La peine de mort est-elle juste ? (I)

 

Que peut-on redouter ?
*Tous les échafauds portent des noms d’innocents et de martyrs. Non, nous ne voulons plus de supplices. Pour nous la guillotine s’appelle Lesurques, la roue s’appelle Calas, le bûcher s’appelle Jeanne d’Arc, la torture s’appelle Campanella, le billot s’appelle Thomas Morus, la ciguë s’appelle Socrate, le gibet se nomme Jésus-Christ !
Affaire Tapner : Aux habitants de Guernesey - 1854
[Lesurques fut guillotiné en 1796 pour un crime qu'il n'avait pas commis.]

*Notre justice à nous, comme notre destin,
Est tâtonnement, trouble, erreur, nuage, doute ;
Martyr, je m'applaudis ; juge, je me redoute ;
L'infaillible, est-ce moi, dis ? Est-ce toi ? Réponds.
Les Quatre vents de l'esprit - L'échafaud - 1870

*Nous sommes trop souffrants, dans nos destins divers,
Tous, les grands, les petits, les obscurs, les célèbres,
Pour ne pas condamner quelqu'un dans nos ténèbres. -

Puisque vous ne voyez rien de clair dans le sort,
Ne vous hâtez pas trop d'en conclure la mort,
Fût-ce la mort d'un roi, d'un maître et d'un despote ;
Dans la brume insondable où tout saigne et sanglote,
Ne vous hâtez pas trop de prendre vos malheurs,
Vos jours sans feu, vos jours sans pain, vos cris, vos pleurs,
Et ce deuil qui sur vous et votre race tombe,
Pour les faire servir à construire une tombe.
Les Quatre vents de l'esprit - L'échafaud -1870

 

Qui sont ses victimes ?
*Je laisse une mère, je laisse une femme, je laisse un enfant.
Une petite fille de trois ans, douce, rose, frêle, avec de grands yeux noirs et de longs cheveux châtains.
Elle avait deux ans et un mois quand je l'ai vue pour la dernière fois.
Ainsi, après ma mort, trois femmes, sans fils, sans mari, sans père ; trois orphelines de différente espèce ; trois veuves du fait de la loi.
J'admets que je sois justement puni ; ces innocentes, qu'ont-elles fait ? N'importe ; on les déshonore, on les ruine. C'est la justice.
(...) Mais ma fille, mon enfant, ma pauvre petite Marie, qui rit, qui joue, qui chante à cette heure et ne pense à rien, c'est celle-là qui me fait mal !
Le Dernier jour d'un condamné - 1829

*De deux choses l'une :
Ou l'homme que vous frappez est sans famille, sans parents, sans adhérents dans ce monde. Et dans ce cas, il n'a reçu ni éducation, ni instruction, ni soins pour son esprit, ni soins pour son coeur ; et alors de quel droit tuez-vous ce misérable orphelin ? Vous le punissez de ce que son enfance a rampé sur le sol sans tige et sans tuteur ! Vous lui imputez à forfait l'isolement où vous l'avez laissé ! De son malheur vous faites son crime ! Personne ne lui a appris à savoir ce qu'il faisait. Cet homme ignore. Sa faute est à sa destinée, non à lui. Vous frappez un innocent.
Ou cet homme a une famille ; et alors croyez-vous que le coup dont vous l'égorgez ne blesse que lui seul ? que son père, que sa mère, que ses enfants, n'en saigneront pas ? Non. En le tuant, vous décapitez toute sa famille. Et ici encore vous frappez des innocents.
Le dernier jour d'un condamné- Préface 1832

*Il y a encore un autre être condamné. C’est la femme de Tapner. Elle s’est évanouie, deux fois en lui disant adieu ; le second évanouissement a duré une demi-heure ; on l’a crue morte.
Affaire Tapner - À lord Palmerston - 1854

*L'homme dit au soldat qui l'ajuste : Adieu, frère.
La femme dit : – Mon homme est tué. C'est assez.
Je ne sais s'il eut tort ou raison, mais je sais
Que nous avons traîné le malheur côte à côte ;
Il fut mon compagnon de chaîne ; si l'on m'ôte
Cet homme, je n'ai plus besoin de vivre. Ainsi
Puisqu'il est mort, il faut que je meure. Merci. -
L'année terrible - Les fusillés- 1870

*Il est prouvé qu’elles ont porté des écharpes rouges, que Papavoine est un nom effroyable, et qu’on les a vues dans les barricades, pour combattre, selon leurs accusateurs, pour ramasser les blessés, selon elles. Une chose m’est prouvée encore, c’est que l’une d’elles est mère et que, devant sont arrêt de mort, elle a dit : "C’est bien mais qui est-ce qui nourrira mon enfant ?"
Je demande la vie pour cet enfant.
À Léon Bigot, pour l'amnistie - 1871

*Ainsi voilà une mère qui va mourir, et voilà un petit enfant qui va mourir aussi, par contre-coup. Notre justice a de ces réussites. La mère est-elle coupable ? Répondez oui ou non. L’enfant l’est-il ? Essayez de répondre oui.
Je le déclare, je suis troublé à l’idée de cette innocence qui va être punie de nos fautes ; la seule excuse de la pénalité irréparable, c’est la justesse ; rien n’est sinistre comme la loi frappant à côté.
À Léon Bigot, pour l'amnistie - 1871