prennent donc et nous conduisent à leur souverain. Celui-ci nous considère, et jugeant qui nous étions d’après nos vêtements : "Étrangers, nous dit-il, vous êtes Grecs ?" Nous répondons affirmativement. "Comment alors êtes-vous venus ici en traversant un si grand espace d'air ?" Nous lui racontons notre aventure, et lui, à son tour, nous dit la sienne. Il était homme et s'appelait Endymion ; un jour, pendant son sommeil, il avait été enlevé de notre terre, et, à son arrivée, on l'avait fait roi de ce pays. Or, ce pays n'était pas autre chose que ce qu'en bas nous appelons la Lune. Il nous engagea à prendre courage et à ne craindre aucun danger, qu'on nous donnerait tout ce dont nous aurions besoin. "Si je mène à bien, ajouta-t-il, la guerre que je suis en train de faire aux habitants du Soleil, vous passerez auprès de moi la vie la plus heureuse. - Quels sont donc ces ennemis, disons-nous, et quelle est la cause des hostilités ? - Phaéthon, répond-il, roi des habitants du Soleil, car le Soleil est habité comme la Lune, nous fait la guerre depuis longtemps. Voici pourquoi j'avais rassemblé tous les pauvres de mon empire, et j'avais dessein de les envoyer fonder une colonie dans l'Étoile du Matin, qui est déserte et inhabitée. Phaéthon, par jalousie, voulut y mettre obstacle, et, vers le milieu de la route, il se présenta devant nous avec les Hippomyrméques. Vaincus dans le combat, par la supériorité du nombre, nous sommes forcés d'abandonner la place. Mais aujourd'hui je veux reprendre la guerre, et si vous voulez partager avec moi cette expédition, je vous ferai donner à chacun un de mes vautours royaux et le reste de l’équipement. Dés demain nous nous mettrons en marche. - Comme il vous plaira, "lui dis-je.

(Après la bataille, la paix conclue, les voyageurs observent les mœurs étranges de ces peuples, puis ils repartent…)

Cependant, après avoir salué le roi et ses amis, nous mettons à la voile. Endymion me fit présent de deux tuniques de verre, de cinq robes de cuivre et d'une armure complète de cosses de lupins ; mais j'ai laissé tout cela dans la baleine, il nous donna pour escorte mille Hippogypes, qui nous accompagnèrent l'espace de cinq cents stades. Nous côtoyons alors beaucoup de pays différents, et nous abordons à l'Étoile du Matin, où était la nouvelle colonie, pour débarquer et faire de l'eau. De là, nous dirigeant vers le Zodiaque, et laissant le Soleil à gauche, nous naviguons presque à fleur de terre, sans pouvoir descendre, malgré le désir de mes amis, mais le vent nous était contraire. Nous voyons, toutefois, une contrée fertile, couverte de bocages, riche de tous les biens. Les Néphélocentaures, mercenaires de Phaéthon, nous ayant aperçus, volèrent sur notre navire, mais à la nouvelle du traité ils se retirèrent ; heureusement, car nos Hippogypes étaient déjà repartis.
Nous voguons ensuite une nuit et un jour; et, vers le soir, nous arrivons à Lychnopolis après avoir dirigé notre course vers les régions inférieures. Cette ville, située dans l'espace aérien qui s'étend entre les Hyades et les Pléiades, est un peu au-dessous du Zodiaque. Nous débarquons, et nous n'y trouvons pas d'hommes, mais des lampes, qui se promenaient sur le port et dans la place publique. Il y en avait de petites, apparemment la populace, et quelques-unes, les grands et les riches, brillantes et lumineuses. Elles avaient chacune leur maison, je veux dire leur lanterne, et chacune leur nom, comme les hommes ; nous les entendions même parler. Loin de nous faire aucun mal, elles nous offrent l'hospitalité. Mais nous n'osons accepter, et personne de nous n'a le courage de souper et de passer la nuit avec elles. Le palais du roi est situé au milieu de la ville. Le prince y est assis toute la nuit, appelant chacune d'elles par son nom. Celle qui ne répond pas est condamnée à mort pour avoir abandonné son poste. La mort, c'est d'être éteinte. Nous, nous rendons au palais pour voir ce qui s'y passait, et nous entendons plusieurs lampes se justifiant et exposant les motifs pour lesquels elles arrivaient si tard. Je reconnus parmi ces lampes celle de notre maison : je lui demandai des nouvelles de ma famille, et elle satisfit à mes questions. Nous passons là le reste de la nuit. Le lendemain, nous repartons, nous nous rapprochons des nuages et nous découvrons la ville de Néphélococcygie : sa vue nous frappe d'admiration ; mais nous n'y pouvons aborder, contrariés par le vent. Le roi régnant est Coronus, fils de Cottyphion. Je me rappelai en ce moment ce que dit de cette ville Aristophane, poète grave et véridique, et je trouvai qu'on a tort de ne pas croire à ses assertions. Trois jours après nous aperçûmes distinctement l'Océan, mais aucune terre si ce n'est celles qui sont dans les régions célestes, et déjà même elles prenaient à nos yeux une couleur de feu des plus éclatantes, lorsque, le quatrième loir, vers midi, le vent s'étant calmé et étant tombé tout à fait, nous redescendîmes sur la mer.

