Appel aux glorieux prédécesseurs

En quoi les hommes invoqués ici sont-ils des arguments en faveur de l'abolition ?

Quels procédés rhétoriques sont utilisés pour accentuer les effets ?
 

 
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Messieurs les jurés, il y a, dans ce qu’on pourrait appeler le vieux code européen, une loi que, depuis plus d’un siècle, tous les philosophes, tous les penseurs, tous les vrais hommes d’état, veulent effacer du livre vénérable de la législation universelle ; une loi que Beccaria a déclarée impie et que Franklin a déclarée abominable, sans qu’on ait fait de procès à Beccaria ni à Franklin ; une loi qui, pesant particulièrement sur cette portion du peuple qu’accablent encore l’ignorance et la misère, est odieuse à la démocratie, mais qui n’est, pas moins repoussée par les conservateurs intelligents ; une loi dont le roi Louis-Philippe, que je ne nommerai jamais qu’avec le respect dû à la vieillesse, au malheur et à un tombeau dans l’exil, une loi dont le roi Louis-Philippe disait : Je l’ai détestée toute ma vie ; une loi contre laquelle M. de Broglie a écrit, contre laquelle M. Guizot a écrit ; (...) Cette loi devant laquelle la conscience humaine recule avec une anxiété chaque jour plus profonde, c’est la peine de mort.
Pour Charles Hugo - 1851

*En attendant, elle se redresse. Elle sent que la société ébranlée a besoin, pour se raffermir, comme on dit encore, de revenir à toutes les anciennes traditions, et elle est une ancienne tradition. Elle proteste contre ces déclamateurs démagogues qui s’appellent Beccaria, Vico, Filangieri, Montesquieu, Turgot, Franklin ; qui s’appellent Louis-Philippe, qui s’appellent Broglie et Guizot (on rit), et qui osent croire et dire qu’une machine à couper des têtes est de trop dans une société qui a pour livre l’Évangile ! (Sensation. )
      
Elle s’indigne contre ces utopistes anarchiques. (On rit. )
Pour Charles Hugo
- 1851

*Quand Servan, qui était avocat général cependant, – quand Servan imprimait aux lois criminelles de son temps cette flétrissure mémorable : "Nos lois pénales ouvrent toutes les issues à l’accusation, et les ferment presque toutes à l’accusé" ; quand Voltaire qualifiait ainsi les juges de Calas : Ah ! ne me parlez pas de ces juges, moitié singes et moitié tigres ! (On rit) ; quand Chateaubriand, dans le Conservateur, appelait la loi du double vote loi sotte et coupable ; quand Royer-Collard, en pleine Chambre des députés, à propos de je ne sais plus quelle loi de censure, jetait ce cri célèbre : Si vous faites cette loi, je jure de lui désobéir ; quand ces législateurs, quand ces magistrats, quand ces philosophes, quand ces grands esprits, quand ces hommes, les uns illustres, les autres vénérables, parlaient ainsi, que faisaient-ils ? Manquaient-ils de respect à la loi, à la loi locale et momentanée ? c’est possible, M. l’avocat général le dit, je l’ignore ; mais ce que je sais, c’est qu’ils étaient les religieux échos de la loi des lois, de la conscience universelle ! Offensaient-ils la justice, la justice de leur temps, la justice transitoire et faillible ? je n’en sais rien ; mais ce que je sais, c’est qu’ils proclamaient la justice éternelle. (Mouvement général d’adhésion. )
Pour Charles Hugo -
1851

*Hommes de Guernesey, ce qui vous parle en cet instant, ce n’est pas moi, qui ne suis que l’atome emporté n’importe dans quelle nuit par le souffle de l’adversité ; ce qui s’adresse à vous aujourd’hui, je viens de vous le dire, c’est la civilisation tout entière ; c’est elle qui tend vers vous ses mains vénérables. Si Beccaria proscrit était au milieu de vous, il vous dirait : la peine capitale est impie ; si Franklin banni vivait à votre foyer, il vous dirait : la loi qui tue est une loi funeste ; si Filangieri réfugié, si Vico exilé, si Turgot expulsé, si Montesquieu chassé, habitaient sous votre toit, ils vous diraient : l’échafaud est abominable ; si Jésus-Christ, en fuite devant Caïphe, abordait votre île, il vous dirait : ne frappez pas avec le glaive ; – et à Montesquieu, à Turgot, à Vico, à Filangieri, à Beccaria, à Franklin vous criant : grâce ! à Jésus-Christ vous criant : grâce ! répondriez-vous : Non !
Aux habitants de Guernesey - 1854 

 

Pour comprendre les allusions

Cesare Bonesana, marquis de Beccaria (1738 -1794), fut un juriste italien. Il écrivit en 1766 le Traité des délits et des peines dans lequel il propose des réformes du droit pénal et établit le principe de la fixité des peines, par lequel le juge sera obligé de condamner à telle ou telle peine pour tel ou tel délit. Ce traité eut une grande influence sur le droit criminel en Europe.

Charles-Louis Victor, duc de Broglie (1785-1870) fit partie de la Chambre des pairs sous la Restauration. Il fut soucieux de concilier les acquis de la Révolution avec le système politique de la Restauration. Il fut président du Conseil (1835-36), puis ministre.

Jean Calas (1698 - 1762) était un négociant toulousain protestant. Son fils aîné s’étant pendu, Calas cacha son suicide. Accusé d’avoir assassiné son fils pour l’empêcher de se convertir au catholicisme, il fut condamné au supplice de la roue et exécuté.
Sa famille, aidée par Voltaire réussit à prouver l’erreur judiciaire et à réhabiliter Jean Calas.

Gaetano Filangieri, (1752 - 1788) est un juriste italien qui écrivit une " Science de la législation " traduite en français en 1786 puis en 1822. Ses idées sont proches de celles de Beccaria.

Guizot (1787-1874) fut ministre de l’Intérieur en 1830, de l’Instruction publique de 1832 à 1837, des Affaires étrangères en 1840. Président du Conseil en 1847-48.

Turgot : (1727-1781) Homme politique et économiste français qui a publié notamment les Lettres sur la tolérance en 1754.

Giambattista Vico (1668-1744) est un historien, juriste et philosophe italien, traduit en français par Michelet qui fut fort influencé par lui.

Voltaire écrivit en 1763  le Traité sur la tolérance à l'occasion de la mort de Jean Calas, et en 1766 - Commentaire sur l'ouvrage : des délits et des peines de Beccaria.