Verlaine, Fêtes galantes

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Parcours de lecture

Verlaine et Watteau

Le titre même des Fêtes Galantes est à ce point lié à l’œuvre de Watteau que l’on a rarement mis en doute cette source d’inspiration de Verlaine.

Il est vrai que le poète a lui-même a évoqué les poèmes de son recueil dans sa Conférence d’Anvers en ces termes (Verlaine, Oeuvres en prose, Pléiade, Gallimard, p. 902). Il écrit :

« Ces vers, entre plusieurs autres, témoignaient dès lors d’une certaine pente à une mélancolie tour à tour sensuelle et rêveusement mystique qui vinrent deux ans environ après, costumés en personnage de la comédie italienne et de féeries à la Watteau, confirmer plus agréablement peut-être, en tout cas mieux faits et voulus davantage les vers de ce petit volume dès lors assez goûté : les Fêtes galantes. On peut trouver aussi là quelques tons savoureux d’aigreur veloutée et de câline méchanceté :

PANTOMIME

Pierrot qui n'a rien d'un Clitandre
Vide un flacon sans plus attendre,
Et, pratique, entame un pâté.
. . . . . . . . . . . . .

LES INGÉNUS

Les hauts talons luttaient avec les longues jupes,
En sorte que, selon le terrain et le vent,
Parfois luisaient des bas de jambes, trop souvent
Interceptés ! - et nous aimions ce jeu de dupes -
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

LE FAUNE

Un vieux faune de terre cuite
Rit au centre des boulingrins,
. . . . . . . . . . . . . »

 

On a par ailleurs souligné que la première version du poème liminaire du recueil, publiée dans La Gazette rimée le 20 février 1867 comportait le vers :

« Au calme clair de lune de Watteau »

avant que le poète ne donne la forme définitive :

« Au calme clair de lune triste et beau ».

L’allusion à Watteau est donc tout à fait assurée.

C’est pourtant cette notation elle-même qui a éveillé l’attention des commentateurs, car, en recherchant ce « clair de lune » de Watteau, ils se sont aperçu que l’on ne pouvait trouver qu’un ou deux tableaux qui offre un clair de lune, « Arlequin, empereur de la lune » , bien entendu, mais aussi une œuvre de 1717 intitulée « Le théâtre italien » , qui montre une troupe au clair de lune.

C’est peu pour former la source de la création d’un univers poétique. D’où peut alors venir cette idée de Verlaine, qui associe le « clair de lune » à Watteau ?

Pour répondre à cette question, on doit tenter de savoir, dans toute la mesure du possible, si Verlaine connaissait précisément les œuvres de Watteau avant la composition de son recueil. Or, si l’on peut être assuré qu’il connaissait Embarquement pour Cythère , tableau qui était exposé au Louvre avant cette date, il n’avait sans doute pas une connaissance directe de la plupart des autres œuvres désormais célèbres mais qui, à l’époque, se trouvaient dispersées chez des collectionneurs : elles n’entreront que plus tard dans les Musées nationaux. Ceux de l’importante collection Lacaze, par exemple, ne seront exposés que l’année qui suit la publication du recueil de Verlaine. Nous ne sommes pas même assurés qu’il ait pu voir une exposition qui eut lieu à la Galerie Martinet en 1860 qui présentait notamment Gilles , L’indifférent , Le faux pas et La Finette , tableaux qui seront, par la suite, exposés au Louvre.

Les commentateurs considèrent donc Verlaine a connu le monde de Watteau essentiellement par d’autres sources :

Voici, par exemple, ce que l’on peut lire dans l’ouvrage de Charles Blanc (p. 18) :

« Voyez, en effet : ne voilà-t-il pas bien, sous ces grands arbres, derrière ces éventails mobiles, et dans leurs longues robes de soie, toutes ces adorables femmes... ? Et ces élégants gentilshommes qui s'inclinent et offrent le bras avec tant de grâce, en cherchant de l'œil les allées tournantes et mystérieuses, n'étaient-ils pas à Versailles tout à l'heure ? Et le paysage lui-même, plein de cascades et de blanches statues à demi perdues dans le feuillage, n'est-il pas bien le paysage de ce siècle qui aima tant à faire monter les jets d'eau dans les arbres, à endormir les naïades au bord des fontaines ? »

Elégants, élégantes derrière leurs éventails, allées ornées de blanches statues... ce sont bien des éléments du monde de Watteau qui apparaissent dans la poésie de Verlaine.