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CYRANO de BERGERAC, Histoire comique contenant les états et empires de la lune, (1657.)

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… Enfin, je résolus de marcher jusqu’à ce que la Fortune me fît rencontrer la compagnie de quelques bêtes, ou de la mort.

Les habitants de la lune.

Elle m’exauça, car au bout d’un demi quart d’heure je rencontrai deux forts grands animaux dont l’un s’arrêta devant moi, l’autre s’enfuit légèrement au gîte; au moins, je le pensai ainsi, à cause qu’à quelque temps de là je le vis revenir accompagné de plus de sept ou huit cents de même espèce qui m’environnèrent. Quand je les pus discerner de près, je connus qu’ils avaient la taille et la figure comme nous. Cette aventure me fit souvenir de ce que jadis j’avais ouï conter à ma nourrice, des sirènes, des faunes, et des satyres. De temps en temps ils élevaient des huées si furieuses causées sans doute par l’admiration de me voir, que je croyais quasi être devenu monstre. Enfin une de ces bêtes-hommes m’ayant pris par le col, de même que font les loups quand ils enlèvent des brebis, me jeta sur son dos, et me mena dans leur ville, où je fus plus étonné que devant, quand je reconnus en effet que c’étaient des hommes, de n’en rencontrer pas un qui ne marchât à quatre pattes.

Lorsque ce peuple me vit si petit, car la plupart d’entre eux ont douze coudées de longueur, et mon corps soutenu de deux pieds seulement, ils ne purent croire que je fusse un homme, car ils tenaient que la nature ayant donné aux hommes comme aux bêtes deux jambes et deux bras, ils s’en devaient servir comme eux. Et en effet, rêvant depuis là-dessus, j’ai songé que cette situation de corps n’était point trop extravagante, quand je me suis souvenu que les enfants, lorsqu’ils ne sont encore instruits que de nature, marchent à quatre pieds, et qu’ils ne s’élèvent sur deux que par le soin de leurs nourrices qui les dressent dans de petits chariots, et la attachent des lanières pour les empêcher de tomber sur les quatre, comme la seule assiette où la figure de notre masse incline de se reposer.

 

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Jonathan SWIFT, Voyages de Gulliver (1726)

Le narrateur vient d’échapper à un naufrage…il arrive à Lilliput

… Je fils près d’un quart de lieue dans découvrir aucune maison, ni aucun vestige d’habitants ; ou du moins j’étais trop exténué pour les apercevoir. La fatigue, la chaleur et une demie-pinte d’eau-de-vie que j’avais bue en abandonnant le vaisseau, tout cela m’excita à dormir. Je me couchai sur l’herbe, qui était très fine et très douce ; bientôt je fus enseveli dans le plus profond sommeil que j’eusse jamais goûté, et qui dura environ neuf heures, car je ne m’éveillai qu’au jour. J’essayai alors de me lever; mais ce fut en vain. Comme je m’étais couché sur le dos, je trouvai mes bras et mes jambes attachés à la terre de l’un et de l’autre côté, et mes cheveux, qui étaient longs et épais, attachés de la même manière. Je trouvai même plusieurs ligatures très minces qui entouraient mon corps depuis mes aisselles jusqu’à mes cuisses.

