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Marivaux, philosophe ? arlequin

 

   Il est d’usage de considérer Marivaux comme l’auteur d’un théâtre «philosophique», riche en allégories (L’Amour et la Vérité), en utopies insulaires. De fait, le théâtre de Marivaux interroge des catégories qui relèvent du champ philosophique : L’Île de la Raison met en scène huit Européens qui ne retrouveront leur taille normale qu’au prix d’un examen de conscience qui les ramènera à la Raison, L’Île des Esclaves se propose de refonder l’ordre social après avoir expérimenté un renversement de classes riche d’enseignement, tandis que La Colonie confronte guerre des sexes et différence de  classes. Par ailleurs, il n’est pas anodin de remarquer que «dès 1728, Marivaux avait réuni en une édition collective ses premiers périodiques sous le titre général de Spectateur français. Un second tome intitulé Pièces détachées écrites dans le goût du Spectateur français regroupe les Lettres sur les habitants de Paris, les Lettres contenant une aventure et L'Indigent philosophe, ainsi qu'une comédie, L'Île de la Raison» comme le soulignent  Erik Leborgne, Jean-Christophe Abramovici, Marc Escola dans leur présentation  des Journaux II (1) . Cela indique assez chez l’auteur le projet de rassembler des textes de genres différents dont le point commun serait de mener une réflexion  philosophique et morale en toute liberté, sans esprit de système.

 

 

 Le Philosophe et le Poète vont aux Petites-Maisons

On pourrait dès lors s’étonner du sort échu à la figure du philosophe dans l’Île de la Raison : il est en effet le seul, avec le poète, à qui la cure de lucidité ne soit d’aucun effet.  Blaise, le paysan de bon sens, en tire les conséquences : il envoie les deux vaniteux « aux Petites-Maisons (2) , ou bian aux Incurables » (3) , après avoir traité le philosophe de « marchand de çarvelle ». Frédéric Deloffre, dans son édition du Théâtre complet de Marivaux (4), note à ce propos que dès Le Télémaque travesti (1714), le personnage du philosophe est condamné : Brideron, visitant en rêve les Enfers, y voit le châtiment  réservé à ce dernier «qui croyait avoir plus d’esprit que tous les hommes de la terre.» Pour sa punition, «on l’attacha à un pilier, et on lui mit devant les yeux un grand miroir, où, quand il se regardait, il se voyait petit comme un ciron (5) , et il reconnaissait par ce miroir aussi, que c’était là la véritable figure qu’il avait eue sur la terre.»  Bien sûr, cette condamnation du philosophe et de sa vanité ridicule relève, pour bonne part, d’une convention, celle qu’on trouvait déjà chez Molière dans Le Mariage forcé   ou, a fortiori, dans Les Femmes savantes. Il s’agit de railler le refus du langage commun, la division linguistique entre  « doctes » et «vulgaires», la prétention à l’abstraction, l’érudition vaine. On le voit, le philosophe vaniteux de Marivaux  procède d’un type qui descend en droite ligne du pédant moliéresque, type auquel sacrifieront Madame de Graffigny, dans les Saturnales (1752) et la fille d’Aristide  (1758), mais aussi Palissot, dont la comédie Les Philosophes  (1760) fit scandale. Précisons tout de même que Marivaux reviendra une dernière fois sur ce personnage avec Hermocrate dans Le triomphe de l’amour (1732) pour, cette fois, lui offrir une manière de rédemption. En effet, Hermocrate, orgueilleux raisonneur, finit par être dompté lui aussi par l’Amour, et entrevoit une vie nouvelle : «Au reste, vous n’êtes pas à plaindre, Hermocrate ; je laisse votre cœur entre les mains de votre raison.» lui dit Phocion dans la dernière scène.