 

Les mots de la fÊte champÊtre

Un simple relevé permet de dégager les éléments les plus caractéristiques du monde de Watteau transposés par Verlaine.

 

Les décors

Les ambiances

Les rôles

Les costumes

Les visages

Clair de lune

Paysage choisi

Les arbres

Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres

Calme clair de lune

 

Masques et bergamasques

luth

déguisements fantasques

 

Pantomime

L’avenue

 

Pierrot

Cassandre,

Arlequin

Colombine

 

 

Sur l’herbe

 

Clair de lune

 

Abbé

Marquis

Nos bergères

Perruque

nuque

Allée

Allée où verdit la mousse des vieux bancs

 

 

fardée

Le temps des Bergeries

Nœuds et rubans Sa longue robe à queue / bleue

Eventail / sujets érotiques vagues

Blonde / éclat un peu niais.

 

A la promenade

Arbres grêles

Humble bassin

Ombre des bas tilleuls de l’avenue

Ciel pâle Vent doux Lueur... mourante du soleil

Trompeurs exquis et coquettes charmantes

Les amants lutinent les amantes

Costumes clairs

Mouvement d’ailes

 

Dans la grotte

Clymène

Déclaration d’amour (préciosité)

 

Les ingénus

Sous les branches

Un soir équivoque d’automne

 

 

Hauts talons Longues jupes

 

Nuques blanches

 

Cortège

Par les escaliers

Singe en veste de brocart

Elle

Négrillon qui soutient

la lourde robe

La gorge blanche

Les coquillages

Grotte

 

 

Pâleur, langueur

Nuque rose

En patinant

Les saisons de l’amour

 

Les décors

Les ambiances

Les rôles

Les costumes

Les visages

En bateau

Dans l'eau plus noire et le pilote

l'esquif en sa course brève

File gaîment sur l'eau qui rêve.

L'étoile du berger Cependant la lune se lève

Le chevalier Atys, guitare,

Chloris l'ingrate

L'abbé confesse bas Églé,

ce vicomte déréglé

Le Faune

Un vieux faune de terre cuite

Rit au centre des boulingrins,

Mélancoliques pèlerins

tambourins.

Mandoline

Sous les ramures chanteuses.

D'une lune rose et grise,

Parmi les frissons de brise.

 

Les donneurs de sérénades

Et les belles écouteuses

Tircis , Aminte, Clitandre, Damis

la mandoline jase

 

Leurs courtes vestes de soie,

Leurs longues robes à queues,

Leur élégance,

leur joie

Et leurs molles ombres bleues

À Clymène

Mystiques barcarolles,

Romances sans paroles...

De ta pâleur de cygne

 

Lettre

Belle compagnie Sylvanie

Les indolents

Non loin de deux sylvains hilares

Ce soir-là

Amant bizarre

Tircis

Dorimène

Colombine

 

 

Léandre le sot, Pierrot

Franchit le buisson,

Cassandre

Arlequin aussi,

Une belle enfant

Tout ce monde va, Rit, chante

Aux costumes fous,

Son masque,

La rose au chapeau,

L'Amour par terre

Amour / bandant son arc

le coin le plus mystérieux du parc,

marbre

piédestal

débris dont l'allée est jonchée.

ondes de gazon roux

chênes noirs

Le vent de l'autre nuit

Parmi les vagues langueurs

Des pins et des arbousiers.

Le rossignol chantera.

le soir

Colloque sentimental  
Dans le vieux parc solitaire et glacé

ils marchaient dans les avoines folles

Et la nuit seule entendit leurs paroles.

Couple d’amants

Deux formes ont tout à l'heure passé.

