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De Doré à Perrault

Conférence de M. Tony Gheeraert
sur les Contes de Perrault illustrés par G. Doré

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avec SPINOO (CNDP)

A. De Perrault à Doré 2. Un chef-d'œuvre : l'édition Hetzel-Stahl
B. Perrault selon Doré, ou la perfection du contre-sens 1. Les intuitions de Sainte-Beuve 2. Le médiévalisme gothique 3. Sublime Doré 4. L'ami du peuple
C. Vers le vrai Perrault 1. Beau ou sublime ? 2. Perrault auteur mondain 3. Le cas de Cendrillon : une allégorie de la civilité 4. Perrault en images : de Doré à Clouzier

Avertissement du conférencier : Le texte ci-dessous reprend, à peine retouché, le texte de la conférence, dont nous avons tenu à préserver l'allure orale.

 

3. Le cas de Cendrillon : une allégorie de la civilité

La « morale » de Cendrillon semble aller de soi, surtout pour des lecteurs habitués à lire le récit à travers le prisme des éditions pour enfants et des adaptations cinématographiques : tôt ou tard, la vertu et la patience sont toujours récompensées. Cette lecture, corroborée par d’autres contes comme Peau d’Ane ou Les Fées, est bien sûr possible : le récit couronnerait ainsi les qualités de Cendrillon, «aussi bonne que belle» mais victime de ses sœurs et de sa marâtre. Mais Perrault nous a mis en garde : a-t-on fait le tour de cette morale qui se découvre « plus ou moins » ? Cette interprétation trop évidente se heurte d’emblée à des difficultés : l’idée d’une récompense terrestre et toute matérielle de la vertu ne semble pas fort chrétienne ; surtout, cette morale qu’on croit si transparente n’apparaît pourtant à aucun moment dans le conte ni dans les moralités : la relation entre la vertu et sa récompense reste toujours implicite. Ce point nous intéresse d’autant plus que, dans l’édition Hetzel-Stahl qu’illustre Doré, les moralités, qui réinscrivent le texte dans le courant galant, sont justement omises.

Les morales peuvent-elles nous aider à découvrir la vérité du texte — une vérité du texte ? La première difficulté est qu’il ne se dégage pas du récit une mais deux morales, comme si Perrault voulait souligner par cette duplicité la pluralité des sens possibles. De plus, ces moralités semblent au premier abord inattendues, désinvoltes et surtout en complet décalage avec la narration. La seconde, très pragmatique leçon de cynisme et d’arrivisme, proclame la nécessité de posséder des relations susceptibles de fournir appui et protection sans lesquels les qualités intérieures restent vaines.

C’est sans doute un grand avantage,
D’avoir de l’esprit, du courage,
De la naissance, du bon sens,
Et d’autres semblables talents,
Qu’on reçoit du ciel en partage ;
Mais vous aurez beau les avoir,
Pour votre avancement ce seront choses vaines,
Si vous n’avez, pour les faire valoir,
Ou des parrains, ou des marraines.

 

La moralité relativise les mérites au profit de « l’avancement » qui apparaît être un bien plus désirable qu’une vertu inutilisée. Cette incitation au réalisme laisse songeur et ne s’accorde pas avec l’image d’héroïne un peu fade que nous nous faisons de Cendrillon.

Pour interpréter cette curieuse « morale » qui dégage une leçon avant tout sociale, tournons-nous vers ces manuels de bonnes manières qu’étaient les traités de civilité. Nous nous attacherons en particulier aux plus connus d’entre eux, ceux de Nicolas Faret et de Jacques Du Bosc, ainsi qu’aux textes laissés par ces grands maîtres de l’honnêteté et amis de Pascal qu’étaient Damien Mitton et le chevalier de Méré. A la lecture de L’Honnête homme de Faret, on constate que les conseils qu’il prodigue vont dans le même sens que la deuxième morale de Cendrillon. D’une part, Faret estime que le désir de devenir honnête homme et de plaire à la cour est mû par une volonté d’ascension sociale : un des buts du courtisan est de ne pas «manquer de fortune» ; l’auteur considère d’autre part qu’une vertu ignorée de tous est parfaitement inutile et que la cour est le lieu privilégié pour faire reconnaître ses qualités morales :

Un gentilhomme qui serait doué de tous les dons capables de plaire et de se faire estimer, se rendrait indigne de les posséder, si au lieu de les exposer à cette grande lumière de la cour, il les allait cacher dans son village, et ne les étalait qu’à des esprits rudes et farouches.

