Victor Hugo contre la peine de mort

 

        Textes

        Arguments


À M. Léon Bigot, avocat de Maroteau

Paris, 5 novembre 1871.

      Monsieur,
      J’ai lu votre mémoire ; il est excellent, j’applaudis à vos généreux efforts. L’adhésion que vous désirez de moi, vous l’avez entière. Je vais même plus loin que vous.
      La question que vous voyez en légiste, je la vois en philosophe. Le problème que vous élucidez si parfaitement, et avec une logique éloquente, au point de vue du droit écrit, est éclairé pour moi d’une lumière plus haute et plus complète encore par le droit naturel. À une certaine profondeur, le droit naturel se confond avec le droit social.
       Vous plaidez pour Maroteau, pour ce jeune homme, qui, poëte à dix-sept ans, soldat patriote à vingt ans, a eu, dans le funèbre printemps de 1871, un accès de fièvre, a écrit le cauchemar de cette fièvre, et aujourd’hui, pour cette page fatale, va, à vingt-deux ans, si l’on n’y met ordre, être fusillé, et mourir avant presque d’avoir vécu. Un homme condamné à mort pour un article de journal, cela ne s’était pas encore vu. Vous demandez la vie pour ce condamné.
      Moi, je la demande pour tous. Je demande la vie pour Maroteau ; je demande la vie pour Rossel, pour Ferré, pour Lullier, pour Crémieux ; je demande la vie pour ces trois malheureuses femmes, Marchais, Suétens et Papavoine, tout en reconnaissant que, dans ma faible intelligence, il est prouvé qu’elles ont porté des écharpes rouges, que Papavoine est un nom effroyable, et qu’on les a vues dans les barricades, pour combattre, selon leurs accusateurs, pour ramasser les blessés, selon elles. Une chose m’est prouvée encore, c’est que l’une d’elles est mère et que, devant sont arrêt de mort, elle a dit : « C’est bien mais qui est-ce qui nourrira mon enfant ? »

      Je demande la vie pour cet enfant.
      Laissez-moi m’arrêter un instant.

      Qui est-ce qui nourrira mon enfant ? Toute la plaie sociale est dans ce mot. Je sais que j’ai été ridicule la semaine dernière en demandant, en présence des malheurs de la France, l’union entre les Français, et que je vais être ridicule cette semaine en demandant la vie pour des condamnés. Je m’y résigne. Ainsi voilà une mère qui va mourir, et voilà un petit enfant qui va mourir aussi, par contre-coup. Notre justice a de ces réussites. La mère est-elle coupable ? Répondez oui ou non. L’enfant l’est-il ? Essayez de répondre oui.
      Je le déclare, je suis troublé à l’idée de cette innocence qui va être punie de nos fautes ; la seule excuse de la pénalité irréparable, c’est la justesse ; rien n’est sinistre comme la loi frappant à côté. La justice humaine tarissant brusquement les sources de la vie aux lèvres d’un enfant étonne la justice divine ; ce démenti donné à l’ordre au nom de l’ordre est étrange ; il n’est pas bon que nos chétifs codes transitoires et nos sentences myopes d’ici-bas indignent là-haut les lois éternelles ; on n’a pas le droit de frapper la mère quand on frappe en même temps l’enfant. Il me semble entendre la profonde voix de l’inconnu dire aux hommes: Eh bien, qu’est-ce que vous faites donc là ? Et je suis inquiet quand je vois se tourner avec stupeur vers la société le sombre regard de la nature.
      Je quitte ce petit condamné, et je reviens aux autres.