Deux spectres ont évoqué le passé

 

 

 

À la lumière de ce tableau, examinons ces cinq éléments tels qu'ils sont présents chez Watteau et chez Verlaine :

 

  Le lieu : un parc

 

Le tableau qui permet le mieux de le comprendre est sans doute L’assemblée dans un parc, Musée du Louvre, Paris (don Lacaze, 1869)

 On regardera également, pour les comparer, quatre autres œuvres :

  1. Assemblée à la fontaine de Neptune (1714), Musée du Prado, Madrid
  2. Les plaisirs de l’amour (1719), Gemäldegalerie Alte Meister, Dresden
  3. Les Champs Elysées (1719), The Wallace Collection, London.
  4. Jeux de plein air (1721), Gemäldegalerie, Berlin

 

1. Verlaine place ses personnages « sous les ramures », « sous les grands arbres », « sous une charmille » , comme dans les décors de Watteau où les personnages sont dominés par les arbres qui réfléchissent une douce lumière de fin de journée ou de fin de saison. Le personnage central de L’assemblée dans un parc , une femme aperçue de dos, contemple le soleil couchant qui dore le feuillage des arbres de la perspective. On aperçoit dans l’ouverture de cette perspective, une statue de marbre. La lumière douce est reflétée par l’eau d’un « humble bassin ».

2. Dans tous ces décors apparaissent des statues aux motifs plus ou moins clairement érotiques , comme des Nymphes endormies, Vénus désarmant l’amour.

On notera tout d’abord que, dans les quatre tableaux cités, la sculpture est l’objet de la contemplation de la part des personnages. Le plus souvent, il s’agit d’un couple, mais dans tous les cas, l’un des personnages est distrait et détourne le regard vers un autre spectacle, celui d’un autre couple occupé à d’autres plaisirs. Il n’y a que le personnage du tableau intitulé « Les champs Elysées » qui demeure en contemplation solitaire devant la statue représentant une nymphe endormie.

Cependant, s’il est impossible de distinguer précisément le groupe de la fontaine de Neptune, on voit parfaitement que la statue des « Plaisirs de l’Amour » représente "Vénus désarmant Cupidon"  : scène maintes fois représentée aux XVIIe et XVIIIe s., mais qui prend ici un sens hautement symbolique. En désarmant son fils, Vénus enlève les dangers de l’amour : il ne reste que le plaisir des jeux amoureux sans la crainte que le cœur ne soit blessé... Nul doute également que la scène représentée dans « Les Champs Élysées » ne soit le motif souvent repris de la nymphe endormie surprise par un satyre.

On comparera l’attitude de la nymphe avec celle du célèbre tableau de Watteau, Nymphe et satyre , (ou Jupiter et Antiope , 1712-1714) :

Ces scènes dont l’érotisme discret est voilé par la référence mythologique ont toutes un caractère symbolique : l’amour sans épines, le désir indiscret qui profite du sommeil innocent d’une nymphe... Pour la dernière sculpture, qui semble représenter des jeux champêtres d’enfants avec une chèvre, elle rappelle le motif du Faune et renvoie à l’univers de la pastorale évoqué également par Verlaine.

On s’aperçoit alors que Verlaine a recomposé un décor qui s’inspire sans doute de l’univers de Watteau mais n’est guère la copie de telle ou telle œuvre : synthèse plutôt d’un ensemble qui doit exprimer plus un « paysage intérieur » qu’être le simple décor d’une fête champêtre.

 

3. L’ambiance est plutôt celle – incertaine et mélancolique – d’une fin de journée, quand les personnages deviennent presque des ombres dans la « lumière mourante » du soir. Cette lumière mélancolique et souligne le contraste entre les jeux de la fête et l’état d’âme rêveur des personnages.

 

4. Enfin, dans les derniers poèmes de Verlaine, on voit combien ce parc se dégrade : les statues brisées, tombées de leur piédestal révèlent qu’elles n’étaient qu’un décor sans âme. Et le « gazon », désormais envahi par les « avoines folles » ne permet plus qu’on s’asseye pour des jeux amoureux : les anciens amants sont désormais emportés dans une « marche » perpétuelle.

 

  Le moment

 

Nous avons déjà vu que les « moments » des Fêtes Galantes de Verlaine ne correspondait pas comme une simple copie de ceux qu’évoque Watteau. Ce que recherche Verlaine, dans le « Clair de Lune » qui apparaît dans de nombreux poèmes, c’est un type de lumière qui à la fois éclaire sans totalement dévoiler, souligne le caractère brillant des costumes sans qu’ils puissent apparaître vraiment lumineux.

