Académie de Rouen - Lettres

Pascal (Blaise) (1623 - 1662) : lui et Leibnitz (lui aussi mathématicien et philosophe chrétien, qui sera attaqué de front dans Candide) sont les deux têtes de turc de Voltaire (celle de Pascal a déjà été clouée au pilori dans les Lettres philosophiques en 1734) car Voltaire s'évertue, sinon à les dépasser, du moins à leur faire concurrence. Non sans succès, vu leur postérité actuelle (car le plus connu des trois est Voltaire), malgré la différence évidente d'envergure intellectuelle : Leibnitz a découvert, au XVIIIe s., le calcul infinitésimal, Pascal, au XVIIe a, en mathématiques, fondé les probabilités et amorcé le calcul intégral, il a aussi expérimenté et étudié la pression et le vide en physique; en outre, ces deux génies scientifiques (ce que n'est pas Voltaire, malgré ses expériences avec Mme du Châtelet qui ne sont pas que de chambre : nous n'en voulons pour preuve que son travail sur les Eléments de la philosophie de Newton) ont la fibre métaphysique ; Leibniz a écrit une Théodicée, Pascal a voulu écrire une apologie de la religion chrétienne - dont les Pensées sont le brouillon, ou l'esquisse - en fait une machine à convertir les libertins (incroyants matérialistes) joueurs (à l'instar de sa pascaline, sa machine à convertir les unités monétaires ?). En effet, il les contraint, par le truchement d'une formule mathématique simple, l'espérance statistique de gain, plus connu en littérature sous le nom : argument du pari, à parier sur l'existence de Dieu, et donc à croire en Lui ; en effet, on ne doit pas, dans un pari, miser plus que la division de la somme à gagner par le nombre de chances que l'on a de l'obtenir ; en clair, à une chance sur deux de gagner 100 €, la mise du joueur pour entrer dans le jeu ne doit pas excéder 50 €, soit la somme divisée par le nombre de chances de gagner. Ceci posé, la suite est contraignante : si Dieu existe, l'enjeu, sa Promesse, est une infinité de bonheur pendant une infinité de temps ; or, la mise du joueur, sa vie, est par définition sans proportion avec ces infinis, puisqu'elle est limitée. Il faut donc parier que Dieu existe, ce d'autant plus que parier qu'il n'existe pas revient, pour un joueur à parier sa vie, même limitée, pour gagner ( ?)... le néant ! Si l'on est joueur, donc si l'on accepte de jouer avec Pascal, il est stupide de ne pas parier sur Dieu.

Puis Pascal expose sans fard et dénonce la misère de l'homme sans Dieu, il claironne ensuite la grandeur de l'homme avec Dieu, celui des catholiques, bien sûr, pour finir... Si la démarche proposée déconcerte, voire choque le croyant, elle ne peut qu'horripiler notre mondain épicurien, l'auteur de la violente diatribe antichrétienne de l'épître à Uranie (à Dieu : "je ne suis pas chrétien, mais c'est pour t'aimer mieux"). En fait, Voltaire se veut libre, mais comme le raisonnement pascalien est mathématiquement imparable, il ne peut se libérer de cette contrainte que par l'attaque personnelle, comme ici. A la décharge de Voltaire, constatons qu'on rejette avec d'autant plus de force ceux dont on se sait proche : Voltaire partage avec notre génie national le sens des investissements financiers : Pascal a monté son projet de carrosses à 5 sols - l'ancêtre des omnibus parisiens - une rapide étude des sources d'enrichissement de Voltaire montre que ce dernier avait, tout autant que Pascal, le sens des affaires et de la valeur de l'argent. Une raison supplémentaire de l'acharnement de Voltaire à l'encontre de Pascal est leur art commun du sarcasme : tous deux sont de redoutables bretteurs du langage et se repaissent sans vergogne de leurs sarcasmes, oui, même notre mystique dans ses Lettres Provinciales. En fait, Pascal, comme Leibniz - et Rousseau forme avec eux un trio sur ce point ! - font de l'ombre à celui qui se veut philosophe sans métaphysique - autre point de rupture avec les 3 précités - et qui n'est communément connu que par ses contes, même s'ils sont philosophiques.

Voltaire n'a pas construit un système, Voltaire n'a pas fait de découvertes scientifiques majeures, alors que son goût pour la gloire - d'aucuns diraient son arrivisme - est évident : il s'est attaqué aux genres littéraires les plus réputés, ainsi rime-t-il dès 1711 des odes, dont une pour le concours annuel de l'Académie - qui n'obtiendra pas le prix. Il se frotte au pamphlet avec de vives épigrammes contre le régent ; il commence à se frotter au tragique avec son Œdipe, ce qui le propulse grand poète de la cour, il s'adonne à l'épopée avec sa Henriade. Et toute la suite de sa carrière littéraire le prouve... On peut donc voir que cette animosité a de multiples facettes, et la charge du quatrième paragraphe du I a tout d'une... décharge, dont la mesquinerie n'a d'égale que la médiocrité ; Si l'affaire des propositions d'Euclide peut relever de la légende familiale, ce n'est pas le cas de son travail sur les coniques (cf. le géomètre du texte), dont la pertinence ne pouvait qu'échapper à Voltaire puisque c'est seulement au début du XIXe siècle que Poncelet intégrera cette géométrie projective dans les mathématiques. Pour le coup de pied de l'âne final, on ne voit pas à quel titre Voltaire peut porter un jugement de valeur sur la métaphysique, même pascalienne : ce sujet lui est intimement étranger et il le traite soit par l'invective, puisqu'il n'en a qu'une expérience livresque soit par le silence ... et celui qui clôt Micromégas est éloquent !

 

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Termes connexes :

 Euclide

 géomètre

 Leibntiz

 Les hommes de sciences (XVIIe - XVIIIe)

Fiche complémentaire à l'étude de Micromégas