La question philosophique

Quelles questions se posent à l'homme au sujet de la mort ?

*Il y a au fond des hommes un sentiment étrange qui les pousse, ainsi qu'à des plaisirs, au spectacle des supplices. Ils cherchent avec un horrible empressement à saisir la pensée de la destruction sur les traits décomposés de celui qui va mourir, comme si quelque révélation du ciel ou de l'enfer devait apparaître, en ce moment solennel, dans les yeux du misérable ; comme pour voir quelle ombre jette l'aile de la mort planant sur une tête humaine ; comme pour examiner ce qui reste d'un homme quand l'espérance l'a quitté.
Han d'Islande - 1823

*Condamnés tous à mort avec des sursis indéfinis, c'est pour nous un objet de curiosité étrange et douloureuse, que l'infortuné qui sait précisément à quelle heure son sursis doit être levé.
Han d'Islande - 1823

*Condamné à mort !
      Eh bien, pourquoi non ? Les hommes, je me rappelle l'avoir lu dans je ne sais quel livre où il n'y avait que cela de bon, les hommes sont tous condamnés à mort avec des sursis indéfinis. Qu'y a-t-il donc de si changé à ma situation ?
      Depuis l'heure où mon arrêt m'a été prononcé, combien sont morts qui s'arrangeaient pour une longue vie ! Combien m'ont devancé qui, jeunes, libres et sains, comptaient bien aller voir tel jour tomber ma tête en place de Grève ! Combien d'ici là peut-être qui marchent et respirent au grand air entrent et sortent à leur gré, et qui me devanceront encore !
      Et puis, qu'est-ce que la vie a donc de si regrettable pour moi ?
Le Dernier jour d'un condamné - 1829

*Ils ne voient dans tout cela que la chute verticale d'un couteau triangulaire, et pensent sans doute que pour le condamné il n'y a rien avant, rien après.
Le Dernier jour d'un condamné - 1829

*Hélas ! qu'est-ce que la mort fait avec notre âme ? quelle nature lui laisse-t-elle ? qu'a-t-elle à lui prendre ou à lui donner ? où la met-elle ? lui prête-t-elle quelquefois des yeux de chair pour regarder sur la terre, et pleurer ?
Le Dernier jour d'un condamné- 1829

*Hommes d’État, entre deux protocoles, entre deux sourires, vous pressez nonchalamment de votre pouce ganté de blanc le ressort de la potence, et la trappe tombe sous les pieds du pendu. Cette trappe, savez-vous ce que c’est ? C’est l’infini qui apparaît ; c’est l’insondable et l’inconnu ; c’est la grande ombre qui s’ouvre brusque et terrible sous votre petitesse.
Affaire Tapner - À lord Palmerston - 1854

*De deux choses l’une : ou vous êtes croyant, ou vous ne l’êtes pas. Si vous êtes croyant, comment osez-vous jeter une immortalité à l’éternité ? Si vous ne l’êtes pas, comment osez-vous jeter un être au néant ?
Genève et la peine de mort - 1862

*Non, ne nous lassons pas de répéter ce cri : Plus d’échafaud ! mort à la mort !
C’est à un certain respect mystérieux de la vie qu’on reconnaît l’homme qui pense.
Je sais bien que les philosophes sont des songe-creux. – À qui en veulent-ils ? Vraiment, ils prétendent abolir la peine de mort ! Ils disent que la peine de mort est un deuil pour l’humanité.
Genève et la peine de mort - 1862

*Ah ! j’y insiste, vous qui voulez la mort, avez-vous réfléchi ? Avez-vous médité sur cette brusque chute d’une vie humaine dans l’infini, chute inattendue des profondeurs, arrivée hors de tour, sorte de surprise redoutable faite au mystère ? Vous mettez un prêtre là, mais il tremble autant que le patient. Lui aussi, il ignore. Vous faites rassurer la noirceur par l’obscurité.
   Vous ne vous êtes donc jamais penchés sur l’inconnu ? Comment osez-vous précipiter là dedans quoi que ce soit ? Dès que, sur le pavé de nos villes, un échafaud apparaît, il se fait dans les ténèbres autour de ce point terrible un immense frémissement qui part de votre place de Grève et ne s’arrête qu’à Dieu. Cet empiétement étonne la nuit. Une exécution capitale, c’est la main de la société qui tient un homme au-dessus du gouffre, s’ouvre et le lâche. L’homme tombe. Le penseur, à qui certains phénomènes de l’inconnu sont perceptibles, sent tressaillir la prodigieuse obscurité. Ô hommes, qu’avez-vous fait ? qui donc connaît les frissons de l’ombre ? où va cette âme ? que savez-vous ?
Genève et la peine de mort - 1862

*Tout mystère où l'on jette un meurtre est obscurci ;
L'énigme ensanglantée est plus âpre à résoudre ;
L'ombre s'ouvre terrible après le coup de foudre ;
Tuer n'est pas créer, et l'on se tromperait
Si l'on croyait que tout finit au couperet ;
C'est là qu'inattendue, impénétrable, immense,
Pleine d'éclairs subits, la question commence ;
C'est du bien et du mal ; mais le mal est plus grand.
Les Quatre vents de l'esprit - L'échafaud - 1870