Le cas de Cendrillon, qui obtient la reconnaissance de son mérite dès qu’elle paraît chez le prince, illustre parfaitement ce principe. L’on n’est guère habitué à se représenter Cendrillon comme un Julien Sorel en jupons ; on l’imagine animée par son amour pour le prince et non par le désir de réussite. En réalité, nous ne savons presque rien de l’intériorité de l’héroïne et ses motivations, obscures ou suspectes, nous échappent. Elle ne témoigne pas le moindre sentiment à l’égard du prince : lors de son arrivée au bal, rien ne nous dit qu’elle partage le trouble qui s’empare de son cavalier, et si elle souhaite retourner au palais le lendemain, c’est uniquement « parce que le fils du roi l’en avait priée ». Ne poussons pas trop loin le paradoxe, et restons-en au constat que l’avancement social est donné comme inséparable de la vertu.

La première morale va dans le même sens : elle proclame non les insuffisances de la vertu, mais celles de la beauté, et toujours au nom d’une volonté de parvenir :

La beauté pour le sexe est un rare trésor,
De l’admirer jamais on ne se lasse ;
Mais ce qu’on nomme bonne grâce
Est sans prix, et vaux mieux encore.
C’est ce qu’à Cendrillon fit avoir sa Marraine,
En la dressant, en l’instruisant,
Tant et si bien qu’elle en fit une reine :
(Car ainsi sur ce conte on va moralisant.)
Belles, ce don vaut mieux que d’être bien coiffées,
Pour engager un cœur, pour en venir à bout,
La bonne grâce est le vrai don des Fées ;
Sans elle on ne peut rien, avec elle on peut tout
.

Cette moralité présente le conte comme une initiation dont l’objet est l’acquisition de la « bonne grâce », terme technique des traités de civilité. Du Bosc lui consacre un chapitre dans son livre L’Honnête femme et en donne la définition suivante : « La bonne grâce se définit à faire tout comme par nature et sans étude ». Grâce et art d’agréer sont intimement liés  :

L’âme n’est pas plus nécessaire pour vivre que la bonne grâce pour agréer : elle donne de l’éclat aux belles et diminue du défaut de celles qui ne le sont point : depuis qu’on possède cette aimable qualité, tout ce qu’on entreprend est bienséant et agréable.

Faret n’ignore pas non plus cette « grâce naturelle » et, en parlant des femmes, s’attarde sur « les bonnes grâces de cet agréable sexe ». L’éloge de cette qualité, omniprésent dans cette littérature, remonte au Livre du courtisan de Balthazar Castiglione qui eut sur les traités français une influence considérable.

Dans la première moralité, cette grâce si nécessaire n’est pourtant pas le but ultime : elle n’est qu’un moyen destiné à assurer une promotion, «devenir reine». L’expression « engager un cœur » relève du même registre de « l’art de plaire », donnée fondamentale de la culture mondaine. Que cet art soit directement lié à l’ambition n’a rien de choquant ni d’incongru : Faret ne dissocie pas l’art de plaire du succès social qui est sa récompense normale et naturelle : « Il faut songer aux moyens d’acquérir ce qui nous manque », ne craint-il pas d’écrire. Enfin le mot de « reine » renvoie à la cour, lieu naturel d’épanouissement de cet idéal.