C’est alors le terme de « mélancolie » qui paraît le plus approprié, selon la définition même du Dictionnaire Robert :

REM : La mélancolie, d'abord considérée comme un état désagréable ... devient, avec le préromantisme surtout ... un état voluptueux, de rêverie désenchantée , mais douce, thème favori des écrivains. La tristesse est plutôt accablante, et la mélancolie, vague : l'une fait gémir, et l'autre rêver; l'une accable l'âme par le souvenir douloureux des malheurs qu'on a réellement éprouvés, l'autre n'a pas de cause fixe, c'est une inclination à tout voir en noir, une simple disposition à la tristesse.

Douce mélancolie, aimable mensongère,
Des antres, des forêts déesse tutélaire,
Qui vient d'une insensible et charmante langueur
Saisir l'ami des champs et pénétrer son cœur (…)

ANDRE CHENIER, Élégies, XIII

 

On trouvera dans l’Art poétique de Verlaine l’évocation de ces instants particuliers, tout en « nuance » qui mêlent la beauté et une impression de vague tristesse :

«  Rien de plus cher que la chanson grise
Où l'Indécis au Précis se joint.
C'est des beaux yeux derrière des voiles
C'est le grand jour tremblant de midi,
C'est par un ciel d'automne attiédi
Le bleu fouillis des claires étoiles! »

 

  Les personnages

- la comédie italienne (Cf. Commedia dell'arte)

- la bergerie (Cf. la note complémentaire)

- la fête du XVIIIe siècle

Trois œuvres permettent particulièrement de rendre cette diversité :

 

1. Le théâtre italien (1717) Gemäldegalerie, Berlin.
(Voir aussi Arlequin, empereur de la lune , Musée des Beaux-Arts, Nantes)

2. Le théâtre français (1714) Gemäldegalerie, Berlin.
(Voir aussi Les acteurs français (1720) The Metropolitan Museum of Art, New York)

3. Gilles ou Pierrot , Musée du Louvre (Oeuvres choisies/Gilles) ; on trouve aussi la reproduction dans l’article Watteau de Wikipédia.

 

Pour la comédie italienne, on remarquera le personnage de Mezzetin. Il est intéressant en effet de comparer l’œuvre exposée au Metropolitan Museum de New York (Mezzetin ; voir aussi cette page : ) avec le « Personnage en habit de Mezzetin » de la Wallace Collection de Londres. Elles révèlent en effet quelques ressemblances avec celui de Pierrot. Car pour le théâtre « français », inspiré de la comédie italienne, Watteau semble avoir une prédilection pour Pierrot : Sérénade italienne (1718), National Museum, Stockholm.

Dans le célèbre tableau du Louvre, Pierrot (ou Gilles) , (1718) Musée du Louvre, Paris), derrière le personnage de Pierrot on aperçoit Léandre et Isabelle, ainsi que le docteur sur son âne...

Si les costumes de la comédie italienne sont facilement reconnaissables, il ne faut pas négliger ceux de la comédie « à la française » qui prend souvent ici la forme de la « bergerie ». On le trouve précisément dans le poème l’Allée. Or il est probable qu’un tableau comme Le plaisir pastoral ((1714), Chantilly, musée Condé) se veut la représentation idyllique de la vie à la campagne ou bien une mascarade. La tenue des personnages donne plutôt à penser qu’il s’agit d’un jeu, même si, dans le décor, apparaissent des moutons et un clocher de village.  «La scène est une idylle pastorale. Ces jeunes “bergères” sont vêtues de soies fines, et le public de l’époque aura vu une promesse érotique dans cette exposition de petits orteils roses. Les visions idéalisées de la vie à la campagne étaient fréquentes au XVIIIe siècle sur la scène et dans les bals masqués.» (Watteau, Galerie 54 – Document de présentation du Louvre )

Le genre pastoral a eu un grand succès aux XVIIIe siècle. Voici comment l’Encyclopédie Wikipédia le définit :

