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Un mouvement s'organise autour d'un ou plusieurs auteurs qui se donne un projet commun et se réunissent dans un lieu commun. Dans les années 1865-1875, Zola essaie de constituer le groupe des écrivains " naturalistes " ; il en deviendra le chef de file. Paul Alexis, un des membres du groupe, raconte les dîners qui regroupèrent alors à Paris, au Café Riche, autour de Flaubert et de Zola, ceux qui s'appelèrent eux-mêmes les " auteurs sifflés ": ils avaient en effet connu des échecs au théâtre.

La réunion de ces deux ou trois couches d'amis formait un ensemble curieux, où des individus de génération et d'opinions différentes se trouvaient en présence. Mais la grande affection que chacun éprouvait pour Gustave Flaubert servait de trait d'union suffisant.. Et la diversité des jugements, favorisée par la plus absolue liberté de langage, donnait à ces après-midi du dimanche une saveur et un intérêt que je n'ai vus depuis nulle part.

Bientôt même, non contents de se retrouver chaque semaine, désireux de causer dans une absolue intimité, les quatre romanciers "du quadrilatère "se mirent à dîner ensemble une fois par mois; et, en riant, ils appelèrent leur dîner, "le dîner des auteurs sifflés", car, tous, ils avaient eu des désagréments au théâtre. Il y eut même un cinquième convive: Tourguéneff, grand ami de Flaubert, et pour lequel Zola ressentait la plus vive sympathie. D'ailleurs, Tourguéneff jurait ses grands dieux qu'on l'avait aussi sifflé en Russie.

Quand Zola parle de ces dîners, aujourd'hui que Flaubert n'est plus, l'émotion le gagne, et il répète que ce sont les meilleurs souvenirs de sa vie littéraire. Il trouvait un grand charme pour sa part à ces conversations qui se prolongeaient toute une soirée, à ces heurts d'idées qui, la discussion achevée, lui laissaient parfois dans l'esprit un ébranlement de plusieurs jours. Etaient-ce vraiment des discussions ? Oui et non! Selon une expression plus caractéristique, qui est de Zola lui-même, c'étaient " des batailles théoriques entre gens qui, au fond, s'entendaient".

Paul Alexis, Emile Zola, 1882

1. Lisez attentivement les différents éléments constituant le paratexte ; qui est l'énonciateur ?

2. L'énonciateur ayant été témoin de ce qu'il raconte ici, comment peut-on appeler le type d'ouvrage d'où est extrait ce texte ?

3. Quel personnage est au centre de ce texte ? Quelle image l'énonciateur en donne-t-il ?

4. Les membres du mouvement sont-ils toujours d'accord entre eux ? Analysez les différents échanges qui interviennent entre eux en vous appuyant notamment sur les termes évoquant "l'union", la "complicité" et ceux évoquant la "différence de point de vue".

5. Quel type de discours rapporte les paroles de Zola dans les deux dernières lignes de l'extrait ? Commentez-les.

 

Le Roman expérimental (1880)

En 1880, Zola est le chef de file du mouvement naturaliste. Il publie un essai intitulé Le Roman expérimental. Le romancier y définit sa doctrine et sa " méthode " romanesque, en s'appuyant sur les démarches scientifiques de son époque et en faisant référence à un célèbre prédécesseur : Balzac.

Eh bien! en revenant au roman, nous voyons également que le romancier est fait d'un observateur et d'un expérimentateur. L'observateur chez lui donne les faits tels qu'il les a observés, pose le point de départ, établit le terrain solide sur lequel vont marcher les personnages et se développer les phénomènes. Puis, l'expérimentateur parapet et institue l'expérience, je veux dire fait mouvoir les personnages dans une histoire particulière, pour y montrer que la succession des faits y sera telle que l'exige le déterminisme des phénomènes mis à l'étude. C'est presque toujours ici une expérience "pour voir", comme l'appelle Claude Bernard. Le romancier part à la recherche d'une vérité. Je prendrai comme exemple la figure du baron Hulot dans La Cousine Bette, de Balzac. Le fait général observé par Balzac est le ravage que le tempérament amoureux d'un homme amène chez lui, dans sa famille et dans la société. Dès qu'il a eu choisi son sujet, il est parti des faits observés, puis il a institué son expérience en soumettant Hulot à une série d'épreuves, en le faisant passer par certains milieux, pour montrer le fonctionnement du mécanisme de sa passion. Il est donc évident qu'il n'y a pas seulement là observation, mais qu'il y a aussi expérimentation, puisque Balzac ne s'en tient pas strictement en photographe aux faits recueillis par lui, puisqu'il intervient d'une façon directe pour placer son personnage dans des conditions dont il reste le marâtre. Le problème est de savoir ce que telle passion, agissant dans tel milieu et dans telles circonstances, produira au point de vue de l'individu et de la société; et un roman expérimental, La Cousine Bette par exemple, est simplement le procès-verbal de l'expérience, que le romancier répète sous les yeux du public. En somme, toute l'opération consiste à prendre des faits dans la nature, puis à étudier le mécanisme des faits, en agissant sur eux par les modifications des circonstances et des milieux, sans jamais s'écarter des lois de la nature. Au bout, il y a la connaissance de l'homme, la connaissance scientifique, dans son action individuelle et sociale.

Sans doute, nous sommes loin ici des certitudes de la chimie et même de la physiologie. Nous ne connaissons point encore les réactifs qui décomposent les passions et qui permettent de les analyser. Souvent, dans cette étude, je rappellerai ainsi que le roman expérimental est plus jeune que la médecine expérimentale, laquelle pourtant est à peine née. Mais je n'entends pas constater les résultats acquis, je désire simplement exposer clairement une méthode. Si le romancier expérimental marche encore à tâtons dans la plus obscure et la plus complexe des sciences, cela n'empêche pas cette science d'exister. Il est indéniable que le roman naturaliste, tel que nous le comprenons à cette heure, est une expérience véritable que le romancier fait sur l'homme, en s'aidant de l'observation.

Emile ZOLA, Le Roman expérimental

1. Relisez attentivement le premier paragraphe dans Zola fait une démonstration. Vous en dégagerez les différents moments.

2. Repérez les modalisateurs dans l'ensemble du texte. Vous montrerez que Zola est parfois tout à fait sûr de ce qu'il avance, parfois nettement moins.

3. Quels termes appartenant à un champ lexical particulier, sont utilisés ici par Zola pour parler de la création littéraire ?

4. Zola propose une méthode pour la création littéraire. Distinguez les différentes étapes.

5. Que peut-être "l'expérimentation" dans le roman ?