Groupe I - Séries générales - Juin 1997
Marcel Pagnol, Le Schpountz, 1938

Irénée, un provincial naïf qui rêve de devenir acteur tragique, a été engagé pour tourner dans un film. Le jour de la sortie du film, à laquelle il n'assiste pas, son amie Françoise lui rend compte des réactions du public et lui apprend qu'il fait rire, en particulier dans la grande scène d'amour.

IRÉNÉE – Écoutez – supposez qu'un ingénieur ait inventé un nouveau canon, qui tire plus loin que les autres. Et au premier essai, ce canon tire par derrière, et l'inventeur qui surveillait le tir tout plein d'espoir et de fierté, reçoit l'obus dans l'estomac. Il tombe et il meurt. Eh bien, moi, mon canon tire à l'envers, je me sens plus triste que si j'étais mort!

FRANÇOISE – Votre succès va vous ressusciter.

IRÉNÉE – Et vous croyez que je vais accepter un succès de comique! Ah non. Pouah!

FRANÇOISE – Mais pourquoi?

IRÉNÉE – Faire rire! Devenir un roi du rire! C'est moins effrayant que d'être guillotiné, mais c'est aussi infamant.

FRANÇOISE – Pourquoi?

IRÉNÉE – Des gens vont dîner, avec leur femme ou leur maîtresse. Et vers neuf heures du soir, ils se disent: "Ah, maintenant qu'on est repu, et qu'on a fait les choses sérieuses de la journée, où allons-nous trouver un spectacle qui ne nous fera pas penser, qui ne nous posera aucun problème et qui secouera un peu les boyaux, afin de nous faciliter la digestion? "

FRANÇOISE – Allons donc! Vous exagérez tout...

IRÉNÉE – Oh non, car c'est même encore pire: ce qu'ils viennent chercher, quand ils vont voir un comique, c'est un homme qui leur permette de s'estimer davantage. Alors pour faire un comique, le maquilleur approfondit une ride, il augmente un petit défaut. Au lieu de corriger mon visage, au lieu d'essayer d'en faire un type d'homme supérieur, il le dégradera de son mieux, avec tout son art.

      Et si alors j'ai un grand succès de comique, cela voudra dire que dans toutes les salles de France, il ne se trouvera pas un homme, si bête et si laid qu'il soit, qui ne puisse pas se dire: "ce soir je suis content, parce que j'ai vu – et j'ai montré à ma femme – quelqu'un de plus bête et de plus laid que moi." (Un temps, il réfléchit.) Il y a cependant une espèce de gens auprès de qui je n'aurai aucun succès: les gens instruits, les professeurs, les médecins, les prêtres. Ceux-là, je ne les ferai pas rire, parce qu'ils ont l'âme assez haute pour être émus de pitié. Allez, Françoise, celui qui rit d'un autre homme, c'est qu'il se sent supérieur à lui. Celui qui fait rire tout le monde, c'est qu'il se montre inférieur à tous.

FRANÇOISE – Il se montre, peut-être, mais il ne l'est pas.

IRÉNÉE – Pourquoi?

FRANÇOISE – Parce que l'acteur n'est pas l'homme. Vous avez vu Charlot sur l'écran qui recevait de grands coups de pied au derrière. Croyez-vous que dans la vie, M. Charlie Chaplin accepterait seulement une gifle? Oh non! Il en donnerait plutôt... C'est un grand chef dans la vie, M. Chaplin.

IRÉNÉE – Alors, pourquoi s'abaisse-t-il à faire rire?

FRANÇOISE – Quand on fait rire sur la scène ou sur l'écran, on ne s'abaisse pas, bien au contraire. Faire rire ceux qui rentrent des champs, avec leurs grandes mains tellement dures qu'ils ne peuvent plus les fermer; ceux qui sortent des bureaux avec leurs petites poitrines qui ne savent plus le goût de l'air. Ceux qui reviennent de l'usine, la tête basse, les ongles cassés, avec de l'huile noire dans les coupures de leurs doigts... Faire rire tous ceux qui mourront, faire rire tous ceux qui ont perdu leur mère, ou qui la perdront...

IRÉNÉE – Mais qui c'est ceux-là?

FRANÇOISE – Tous... Ceux qui n'ont pas encore perdu la Mère, la perdront un jour... Celui qui leur fait oublier un instant les petites misères... la fatigue, l'inquiétude et la mort; celui qui fait rire des êtres qui ont tant des raisons de pleurer, celui-là leur donne la force de vivre, et on l'aime comme un bienfaiteur...

IRÉNÉE – Même si pour les faire rire il s'avilit devant leurs yeux?

FRANÇOISE – S'il faut qu'il s'avilisse, et s'il y consent, le mérite est encore plus grand, puisqu'il sacrifie son orgueil pour alléger notre misère... On devrait dire saint Molière, on pourrait dire saint Charlot...

IRÉNÉE – Mais le rire, le rire... C'est une espèce de convulsion absurde et vulgaire...

FRANÇOISE – Non, non, ne dites pas de mal du rire. Il n'existe pas dans la nature; les arbres ne rient pas et les bêtes ne savent pas rire... les montagnes n'ont jamais ri... Il n'y a que les hommes qui rient... Les hommes et même les tout petits enfants, ceux qui ne parlent pas encore... Le rire, c'est une chose humaine, une vertu qui n'appartient qu'aux hommes et que Dieu peut-être leur a donnée pour les consoler d'être intelligents...


QUESTIONS (10 points)

1. Dans la première réplique d'Irénée, Pagnol emploie une métaphore. Relevez-la et analysez-la. En quoi permet-elle de mieux comprendre la position du personnage telle qu'elle est développée dans le texte.

2. Reformulez brièvement les thèses des deux personnages; dégagez ensuite pour chacune d'elles les principaux arguments utilisés.

3. Montrez comment, au cours de cet extrait de la pièce, la thèse de Françoise l'emporte sur celle d'Irénée (progression du dialogue, valeur des arguments...).

4. Quels sont les exemples successifs utilisés pour illustrer l'argument contenu dans ces deux répliques de Françoise: «Quand on fait rire... comme un bienfaiteur.» Comment sont-ils organisés?

TRAVAIL D'ÉCRITURE (10 points)

Irénée définit un spectacle comique comme «un spectacle qui ne nous fera pas penser, qui ne nous posera aucun problème».
Vous discuterez ce point de vue en vous appuyant sur des arguments et des exemples de votre choix, empruntés au théâtre et à d’autres formes d’expression