« Tous ces textes ont des caractéristiques communes qui définissent avec précision le genre pastoral :
- les personnages sont des bergers, non pas de misérables gardiens de troupeaux mais des fils et filles de personnes bien nés qui ont choisi de vivre à la campagne loin des intrigues et des envies...
- les troupeaux demandant peu de soin, les personnages passent leur temps à parler de l’Amour, soit d’une façon quelque peu abstraite évoquant la fidélité, les devoirs de l’amant..., soit en racontant leurs amours malheureux. La chasteté des rapports amoureux va de soi.
- les personnages disparaissent pratiquement du récit lorsqu’ils sont mariés.
Les trois caractéristiques précédentes montrent que la littérature pastorale est une littérature d’évasion, par laquelle le lecteur ou la lectrice peut rêver à ce qu’aurait pu être sa vie sentimentale dans un monde sans intrigues, sans envies et sans problèmes matériels. »

Après avoir évoqué l’affaiblissement du genre, l’auteur conclut : « Quoiqu’il en soit, on sait que la reine Marie-Antoinette aimait beaucoup la lecture de l'Astrée et qu’elle se fit construire le hameau du Trianon à Versailles en 1783 ». C’est à ce monde du roman pastoral et de la pastorale qu’appartiennent Tircis, Aminte, Clitandre, Damis ; le chevalier Atys, Chloris l'ingrate, Églé, le vicomte déréglé, sont plutôt des personnages de la fête du XVIIIe siècle dont une représentation apparaît dans le tableau Les plaisirs du bal (1717), Dulwich Picture Gallery, Londres.

 

 

   Les costumes

Si le jeu de troupes de théâtre est divers, les habits de tous ceux qui font la fête peuvent apparaître semblables grâce aux caractéristiques communes :

Tous ces éléments prennent une valeur symbolique, car l’habit apparaît comme une parure, un déguisement – ce sont des habits de parade plus que de véritables vêtements. Dès lors, qu’il s’agisse d’un costume de théâtre ou de l’habit de fête, chacun se trouve en représentation.

Ainsi il faut contempler le tableau L’indifférent qui montre un jeune homme tout paré pour la fête : chaque détail de son vêtement indique le raffinement : harmonie des couleurs, délicatesse des étoffes et des dentelles, grâce du geste, élégance de la marche. Pourtant on ne trouve pas, sous cette apparence, une réelle personnalité : le visage paraît vide d’expression, comme si toute la richesse intérieure s’était effacée devant la brillance extérieure. Même affectation pour La Finette dont le délicat visage apparaît à peine au dessus de la fraise et dont le corps disparaît sous l’abondance des plis d’une robe qui capte toute la lumière. Et son visage de poupée de porcelaine ne laisse guère transparaître de sentiment ; « Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur... ».

 

   Les visages

Ils paraissent souvent manquer de sentiments. Cette « absence » que nous avons entrevue, transparaît dans la plupart des toiles et devient sensible aussi grâce aux attitudes des personnages. Les couples ne paraissent pas unis par un sentiment commun, ils échangent rarement des regards. À maintes reprises l’un des deux personnages du couple détourne la tête tandis que l’autre semble lui parler d’amour, et nous ne sentons pas dans ce mouvement un réflexe de pudeur, mais de l’indifférence. De même, le peintre a représenté de nombreux personnages de dos : nous les voyons s’éloigner tandis que, dans un bref mouvement, l’un regarde ailleurs, vers un autre couple enlacé ou vers le lointain... (un couple d’amoureux dans l’Embarquement pour Cythère (1717) Musée du Louvre).

C’est alors que l’on aperçoit la blancheur et la pureté des nuques des femmes, notée à plusieurs reprises par Verlaine. Cette délicatesse touchante devient un symbole : tout paraît fragile, comme cet instant sans réelle temporalité que le peintre a voulu saisir :

Les personnages paraissent vivre une sorte d’irréalité légère qui ressemble à celle que Paul Verlaine cherche aussi à peindre : « Votre âme est un paysage choisi... ». Mais lorsque le soir descend, que le temps fait son œuvre, que reste-t-il de ce « paysage choisi » ?

 

 

   Le monde de Watteau recomposé.