Je ne pouvais regarder que le ciel ; le soleil commençait à être fort chaud, et sa grande clarté fatiguait mes yeux. J’entendis un bruit confus autour de moi ; mais dans la posture où j’étais je ne pouvais, je le répète, rien voir que le ciel. Bientôt je sentis remuer quelque chose sur ma jambe gauche, et cet objet, avançant doucement sur ma poitrine, monter presque jusqu’à mon menton. Dirigeant, comme je le pus, ma vue de ce côté, j’aperçus une créature humaine, haute tout au plus de six pouces, tenant à la main un arc et une flèche, et portant un carquois sur le dos! J’en vis en même temps au moins quarante autres de la même espèce qui la suivaient. Dans ma surprise, je jetai de tels cris, que tous ces petits êtres se retirèrent saisis de peur; et il y en eut même quelques-uns, comme je l’ai appris ensuite, qui furent dangereusement blessés par les chutes qu’ils firent en se précipitant à terre. Néanmoins ils revinrent bientôt; et un d’eux, qui eut la hardiesse de s’avancer assez pour voir entièrement mon visage, levant les mains et les yeux en signe d’étonnement, s’écria d’une voix aigre, mais distincte : hekinah degul. Les autres répétèrent plusieurs fois les mêmes mots ; mais je n’en compris pas alors le sens. J’étais pendant ce temps-là, comme le lecteur peut le penser, dans une position fort gênante. Enfin, par mes efforts pour me mettre en liberté, j’eus le bonheur de rompre les cordons ou fils, et d’arracher les chevilles qui attachaient mon bras droit à la terre ; car en le haussant un peu, j’avais découvert ce qui me tenait captif. En même temps, par une secousse violente qui me causa une douleur extrême, je lâchai un peu les cordons qui attachaient mes cheveux du côté droit, en sorte que je me trouvai en état de tourner un peu la tête. Alors ces insectes humains prirent la fuite avant que je pusse les toucher, et poussèrent des cris très aigus. Ce bruit cessant, j’entendis un d’eux s’écrier: tolgo phonac; et aussitôt je me sentis percé à la main gauche de plus de cent flèches qui me piquaient comme autant d’aiguilles. Ils en firent ensuite une autre décharge en l’air, comme nous tirons des bombes en Europe; plusieurs, je crois, me tombaient sur le corps, quoique je ne les aperçusse pas, et d’autres s’abattaient sur mon visage, que je tâchai de couvrir avec ma main…

Voyage à Brobdingnag

Quand nous fûmes à terre, nous ne vîmes ni rivière ni fontaine, ni aucuns vestiges d’habitants, ce qui obligea nos gens à côtoyer le rivage pour chercher de l’eau fraîche proche de la mer. Pour moi, je me promenai seul, et avançai environ un mille dans les terres, où je ne remarquai qu’un pays stérile et plein de rochers. Je commençais à me lasser ; et, n voyant rien qui pût satisfaire ma curiosité, je m’en retournais doucement vers la petite baie, lorsque je vis nos hommes sur la chaloupe, qui semblaient tâcher, à force de rames, de sauver leur vie, et je remarquai en même temps qu’ils étaient poursuivis par un homme d’une grandeur prodigieuse. La mer, dans laquelle il marchait, ne montait pas plus haut que ses genoux et il faisait des enjambées extraordinaires; mais nos gens avaient pris le devant d’une demi-lieue, et, la mer étant dans cet endroit pleine de rochers, le grand homme ne put atteindre la chaloupe. Ces détails me furent contés par la suite, car dans le moment je ne songeai qu’à aussi vite que je pus, et je grimpai jusqu’au sommet d’une montagne escarpée, d’où je découvris une partie du pays. Je le trouvai parfaitement cultivé; mais ce qui me surprit d’abord fut la grandeur de l’herbe, qui me parut avoir plus de vingt pieds de hauteur.