Les moralités donnent donc à lire le conte comme une allégorie de l’éducation de l’honnête femme. Plus que la beauté ou la vertu, c’est la maîtrise du code de la civilité qui fait le mérite de la femme et peut lui ouvrir les portes de la cour. Or, c’est bien de la promotion sociale de Cendrillon qu’il s’agit dans le récit. Après sa transformation, la petite servante ajoute à sa vertu toutes les autres qualités de l’honnête femme : la « grâce » « Elle dansa avec tant de grâce, qu’on l’admira encore davantage » – comment ne pas y voir cette « bonne grâce » théorisée par les auteurs de traités ? – le respect de l’étiquette (« Cendrillon fit [...] une grande révérence »), l’esprit de la conversation (Cendrillon « caus[e] » avec ses sœurs et se fait conter des douceurs par le prince), l’absence d’étude (les qualités de danseuse de Cendrillon semblent innées), le bon goût (« elle avait le goût bon »), enfin la parfaite maîtrise de cet insaisissable art de plaire, porté ici à son point ultime puisqu’il devient art de se faire aimer du prince. Quant au lieu d’accomplissement de Cendrillon, c’est bien évidemment la cour où l’on sait reconnaître les mérites et le savoir-vivre. De plus, la condition de Cendrillon (elle est fille de gentilhomme) est chaudement recommandée par Faret : « Il me semble nécessaire que celui qui veut entrer dans ce grand commerce du monde soit né gentilhomme, et d’une maison qui ait quelque bonne marque ». Il n’est pas jusqu’à la métamorphose vestimentaire de l’héroïne qui ne s’accorde avec les leçons des traités. Le maître du genre, Castiglione, conseille en effet au courtisan de mettre dans la vie quotidienne des habits sobres, si possible noirs, mais de porter les atours les plus éclatants aux jours de fête : le passage des cendres aux robes magnifiques symbolise ce conseil d’une manière étrangement adéquate. En un mot, tout le comportement de l’héroïne semble illustrer cette recommandation de Faret qui conseille « d’user partout d’une certaine négligence qui cache l’artifice, et témoigne que l’on ne fait rien que comme sans y penser, et sans aucune sorte de peine ».

Des indices placés par Perrault au cœur du récit encouragent discrètement, mais explicitement, cette lecture de Cendrillon : l’expression « mille honnêtetés », soulignée par une quasi-répétition (« mille civilités ») met l’accent sur une notion qui se trouve être une clef du texte.

Le dernier point à considérer est la question de l’éducation, littéralement au cœur de la première moralité : l’expression redondante « en la dressant, en l’instruisant » est en effet située exactement au milieu de la deuxième strophe. Mais le statut de la « bonne grâce » est ambigu : est-il le fruit d’un enseignement ou un don du ciel (« La bonne grâce est le vrai don des fées ») ? Perrault semble hésiter, et cette hésitation est un point commun de plus avec les manuels de civilité :

Véritablement il semble que cette agréable qualité [la bonne grâce] soit naturelle aux femmes, et qu’elles la possèdent quasi sans peine et sans étude : néanmoins quoique la naissance y contribue beaucoup, et que la force de la bonne grâce se ressente bien mieux qu’elle ne s’exprime, il faut avouer néanmoins qu’on en peut donner quelques règles.

Ces « quelques règles » et l’insi dieux « quasi » nuancent pour le moins la spontanéité de cette qualité. Que le courtisan ait ou non la chance de bénéficier d’une heureuse disposition naturelle, il ne saurait faire l’économie d’une éducation. La « grâce » a beau être « au-dessus des préceptes de l’art », néanmoins « la bonne éducation y sert encore de beaucoup », écrit Faret. L’existence même des traités suffit à prouver que rien n’est plus artificiel et difficile à acquérir que cette « négligence » et ce « naturel » qui accompagnent les gestes et les paroles de l’honnête homme ou de l’honnête femme. Or, il semble que le récit, censé illustrer ces vertus de l’éducation, soit silencieux sur ce point. Suffit-il d’interpréter les coups de baguette magique comme le pendant féerique et instantané de la longue et difficile tâche de l’éducateur ? Le moins qu’on puisse dire est que le conte n’est pas cet encouragement à l’effort que suppose toute instruction. La baguette de la fée réalise les souhaits de Cendrillon avant même qu’elle n’ait eu le temps de les formuler (« Je voudrais bien... je voudrais bien... [...] — Tu voudrais bien aller au bal, n’est-ce pas ?»). C’est la loi du désir et le rêve de sa réalisation immédiate qui semble ici de mise. Cette discrétion s’explique : elle souligne avec élégance que la « bonne grâce » ne doit rien avoir de forcé ni de contraint, et la peinture d’une pénible formation serait l’antithèse de cet idéal d’exquise légèreté, sans rien en lui qui pèse ou qui pose. L’honnête homme ou l’honnête femme doivent cacher soigneusement l’étude qui leur a permis d’atteindre la maîtrise de leur comportement, car le pire ennemi de la grâce est l’affectation. Le récit, comme la moralité et les traités de la civilité, est prisonnier d’une double contrainte : il se présente comme métaphore d’une instruction qu’il ne peut mettre en scène car la grâce, même acquise, doit sembler le fruit d’un don céleste.