 

Une guerre des clans

Il ne faudrait cependant pas réduire la figure  du philosophe chez Marivaux  à un type comparable à celui du médecin chez Molière. En effet, elle est puissamment investie d’enjeux qui dépassent la simple convention. On sait que Marivaux s’est toujours considéré comme philosophe, mais qu’il s’est opposé au « parti des philosophes », et que ses relations avec Voltaire ne furent jamais cordiales, ce dernier le traitant volontiers de  « métaphysique », de laquais de Madame de Lambert,  lui interdisant l’entrée dans Le Temple du goût (1733), entre autres amabilités... Marivaux, quant à lui, n’hésite pas à écrire que Voltaire « est le premier homme du monde pour écrire ce que les autres hommes ont pensé », ou qu’il « est la perfection des idées communes. » On prétendit, d’autre part, que c’était bien Voltaire qui aurait été visé dans L’île de la Raison au travers non du Philosophe, mais du personnage du Poète… Frédéric Deloffre précise tout de même que rien ne permet de l’attester et que les vers satiriques évoquaient plutôt Jean-Baptiste Rousseau. Toujours est-il que maints griefs opposèrent les deux auteurs, rivaux jusqu’à l’élection à l’Académie Française, où Marivaux fut préféré à Voltaire  en 1742 (ce dernier dut attendre 1746).

Ces rivalités sont à resituer dans le contexte de la fameuse querelle des Anciens et des Modernes : Marivaux, dont l’entrée en littérature fut parrainée par Fontenelle, se réclame comme ce dernier du camp des Modernes. Or la génération suivante, celle des « Lumières », regarde avec commisération ces débats d’un autre temps, qu’elle ne tolère que chez Fontenelle, le seul « Moderne » qu’ils reconnaissent  –non sans réserves –  comme « philosophe ».Jin Lu, dans son ouvrage Qu'est-ce qu'un philosophe ? Éléments d'une enquête sur l'usage d'un mot au siècle des Lumières (6) explique comment il faut comprendre le qualificatif de « métaphysicien » pour caractériser Marivaux (qualificatif dont Voltaire n’a pas l’apanage) : il s’agit d’abord d’une critique de son style, dont il est commun à l’époque de critiquer la préciosité, voire de prétendre qu’à trop raffiner son propos, il en devient obscur, et en cela contraire à l’idéal de clarté que doit se donner tout discours rationnel. En cela, Marivaux ne saurait être reconnu comme philosophe. Mais, plus fondamentalement, «ce qui sépare (…) Marivaux et le parti philosophique, c’est bien sûr sa position chrétienne. Marivaux ne manque jamais en effet de critiquer les philosophes incrédules, les esprits forts, “les fourbes qu’on appelle sages ou philosophes”, qui n’ont pas de vertu, mais seulement  “de l’esprit et beaucoup d’orgueil”. Il critique aussi les gens qui n’ont qu’une morale laïque, une sagesse philosophique sans foi : “d’honnêtes gens d’une probité morale qui n’a pour principe, ou qu’un heureux caractère qui les porte à vivre avec honneur, ou qu’un goût de sagesse philosophique qui les maintient dans un esprit de justice et d’union avec les hommes”, c'est-à-dire ceux qui n’ont de vertu que par convention. »

On l’aura compris, Marivaux a choisi une position difficile, celle qui prétend concilier questionnement philosophique et conviction chrétienne, et, au-delà, laisser cohabiter en bonne intelligence le cœur et la raison, en lecteur attentif de Pascal (7) . Cet idéal de conciliation et de modération explique sa prudence au regard des réformes sociales. Souvent présenté –à tort– comme un précurseur des idéaux révolutionnaires, Marivaux s’avère fort timoré dès lors qu’il s’agit de proposer des réformes. Il n’y faut pas nécessairement voir une lâcheté, mais tout simplement la conséquence logique de la conviction selon laquelle changer les institutions ou les structures sociales n’a guère de sens si l’on ne réforme pas préalablement le cœur humain. Cela ne l’empêche d’ailleurs pas de procéder à une critique sociale d’une remarquable acuité.

 

Philosophe ou bel esprit ?