Je pris un grand chemin, qui me sembla tel, quoiqu’il ne fût pour les habitants qu’un petit sentier qui traversait un champ d’orge. Là, je marchai pendant quelque temps ; mais je ne pouvais presque rien voir, le temps de la moisson étant proche et les blés étant hauts de quarante pieds au moins. Je cheminai pendant une heure avant de pouvoir arriver à l’extrémité de ce champ, qui était enclos d’une haie haute au moins de cent vingt pieds pour les arbres, ils étaient si grands, qu’il me fut impossible d’en supputer la hauteur. Une borne séparait ce champ d’un autre enclos. Quatre marches conduisaient à une longue pierre, sur laquelle on passait d’un côté à l’autre; mais je n’aurais pu franchir ce passage, les degrés ayant six pieds de haut, et la pierre qui les couronnait plus de vingt pieds.

Je tâchais de découvrir un passage à travers la haie, quand j’aperçus dans le champ voisin un habitant de la même taille que celui que j’avais vu dans la mer poursuivant notre chaloupe. Il me parut aussi haut qu’un clocher ordinaire, et il faisait environ cinq toises par enjambée, autant que je pus en juger. Je fus frappé d’une frayeur extrême, et je courus me cacher dans le blé, d’où je le vis arriver à une ouverture de la haie, jetant les yeux çà et là, et appelant d’une voix plus grosse et plus retentissante que si elle fût sortie d’un porte-voix: le son était si fort et partait de si haut, que je crus entendre le tonnerre. Aussitôt sept hommes de sa taille s’avancèrent vers lui, tenant chacun une faucille de la grandeur de six faux. Ces gens n’étaient pas aussi bien habillés que le premier, dont ils semblaient être les domestiques. D’après les ordres qu’il leur donna, ils allèrent couper le blé dans le champ où j’étais couché. Je m’éloignai d’eux autant que je pus; mais je ne me déplaçais qu’avec une difficulté extrême; car les tuyaux du blé n’étaient pas quelquefois éloignés de plus d’un pied l’un de l’autre, en sorte que je me glissais très péniblement dans cette espèce de forêt. Je m’avançai cependant jusqu’à un endroit du champ où la pluie et le vent avaient couché le blé: il me fut alors tout à fait impossible d’aller plus loin ; car les tuyaux étaient tellement entrelacés, qu’il n’y avait pas moyen de ramper au travers, et les barbes des épis tombés étaient si fortes et si pointues, qu’elles perçaient mon habit, et m’entraient dans la chair. Cependant j’entendais même les moissonneurs qui n’étaient qu’à cinquante toises de moi. Epuisé, réduit au désespoir, je me couchai entre deux sillons, et je souhaitai d’y finir mes jours, me représentant ma veuve désolée, mes enfants orphelins, et déplorant la folie qui m’avait fait entreprendre ce second voyage contre l’avis de tous mes amis et de tous mes parents.

Dans cette terrible agitation, je ne pouvais m’empêcher de songer au pays de Lilliput, où j’avais été regardé comme le plus grand prodige qui eût jamais paru dans le monde, où j’avais été capable d’entraîner une flotte entière d’une seule main et de faire d’autres actions merveilleuses dont la mémoire sera éternellement conservée dans les chroniques de cet empire, et que la postérité croira avec peine, quoique attestées par toute une nation.

Je pensai combien il serait mortifiant pour moi de paraître aussi misérable aux yeux de la nation parmi laquelle je me trouvais alors qu’un Lilliputien le serait parmi nous ; mais je regardais cela comme le moindre de mes malheurs; car on remarque que les créatures humaines sont ordinairement sauvages et cruelles en proportion de leur taille ; et d’après cela, que pouvais-je attendre, sinon de n’être bientôt qu’un morceau dans la bouche du premier de ces hommes monstrueux qui me saisirait ?

En vérité, les philosophes ont bien raison quand ils nous disent qu’il n’y a rien de grand ou de petit que par comparaison. Peut-être que les Lilliputiens trouveront quelque nation plus petite à leur égard qu’ils ne me le parurent; et qui sait si cette race prodigieuse de mortels ne serait pas une nation lilliputienne par rapport à celle de quelque pays n’avons pas encore découvert?

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