Mais la marraine n’enseigne-t-elle pas à sa filleule quelque chose de plus important que des préceptes de bonne conduite ? Observons encore une fois les morales. Le champ sémantique dominant est celui de la valeur et du commerce : les mots « trésor », « don », « vaut mieux », « prix » scandent les strophes de la première moralité, et « partage », « valoir » celle de la deuxième. Or, on remarque que tout le récit, et singulièrement l’entrevue de Cendrillon avec sa marraine, est construit autour des échanges et des dons. La fée exige deux choses en échange de ses services : premièrement que Cendrillon soit « bonne fille ». La question semble de pure forme, mais le conte est un bijou trop finement ciselé pour supposer la moindre formule livrée au hasard. La fée demande ensuite le retour de sa filleule avant minuit. Nous sommes trop habitués au conte pour y prêter attention : cette permission de minuit semble une requête normale de la part de cette figure maternelle qu’est la fée (que de choses peuvent se passer après minuit !) et d’ailleurs sans cet ultimatum, point de conte. Mais force est de constater que cette condition est psychologiquement incompréhensible. Pourquoi la marraine, si prompte à exaucer le désir de Cendrillon, lui gâche-t-elle sa soirée et ne lui laisse-t-elle pas assister à toute la fête, quitte à ce qu’elle s’éclipse discrètement avant le retour de ses sœurs ? Rien n’indique que les pouvoirs de la fée sont limités à cette heure de la nuit. Pourtant ces deux conditions apparemment arbitraires sont au cœur de l’enseignement de la marraine qui soumet la réalisation des désirs à une loi librement consentie par sa filleule. La réciprocité est garantie par le plus primitif des liens, celui de la promesse et de la parole donnée (« elle promit à sa marraine »). Finalement, peu importent les termes de ce serment : ce qui compte, c’est que Cendrillon est liée par un contrat ; elle sait désormais que la vie sociale est établie sur une dynamique de l’échange (l’équipage et la robe contre une promesse de retour avant minuit) et des plaisirs réciproques. Or, les théoriciens de l’honnêteté font justement de cette éthique du plaisir le fondement de la vie sociale : « L’honnêteté, écrit Mitton, doit être considérée comme le désir d’être heureux, mais de manière que les autres le soient aussi ». Pierre Nicole, dans son Traité de la civilité chrétienne, part du même constat :

La civilité humaine n’étant proprement qu’une espèce de commerce d’amour-propre, dans lequel on tâche d’attirer l’amour des autres, en leur témoignant soi-même de l’affection.

Jusque là, la jeune fille était brimée, réduite au rang de servante, sans rien obtenir en retour de ses services que les cendres inutiles du foyer paternel. Désormais, instruite par sa marraine, elle saura assurer sa promotion sociale et devenir « une reine » après avoir « engag[é] un cœur ». La circulation des fruits exotiques illustre ce flux continu et symétrique de dettes et de créances que chacun possède sur l’autre : Cendrillon reçoit du prince les oranges et les citrons et les partage aussitôt. Surtout, la chaussure perdue ou abandonnée (« laissa tomber » peut laisser croire à un geste délibéré) puis ramassée place le prince en situation de débiteur à l’égard de la jeune fille : lui aussi se trouve désormais lié.