       Aux yeux de ceux à qui l’apparence de l’ordre suffit, les arrêts de mort ont un avantage ; c’est qu’ils font le silence. Pas toujours. Il est périlleux de produire violemment un faux calme. Les exécutions politiques prolongent souterrainement la guerre civile.
      Mais on me dit : — Ces êtres misérables, dont la mise à mort vous préoccupe, n’ont rien à voir avec la politique, là-dessus tout le monde est d’accord ; ce sont des délinquants vulgaires, coupables de méfaits ordinaires, prévus par la loi pénale de tous les temps.
      Entendons-nous.
       Que tout le monde soit d’accord sur l’excellence de ces condamnations, peu m’importe. Quand il s’agit de juger un ennemi, mettons-nous en garde contre les consentements furieux de la foule et contre les acclamations de notre propre parti ; examinons autour de nous l’état de rage, qui est un état de folie ; ne nous laissons pas pousser même vers les sévérités que nous souhaitons ; craignons la complaisance de la colère publique. Défions-nous de certains mots, tels que délits ordinaires, crimes communs, mots souples et faciles à ajuster à des sentences excessives ; ces mots-là ont l’inconvénient d’être commodes ; en politique, ce qui est commode est dangereux. N’acceptons pas les services que peuvent rendre des définitions mal faites ; l’élasticité des mots correspond à la lâcheté des hommes. Cela obéit trop.
      Confondre Marat avec Lacenaire est aisé et mène loin.
      Certes, la Chambre introuvable, je parle de celle de 1815, si elle fût arrivée vingt ans plus tôt, et si le hasard l’eût faite victorieuse de la Convention, aurait trouvé d’excellentes raisons pour déclarer la République scélérate ; 1815 eût déclaré 93 justiciable de la pénalité ordinaire ; les massacres de septembre, les meurtres d’évêques et de prêtres, la destruction des monuments publics, l’atteinte aux propriétés privées, n’eussent point fait défaut à son réquisitoire ; la Terreur blanche eût instrumenté judiciairement contre la Terreur rouge ; la chambre royaliste eût proclamé les conventionnels atteints et convaincus de délits communs prévus et punis par le code criminel ; elle les eût envoyés à la potence et à la roue, supplices restaurés avec la monarchie ; elle aurait vu en Danton un égorgeur, en Camille Desmoulins un provocateur au meurtre, en Saint-Just un assassin, en Robespierre un malfaiteur pur et simple ; elle leur eût crié à tous : Vous n’êtes pas des hommes politiques ! Et l’opinion publique aurait dit : C’est vrai ! jusqu’au jour où la conscience humaine aurait dit : C’est faux !


     Il ne suffit pas qu’une assemblée ou un tribunal, même traînant des sabres, dise : — Une chose est, — pour qu’elle soit. On n’introduit pas de décret dans la conscience de l’homme. Le premier étourdissement passé, elle se recueille et examine. Les faits mixtes ne peuvent être appréciés comme des faits simples ; le mot, Troubles publics, n’est pas vide de sens ; il y a des événements complexes où à une certaine quantité d’attentat se mêle une certaine quantité de droit. Quand la commotion a cessé, quand les fluctuations sont finies, l’histoire arrive avec son instrument de précision, la raison, et répond ceci aux premiers juges : — 93 a sauvé le territoire, la Terreur a empêché la trahison, Robespierre a fait échec à la Vendée et Danton à l’Europe, le régicide a tué la monarchie, le supplice de Louis XVI a rendu impossible dans l’avenir le supplice de Damiens, la spoliation des émigrés a restitué le champ au laboureur et la terre au peuple, Lyon et Toulon foudroyés ont cimenté l’unité nationale ; vingt crimes, total : un bienfait, la Révolution française.
       J’entends garder les proportions, et je n’assimile les condamnés d’aujourd’hui aux gigantesques lutteurs d’autrefois qu’en ce point : eux aussi sont des combattants révolutionnaires ; à eux aussi on ne peut reprocher que des faits politiques ; l’histoire écartera d’eux ces qualifications, délits communs, crimes ordinaires ; et en leur infligeant la peine capitale, que fait-on ? on rétablit l’échafaud politique.
      Ceci est effrayant.
      Pas en arrière. Démenti au progrès. Babeuf, Aréna, Ceracchi, Topino-Lebrun, Georges Cadoudal, Mallet, Lahorie, Guidal, Ney, Labédoyère, Didier, les frères Faucher, Pleignier, Carbonneau, Tolleron, les quatre sergents de la Rochelle, Alibaud, Cirasse, Charlet, Cuisinier, Orsini, reparaissent. Rentrée des spectres.
      Retourner vers les ténèbres, faire rétrograder l’immense marche humaine, rien de plus insensé. En civilisation, on ne recule jamais que vers le précipice.
      Certes, Rossel, Maroteau, Gaston Crémieux et les autres, ces créatures humaines en péril, cela m’émeut ; mais ce qui m’émeut plus encore, c’est la civilisation en danger.
     Mais, reprend-on, c’est justement pour éviter le précipice que nous reculons. Vous le voyez derrière, nous le voyons devant. Pour nous comme pour vous, il s’agit du salut social. Vous le voyez dans la clémence, nous le voyons dans le châtiment.
     Soit. J’accepte la discussion posée ainsi.
     C’est la vieille querelle du juste et de l’utile. Nous avons pour nous le juste, cherchons si vous avez pour vous l’utile.
     Voilà des condamnés à mort. Qu’en va-t-on faire ? Les exécuter ?
      Il s’agit du salut public, dites-vous. Plaçons-nous à ce point de vue. De deux choses l’une : ou cette exécution est nécessaire, ou elle ne l’est pas.
      Si elle n’est pas nécessaire, de quel nom la qualifier ? La mort pour la mort, l’échafaud pour l’échafaud, histoire de s’entretenir la main, l’art pour l’art, c’est hideux.
      Si elle est nécessaire, c’est qu’elle sauve la société.
     Examinons.


