La question morale (I)

Un condamné peut-il avoir un sens moral ?

Peut-il éprouver des sentiments humains ?
 

 
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Non, si bas que je sois tombé, je ne suis pas un impie, et Dieu m'est témoin que je crois en lui. Mais que m'a-t-il dit, ce vieillard ? Bien de senti, rien d'attendri, rien de pleuré, rien d'arraché de l'âme, rien qui vînt de son coeur pour aller au mien, rien qui fût de lui à moi.
Le Dernier jour d'un condamné - 1829

*Depuis quelques jours, le condamné était frissonnant. Le lundi 6 on avait entendu un dialogue entre lui et un visiteur : – Comment êtes-vous ? – J’ai plus peur de la mort que jamais. – Est-ce du supplice que vous avez peur ? – Non, pas de cela... Mais quitter mes enfants ! et il s’était mis à pleurer. Puis il avait ajouté – Pourquoi ne me laisse-t-on pas le temps de me repentir ? La dernière nuit, il a lu plusieurs fois le psaume 51.
Affaire Tapner - À lord Palmerston - 1854

*La condamnée ne voulait pas mourir. Il fallut sept hommes pour la traîner au gibet. On la pendit de force. Au moment où on lui passait le noeud coulant, le bourreau lui demanda si elle avait quelque chose à faire dire à son père. Elle interrompit son râle pour répondre : oui, oui, dites-lui que je l’aime.
Genève et la peine de mort- 1862

*Pauvre petite ! ton père qui t'aimait tant, ton père qui baisait ton petit cou blanc et parfumé, qui passait la main sans cesse dans les boucles de tes cheveux comme sur de la soie, qui prenait ton joli visage rond dans sa main, qui te faisait sauter sur ses genoux, et le soir joignait tes deux petites mains pour prier Dieu !
Qui est-ce qui te fera tout cela maintenant ? Qui est-ce qui t'aimera ? Tous les enfants de ton âge auront des pères, excepté toi.
Le Dernier jour d'un condamné - 1829

*Sa besogne finie, il s'est approché de moi en me disant avec sa voix éclatante :
– Mon bon ami, dans six mois cette prison sera beaucoup mieux.
Et son geste semblait ajouter :
– Vous n'en jouirez pas, c'est dommage.
Il souriait presque. J'ai cru voir le moment où il allait me railler doucement, comme on plaisante une jeune mariée le soir de ses noces.
Mon gendarme, vieux soldat à chevrons, s'est chargé de la réponse.
 – Monsieur, lui a-t-il dit, on ne parle pas si haut dans la chambre d'un mort.
L'architecte s'en est allé.
Moi, j'étais là, comme une des pierres qu'il mesurait.
Le Dernier jour d'un condamné - 1829

*Du moins, ces hommes-là me plaignent, ils sont les seuls. Les geôliers, les guichetiers, les porte-clefs – je ne leur en veux pas – causent et rient, et parlent de moi, devant moi, comme d'une chose.
Le Dernier jour d'un condamné - 1829