Le contre-exemple de ce mécanisme est fourni par les méchantes sœurs dont Perrault ne manque pas de souligner qu’elles sont « malhonnête[s] ». Leur comportement est caractérisé par l’affectation, opposé de la grâce et contraire à l’idéal d’honnêteté : « La bonne grâce est [...] ennemie de [l’] esclavage et [des] gênes », écrit Du Bosc ; Faret stigmatise « cette malheureuse et importune affectation, qui ternit et souille les plus belles choses ». La coquetterie des sœurs n’est qu’efforts et manque de souplesse : le soin excessif qu’elles prennent pour s’habiller, le temps passé devant la glace (Du Bosc méprise « celles qui ne veulent point de miroir s’il ne flatte ») et la gêne occasionnée par le corset soulignent un manque d’aisance qu’on retrouve jusque dans l’essayage de la pantoufle : leurs efforts s’opposent à la facilité de Cendrillon qui chausse le petit soulier « sans peine ». Surtout, elles refusent d’appliquer le premier principe de l’honnêteté : la réciprocité des plaisirs. Elles n’ont pas compris que la vie sociale est un « commerce » ; loin de songer au bonheur des autres, elles veulent tout posséder et tout garder, et se trouvent par là, sans même s’en rendre compte, mises à l’écart du jeu social. Le bal n’est pas pour elles ce rite d’initiation dont l’issue normale est le mariage, il n’est qu’un lieu d’ostentation où l’on peut faire admirer ses manchettes godronnées et voir les « belle[s] princesse[s] ». Elles vivent repliées sur elles et le culte de leur moi les condamne à une répétition du même : elles se ressemblent et ressemblent à leur mère, ce rapport d’identité figurant la clôture qui les enferme. Leur incapacité à nouer de véritables relations est symbolisée par leur attachement excessif au grand et précieux miroir qui est l’emblème de leur incapacité à s’ouvrir au désir de l’autre et les rend prisonnières de leur inutile reflet : en leur renvoyant leur propre image, il les coupe de toute relation authentique avec autrui. Elles ne gagnent pourtant rien à réduire Cendrillon en servitude ni à lui refuser l’accès du bal ni, comme c’est probable, à conserver les fruits dont elle leur avait « fait part » : l’objet partagé se trouve réduit à un don sans contrepartie (« elle nous a donné des oranges et des citrons », déclarent-elles à leur retour). L’épreuve imposée par Cendrillon à Javotte signe définitivement la supériorité de l’héroïne dans le domaine des valeurs sociales : si la malicieuse Cendrillon aurait été « embarrassée » du consentement de sa sœur, c’est qu’il l’aurait privée de son avantage sur celles qui ignorent la délicate arithmétique sociale des plaisirs : il convient autant que possible de satisfaire les désirs d’autrui de façon à le mettre dans une situation d’obligé. Aussi les deux sœurs risquent-elles fort de tout perdre. Mais le conte finit plus heureusement pour elles que chez Grimm : la situation d’échange bloqué dans laquelle elles sont piégées cesse lorsque Javotte et son anonyme sœur demandent pardon à Cendrillon, gagnées par la générosité de cette dernière. Celle-ci le leur accorde, mais, le jeu ne supportant pas d’interruption, aussitôt elle les prie de bien l’aimer toujours — la dette ainsi est réciproque. Alors seulement la porte de la réussite s’ouvre-t-elle pour Javotte et sa sœur : Cendrillon « les maria le jour même à deux grands Seigneurs de la Cour ».

D’où l’apparente immoralité de ces « moralités » dont le réalisme ne choque que parce qu’on s’attend à y trouver une leçon éthique, alors qu’elle est avant tout d’ordre social. La question de la « politesse » est un sujet qui par ailleurs intéressait tout particulièrement Perrault. Son Apologiedesfemmes fait en effet de l’honnêteté et de la civilité des qualités essentielles que seules les femmes peuvent aider à acquérir. Dans ce poème, il interroge Boileau :

Peux-tu ne pas savoir que la civilité
Chez les femmes naquit avec l’honnêteté ?
Que chez elles se prend la fine politesse,
Le bon air, le bon goût, et la délicatesse ?

Nous ne croyons pas, pour notre part, et du moins en ce qui concerne ce conte, à la prétendue misogynie qu’on prête parfois à Perrault. Nous préférons au contraire voir dans cet habitué du Mercure galant, ami des conteuses et qui n’a pas hésité à dédier ses Contes à Mademoiselle, un défenseur des femmes et des valeurs mondaines.