      À l’heure qu’il est, quatre questions sont pendantes, la question monétaire, la question politique, la question nationale, la question sociale ; c’est-à-dire que les quatre équilibres, qui sont notre vie même, sont compromis, l’équilibre financier par la question monétaire, l’équilibre légal par la question politique, l’équilibre extérieur par la question nationale, l’équilibre intérieur par la question sociale. 
La civilisation a ses quatre vents ; les voilà qui soufflent tous à la fois. Immense ébranlement. On entend le craquement de l’édifice ; les fondations se lézardent, les colonnes plient, les piliers chancellent, toute la charpente penche ; les anxiétés sont inouïes.
La question politique et la question nationale s’enchevêtrent ; nos frontières perdues exigent la suppression de toutes les frontières ; la fédération des peuples seule peut le faire pacifiquement, les États-Unis d’Europe sont la solution, et la France ne reprendra sa suprématie que par la république française transformée en république continentale ; but sublime, ascension vertigineuse, sommet de civilisation ; comment y atteindre ?
 En même temps, le problème monétaire complique le problème social ; des perspectives obscures s’ouvrent de toutes parts, d’un côté les colonisations lointaines, la recherche des pays de l’or, l’Australie, la Californie, les transmigrations, les déplacements de peuples ; de l’autre côté, la monnaie fiduciaire, le billet de banque à revenu, la propriété démocratisée, la réconciliation du travail avec le capital par le billet à rente ; difficultés sans nombre, qui se résoudront un jour en bien-être et en lumière, et qui à cette heure se résument en misères et en souffrances. 
Telle est la situation. Et maintenant voici le remède : tuer Maroteau, tuer Lullier, tuer Ferré, tuer Rossel, tuer Crémieux ; tuer ces trois malheureuses, Suétens, Marchais et Papavoine ; il n’y a entre l’avenir et nous que l’épaisseur de quelques cadavres utiles à la prospérité publique ; et plus rien ne frémira, et le crédit s’affermira, et la confiance renaîtra, et les inquiétudes s'évanouiront, et l’ordre sera fondé, et la France sera rassurée quand on entendra la voix d’un petit enfant appeler sa mère morte dans les ténèbres.

      Ainsi, à cette heure tellement extraordinaire qu’aucun peuple n’en a jamais eu de pareille, sept ou huit tombes, voilà notre ressource ; et quand l’homme d’État, accoudé sur sa table, la tête dans ses mains, épelant des chiffres terribles, étudiant une carte déchirée, sondant les défaites, les catastrophes, les déroutes, les capitulations, les trahisons, les ignominies, les affreuses paix signées, la France épuisée d’or par les cinq milliards extorqués et de sang par les deux provinces arrachées, le profond tremblement de terre de Paris, les écroulements, les engloutissements, les désastres, les décombres qui pendent, l’ignorance, la misère, les menaces des ruines, songe à l’effrayant avenir ; quand, pensif devant tant d’abîmes, il demande secours à l’inconnu ; quand il réclame le Turgot qu’il faudrait à nos finances, le Mirabeau qu’il faudrait à nos assemblées, l’Aristide qu’il faudrait à notre magistrature, l’Annibal qu’il faudrait à nos armées, le Christ qu’il faudrait à notre société ; quand il se penche sur l’ombre et la supplie de lui envoyer la vérité, la sagesse, la lumière, le conseil, la science, le génie ; quand il évoque dans sa pensée le Deus ex machina, le pilote suprême des grands naufrages, le guérisseur des plaies populaires, l’archange des nations en détresse, le sauveur ; il voit apparaître qui ? un fossoyeur, la pelle sur l’épaule.

Victor Hugo