Marivaux a lui-même invité au parallélisme entre philosophe et bel esprit, pour se revendiquer, non sans provocation, bel esprit, à une époque où chacun se veut philosophe. Ainsi les ennemis de Voltaire, (les jésuites qui écrivent le « Journal de Trévoux » par exemple)  le traitent ils volontiers de « bel esprit » à la grande fureur de ce dernier qui se revendique comme philosophe. Au contraire, Marivaux assume pleinement ce statut, position singulière. Ainsi, dans les Lettres sur les habitants de Paris, procède-t-il à un premier parallèle : le bel esprit, dit il en substance, ne possède pas moins de connaissance sur l’homme que le philosophe. Mais le bel esprit a l’avantage sur le philosophe du fait de son style. Capable de plaire et de toucher, le bel esprit est « un maître caressant qui fait des leçons utiles », tandis que le philosophe est un « pédagogue qui régente durement, et dans un triste silence ». De même, dans Réflexions sur l’esprit humain à l’occasion de Corneille et Racine (1755), poursuit-il sa critique du philosophe qui étudie froidement les sciences, alors que le bel esprit s’intéresse au cœur humain. Marivaux considère que la préférence accordée au « philosophe » est injuste. Il en profite alors pour distinguer deux sortes de philosophes : ceux que le commun des mortels nomme ainsi, qui ne possèdent que l’esprit de géométrie, et les philosophes authentiques, ceux qui pensent, alliant esprit de finesse et de géométrie, capables d’apprécier philosophes comme beaux esprits. On ne sera pas étonné de lui voir préférer l’esprit de finesse, ni d’exprimer son hostilité aux « hommes aux systèmes » : « Laissez à certains savants, je veux dire aux faiseurs de systèmes, à ceux que le vulgaire appelle philosophes, laissez-leur entasser méthodiquement visions sur visions en raisonnant sur la nature des deux substances, ou sur choses pareilles. A quoi servent leurs méditations là-dessus, qu’à multiplier les preuves que nous avons déjà de notre ignorance invincible ? Nous ne sommes pas dans ce monde en situation de devenir savants ; (…) ; ne nous révoltons point contre cette admirable économie de lumière et d’obscurité que la sagesse de Dieu observe en nous à cet égard-là ; en un mot ne cherchons point à nous comprendre ; ce n’est point là notre tâche ; interrogeons les hommes, ils nous apprendront quelle elle doit être. » (8)

Dès lors, philosophe, bel esprit, moraliste, peu importent au fond les catégories dans lesquelles l’époque a voulu enfermer Marivaux, pas autant en tous cas que celles qu’il s’est risqué à vouloir définir et qui lui ont valu tant de railleries : si le philosophe est tout simplement « un homme qui pense », Marivaux  est bien un philosophe, qui a lu des philosophes et su se les approprier, comme le souligne Anne-France Grenon dans son article « La formulation de la loi morale dans le spectateur français  de Marivaux » (9) , évoquant notamment l’influence de Pascal et de Malebranche. Si d’Alembert, dans son « Éloge de Marivaux », lui refuse ce titre de philosophe pour lui reconnaître celui d’observateur, Diderot admire l’originalité de son esprit. Mais c’est Prévost qui sans aucun doute a su produire la meilleure des analyses dans Le pour et contre : « Ceux qui savent que le cœur a son analyse comme l’esprit, et que les sentiments sont peut-être  aussi capables  de variété et de division que les pensées, ne seront pas surpris qu’un écrivain qui s’attache à développer aussi exactement les facultés du cœur que Descartes et Malebranche ont fait celles de l’esprit, conduisent quelquefois ses lecteurs par des voies qui leur semblent nouvelles. » (10) Marivaux serait donc bien le philosophe du cœur.

 

 


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*1 Marivaux,Journaux II, GF-Flammarion, janv. 2010.Edition d’Erik Leborgne, Jean-Christophe Abramovici, Marc Escola.

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*2 Célèbre asile d’aliénés.

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*3 Marivaux, L’Ile de la Raison, III, 4.

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*4 Marivaux, Théâtre complet, La Pochothèque/Classiques Garnier, 2000.

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*5 Ciron : « sorte de petit ver, qui s'engendre entre cuir & chair & qui est presque imperceptible. Il n'est pas plus gros qu'un ciron. » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694).

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*6 Jin Lu, Qu'est-ce qu'un philosophe ?  Éléments d'une enquête sur l'usage d'un mot au siècle des Lumières, Presses Universitaires de Laval, 2007, II, « Marivaux, philosophe en connaissance de cause ».

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*7 La métaphore du ciron pourrait d’ailleurs fort bien constituer une citation des Pensées.

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*8 Marivaux, Le spectateur français, vingt et unième feuille, 1724

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*9 Anne-France Grenon, « La formulation de la loi morale dans le spectateur français  de Marivaux »,in Revue d’Histoire Littéraire de la France, 2001/4, P.U.F. 2001.

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*10 Prévost, Le pour et contre, 1733/1740.

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