Il semble bien qu’avec Cendrillon nous nous trouvions en présence d’un texte extrêmement savant, sophistiqué et élaboré en vue d’une fin : illustrer les valeurs modernes et aristocratiques. À travers la prégnance des règles de politesse qui accompagnent la métamorphose et l’ascension de la jeune fille, on perçoit l’ancrage social d’un texte dont on aurait cru qu’il renvoyait uniquement à un imaginaire collectif immémorial. En réalité, les Contes appartiennent à la culture mondaine, cette contre-culture de cour, autochtone et féminine, que Perrault voulait promouvoir pour faire pièce à la culture « officielle » des collèges, saturée de latin et d’antiquité. Cendrillon, qui présente aux mondains le triomphe de leurs valeurs et de leur art de vivre, peut être lu comme une allégorie de la civilité. Si l’héroïne de Perrault est un archétype, c’est non seulement parce que toutes les petites filles rêvent d’un destin semblable au sien, mais aussi parce que Cendrillon réunit les qualités de « l’honnête femme » et devient ainsi l’incarnation de cet idéal très précisément situé dans l’espace et dans le temps. Cette Cendrillon à l’aise dans le beau monde, à la limite arriviste ou du moins opportuniste, est fort éloignée de la pâle jeune fille romantique toute prête à se faire croquer par un prince fort peu charmant, comme le représente Doré, qui paraît illustrer davantage La Belle et la Bête que Cendrillon.

Que penser de cette annexion aristocratique du folklore par Perrault ? On a parfois reproché à Perrault d’avoir dénaturé ses sources ; mais l’auteur des Contes n’est pas folkloriste : la fidélité envers le matériau oral lui importe peu, il compose une œuvre littéraire ayant sa logique et sa cohérence, expression des valeurs modernes dont il est le champion et dont l’honnêteté fait partie. Pour autant, Cendrillon n’est pas un grossier porte-drapeau : la légèreté, la « grâce » de leur écriture ont permis aux contes de dépasser la sphère étroite des salons mondains dans lesquels et pour lesquels ils ont été créés. Les Contes sont une variation datée et liée au mode de vie d’un milieu, mais Perrault a su préserver dans sa pureté le thème universel qui en fait le cœur.

Actuellement, la critique est à peu près unanime à considérer que les lectures anciennes des contes qui, des Romantiques à Soriano en passant par Doré, s’intéressaient à la piste du folklore et de la culture populaire, sont largement invalidées par une étude précise des textes. Bien plus que comme l’accession du folklore populaire au rang d’objet littéraire, les contes apparaissent aujourd’hui comme une œuvre purement mondaine qui n’emprunterait des thèmes à la culture populaire que de façon partielle et anecdotique. C’est une raison suffisante pour considérer avec méfiance toute interprétation de Perrault à partir des illustrations de Gustave Doré.

 

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Contes , p. 177.  Retour

Idem , p. 143. Retour

Idem , p. 146. Retour

Faret, De l’Honnête homme, p. 21. Retour

Idem , p. 158. Retour

Faret, De l’Honnête homme, p. 5. Retour

Castiglione, Le Livre du courtisan, p. 140. Retour

Faret, De l’Honnête homme, p.  22. Retour

Du Bosc, L’Honnête femme, p. 144. Retour

Faret, De l’Honnête homme, p. 21. Retour

« Elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre ». Retour

Du Bosc, L’Honnête femme, p. 145. Retour

Faret, De l’Honnête homme, p. 22. Retour

Condamnée par Du Bosc qui distingue plusieurs catégories de coquettes (p. 371-406). Retour

Du Bosc, L’Honnête femme, p. 145. Retour

Faret, De l’Honnête homme, p. 5 ; Nicole, De la civilité chrétienne, p. 478. Retour

Dans la version de Grimm, des oiseaux crèvent les yeux des méchantes sœurs. Retour

Paris, Coignard, p. 8, cité par Marc Fumaroli, « Les enchantements de l’éloquence », p. 161. Retour

L’épître dédicatoire est adressée à « Mademoiselle », fille de Philippe d’Orléans et nièce de Louis XIV. Retour

Voir à ce sujet Marc Fumaroli, « Les enchantements de l’éloquence », p. 157-159. Retour

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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07-01-2007