Dieu dans Micromégas

 

Il y aurait toute une recherche à faire sur Dieu dans cette histoire philosophique ; nous nous cantonnerons, dans cette étude, à tenter de cerner la position de Voltaire par rapport au dieu des chrétiens, puisque c'est celui de sa société. Passons sur l'interjection figée : "à Dieu ne plaise" (concernant Derham, en I, 5).

L'espérance chrétienne de la vie après la mort : la mort est la loi universelle de la nature en II, 1, et nulle survie de l'âme n'est évoquée à ce propos en II, 1 toujours : il s'agit de rendre son corps aux éléments (II, 2), en strict matérialisme épicurien (Epicure est un philosophe grec qui pensait qu'à la mort, les atomes dont chaque homme était le regroupement se dispersaient pour se recomposer ailleurs ; ainsi les Enfers, païens, n'existent pas). Il n'y a donc pas de vie éternelle, ni de jugement dernier pour les personnages de ce conte.

Dieu, auteur de la nature : la notion d'«auteur de la nature» est très floue : ce n'est de toute façon pas le Dieu d'Amour, personnel et révélé qu'est le Christ, ni son Père, pour les chrétiens. Est-ce un écho de la Genèse, le premier livre de la Bible, où Dieu crée le monde par sa Parole ? Il s'agit du grand Architecte : «les vues que le Créateur avait sur votre petite habitation : j'admire en tout sa sagesse» (II, 2), donc un dieu géomètre, ce que confirment les termes : «proportions» et «l'ouvrage de la Providence ». Cette dernière notion est aussitôt contrebalancée par la mise sur le même plan de «Dieu, l'espace, la matière» etc. comme substances essentiellement différentes, mais de même valeur... D'ailleurs "l'âme" dont il est question à la fin du chapitre IV semble être simplement l'intelligence et en début de VI, il en est de même : «s'ils pensaient, ils auraient donc l'équivalent d'une âme».
Notons que le disciple de Locke obtient l'aval de Voltaire dans le débat sur la nature de l'âme, VII, 8 : «je révère la puissance éternelle». Il s'agit en fait d'un déisme sans clergé ni sans mysticisme. La suite dénie tout fondement crédible à la théologie... d'où la critique portée au thomiste (disciple de saint Thomas d'Aquin) dans le dernier paragraphe du chapitre VII. Voltaire ridiculise ce que le christianisme, à l'époque, a produit de plus intellectuel, à savoir la Somme théologique qui examine de manière méthodique les principales questions théologiques.

Les conflits religieux : la présentation des luttes religieuses est ridicule : une question de couvre-chefs, alors qu'il s'agit de la lutte en Europe contre l'expansion ottomane, politico-religieuse... Au reste, l'attaque anti-religieuse est évidente en fin de VII, 2 : les ministres avides de sang en font ensuite "remercier Dieu solennellement" (en cas de victoire, on chantait un TE DEUM, un chant en latin de remerciements et de louanges à Dieu dans les églises)...

 


Texte complémentaire : un extrait du chapitre XVIII de Candide :

«Enfin Candide, qui avait toujours du goût pour la métaphysique, fit demander par Cacambo si dans le pays il y avait une religion. Le vieillard rougit un peu. «Comment donc, dit-il, en pouvez-vous douter ? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats ?» Cacambo demanda humblement quelle était la religion d'Eldorado. Le vieillard rougit encore. «Est-ce qu'il peut y avoir deux religions ? dit-il ; nous avons, je crois, la religion de tout le monde : nous adorons Dieu du soir jusqu'au matin. - N'adorez-vous qu'un seul Dieu ? dit Cacambo, qui servait toujours d'interprète aux doutes de Candide. - Apparemment, dit le vieillard, qu'il n'y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue que les gens de votre monde font des questions bien singulières.» Candide ne se lassait pas de faire interroger ce bon vieillard ; il voulut savoir comment on priait Dieu dans l'Eldorado. «Nous ne le prions point, dit le bon et respectable sage ; nous n'avons rien à lui demander ; il nous a donné tout ce qu'il nous faut ; nous le remercions sans cesse.» Candide eut la curiosité de voir des prêtres ; il fit demander où ils étaient. Le bon vieillard sourit. «Mes amis, dit-il, nous sommes tous prêtres ; le roi et tous les chefs de famille chantent des cantiques d'actions de grâces solennellement tous les matins ; et cinq ou six mille musiciens les accompagnent.- Quoi ! vous n'avez point de moines qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent, et qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis ? - Il faudrait que nous fussions fous, dit le vieillard ; nous sommes tous ici du même avis, et nous n'entendons pas ce que vous voulez dire avec vos moines.» Candide à tous ces discours demeurait en extase.»