Ce n’est donc pas une simple imitation de Watteau que nous propose Verlaine dans les Fêtes Galantes. Son adaptation thématique a trouvé bien des filtres : les textes de ses contemporains qui interprétaient eux-mêmes le monde de Watteau, sans aucun doute, mais aussi sa propre sensibilité. On saisit ainsi, par exemple, qu’à partir d’une certaine «distance » - un certain détachement - que les personnages de Watteau semblent avoir avec le monde dans lequel ils vivent leurs fêtes, Verlaine compose des poèmes d’une mélancolie douce-amère, « mélancolie tour à tour sensuelle et rêveusement mystique », selon sa propre expression. On pourrait aussi voir comment les « guitares » du monde de Watteau, deviennent « luth » ou « mandoline » chez Verlaine :

. On peut saisir cette étonnante transformation de façon plus précise grâce au poème "Cortège" :

 

Les décors

Les ambiances

Les rôles

Les costumes

Les visages

Cortège

Par les escaliers

Singe en veste de brocart

Elle

Négrillon qui soutient

la lourde robe

La gorge blanche

 

 

 

 

 

En effet, on ne trouvera pas de tableau de Watteau qui renvoie directement à de telles images, mais on trouve chez le peintre des compositions qui semblent se rapporter à l’une ou l’autre de ces notations.

On trouve ainsi de jeunes serviteurs noirs :

Toutefois, en aucun cas, le regard du jeune garçon ne se tourne vers une « gorge blanche » de femme. Pour trouver un tel motif, il faut se référer au tableau étonnant qui montre un singe sculpteur dont le regard est tourné vers la « gorge blanche » de la femme qu’il sculpte dans le marbre : Le Singe sculpteur (voir en bas de page) , (1710) Musée des beaux arts d’Orléans (Reproduction dans l’article « Le secret de Watteau »). Et ce singe s’il est vêtu de rouge (comme le Singe peintre de Chardin ou le Singe antiquaire du même peintre) ne porte pas un habit de brocart !

Par ailleurs, dans aucun de ces tableaux, on ne trouve d’escalier ; pas de « cortège » chez Watteau. Mais quelques éléments du tableau de Jean-Baptiste Pater « Le baisé rendu », illustration d’un conte de La Fontaine, semblent correspondre : un jeune homme noir tient la traîne d’une dame ; mais cette dame n’est pas « indifférente », puisqu’elle rend un baiser et le page se penche pour contempler cette scène !

Enfin on voit apparaître un « cortège » dans un poème de jeunesse d’Alphonse Daudet, intitulé "Dessus de porte" ; et dans ce poème, il cite Watteau !

« Les marquises ébriolées,
Au bras d'un abbé de salon,
Font sur le sable des allées,
Craquer leurs mules à talons ;

Des négrillons, marchant derrière,
Portent la robe et l'éventail,
Ou, sur l'herbe de la clairière,
Disposent des flacons d'émail ;

La brume gaze, léger voile,
Les derniers plans de ce tableau ;
Enfin, dans un coin de la toile,
Le grand maître a signé Watteau. »

(Cité par Pascal Bergerault dans un cours de l’Université de Tours «Du « Baisé rendu » (sic) de Watteau/Marks à Cortège de Verlaine ». Ce cours n’est plus accessible sur Internet, mais il est cité dans un Blog.)

Mais l’on recherche aussi en vain le tableau évoqué par Daudet.

Ce serait donc à partir de quelques détails, en prenant des images éparses dans le monde de Watteau et d’autres peintres, comme Pater, - ainsi que des éléments littéraires, comme le poème de Daudet qu’il connaissait peut-être - , que Verlaine reconstruit une fable qui prend chez lui une autre valeur morale. Nous voyons chez Watteau des amants dont les regards parfois blessent la pudeur de leurs compagnes. On remarque

Ces personnages deviennent chez Verlaine un jeune page et un singe qui tous deux manifestent un intérêt indiscret pour les charmes de la dame qu’ils servent. Mais cette dame, telle une déesse, n’a pas conscience de l’intérêt qu’elle suscite. Le poète veut-il représenter simplement l’indifférence de cette belle aux « hommages » de ses « animaux familiers », terme générique qui engloberait non seulement son animal de compagnie et son petit page, mais tous les galants qui ne sont pas des « dieux » ? Ou devient-elle l’image de la beauté inaccessible, indifférente aux hommages des « singes » que sont ses admirateurs ?

Verlaine se sert donc du monde de Watteau mais il en réinterprète les « signes » d’une manière toute personnelle. L’œuvre créée est alors originale.

 

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Édition du texte, notes et documents pédagogiques : ©Lettres-Académie de Rouen

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