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d

La Grèce dans l’Île des Esclaves de Marivauxarlequin

 

1- Athènes, lieu d’origine des naufragés.

            Les naufragés qui arrivent dans l’Île des Esclaves sont originaires d’Athènes. La référence à la Grèce et à Athènes apparaît progressivement au cours de la  première scène. Une première indication est donnée par Iphicrate qui s’écrie : « … si je ne me sauve, je suis perdu, je ne reverrai jamais Athènes, car nous sommes dans l’Île des Esclaves. » avant qu’il donne une explication plus précise à Arlequin : « Ce sont des esclaves de la Grèce révoltés contre leurs maîtres, et qui, depuis cent ans sont venus s’établir dans une île… » Nous comprenons alors que la référence temporelle est floue : nous sommes transportés dans un temps où l’esclavage existait à Athènes - ce qui peut s’étendre sur plusieurs centaines d’années - mais aussi une époque pendant laquelle certains ont réussi à s’enfuir sans être poursuivis, ce qui constitue d’emblée une « utopie ». Cette première référence est complétée par l’énoncé du nom du maître : Iphicrate, nom tout à fait clair, puisqu’il signifie « qui commande par la force » ; ce nom trouve très vite son sens avec la manière dont Arlequin rappelle qu’il a été traité : « vous avez l’habitude de m’en faire à coups de gourdin… et le gourdin est dans la chaloupe. » Et Arlequin insiste : « Dans le pays d’Athènes j’étais ton esclave, tu me traitais comme un pauvre animal, et tu disais que cela était juste parce que tu étais le plus fort… ».


            La scène 3, enfin, nous permet de rencontrer Euphrosine et Cléanthis qui, toutes deux, ont des noms d’origine grecque : la maîtresse s’appelle « joie, gaieté » - c’est donc son caractère insouciant et léger qu’il connote. Quant à Cléanthis, c’est une servante qui se révolte aussi contre sa maîtresse qui la nommait « Sotte, Ridicule, Bête, Butorde, Imbécile… » et encore « impertinente ». Son nom ne saurait être interprété de façon utile, et c’est sans doute par référence qu’il faut le comprendre : Cléanthis est la servante d’Alcmène et  l’épouse de Sosie dans l’Amphitryon de Molière ; la référence est donc théâtrale, même si  elle renvoie secondairement à la Grèce ancienne.
Athènes demeure, au cours de la pièce, le lieu que les naufragés désirent retrouver. Quand ils pensent devoir rester de longues années dans l’Île, les mentions d’Athènes disparaissent, mais elles reviennent à partir de la scène 9, lorsque Arlequin lance des derniers reproches à son ancien maître : « Tu as raison, mon ami, tu me remontres bien mon devoir ici pour toi, mais tu n’as jamais su le tien quand nous étions dans Athènes. » À la fin  de la scène 10, c’est Euphrosine qui déclare à Cléanthis : « ... ne songe plus désormais qu’à partager avec moi tous les biens que les dieux m’ont donné, si nous retournons à Athènes. » Enfin c’est Trivelin qui déclare dans la dernière scène : « Vous reverrez Athènes ». Que représente donc ce lieu  tant désiré ?

 

 

2- Une étrange image de la « cité idéale ».


            
Étrangement, l’image de la cité grecque antique, présentée ordinairement d’une façon si favorable - mère de la démocratie, garante de la liberté de la Grèce, source de la culture, etc. - se trouve fort dégradée dans l’œuvre de Marivaux. Au lieu de voir dans l’Athènes antique la cité de la liberté, l’auteur retourne le mythe et ne voit que la condition dégradée de l’esclave, si l’on regarde le thème principal : Athènes est une ville d’oppression puisqu’elle traite la majeure partie de ses habitants - il y a plus d’esclaves que de citoyens dans la cité d’Athènes - comme des êtres inférieurs.
            En reprenant cette idée, Marivaux ne triche pas avec la tradition, car les deux plus grands philosophes antiques ont cautionné l’esclavage. Platon, en premier lieu. « Dans les Lois, écrit M.-P. Loicq-Bergerœuvre de vieillesse où le philosophe, plus réaliste, compose avec le donné existant, de même que dans le Politique, l'esclavage est accepté, quoique restreint, sans que soit mise en cause sa légitimité en droit naturel ; Platon (Lois, VI, 776b-777) se borne à prescrire modération et équité, en vue du rendement optimal de l'institution. »  Puis elle rappelle la première proposition d’Aristote à propos de l’esclave : « C’est un objet animé (κτῆμά τι ἔμψυχον), un instrument destiné à l’action (ὄργανον πρακτικόν), qui commande aux autres instruments, un bien appartenant en propriété exclusive à son maître. » Cette conception était combattue au 18e siècle, et l’on doit considérer que Marivaux entre dans ce débat en dévalorisant la cité d’Athènes.


La grande cité antique demeure cependant, mais seulement aux yeux des « maîtres », le centre de la civilisation, le lieu où ils veulent retourner pour retrouver leur rang et leur fortune - sans doute aussi, pour une grande part, leur manières. Et l’on voit alors bien vite que l’Athènes présentée n’a que peu de chose à voir avec une réalité ancienne. On comprend  que ce déplacement de la scène dans l’espace et dans le temps permet un meilleur rapprochement avec le 18e siècle. En effet, la plupart des esclaves « privés » de l’ancienne Athènes étaient plus des domestiques comparables par bien des points à ceux de l’ancien régime en France : le maître n’exerçait pas sur eux une violence comparable à celle que subissaient les Noirs au XVIIIe siècle, mais plutôt, comme on le comprend avec les paroles d’Arlequin et de Cléanthis, un mépris ordinaire qui n’allait pas sans quelques coups. Par ailleurs la cité était considérée comme un lieu de raffinement artistique et culturel - ce qui peut facilement connoter la France du Mondain, et permet de comprendre le mode de vie d’Euphrosine, sa place dans la société et sa coquetterie.
            Athènes devient alors une référence utile pour cette fable : elle permet l’amalgame entre un monde ancien utopique et un monde moderne que Marivaux veut critiquer sans courir le risque de la censure.

 

3- Une  contre-utopie  qui souligne donc une autre utopie
 

Nous sommes donc conduits par la fable que nous propose Marivaux dans un monde utopique. L’  « Île des esclaves » est présentée très sommairement dans la pièce, mais elle propose une sorte de « retournement » des positions sociales : l’esclave gagne à la fois un nom d’homme libre et un droit à se comporter comme doit le faire une personne consciente de cette qualité. Le nouvel « esclave », autrefois libre se doit cependant de garder dans sa métamorphose ses qualités originelles. Ainsi le retournement ne peut pas être total ; et en même temps il souligne qu’un certain nombre de comportements ne sont dus qu’à la condition servile.


Or Athènes, dans la pièce, représente un monde dont il faut aussi dénoncer un certains comportements et bien des fausses valeurs. L’Athènes antique telle qu’elle est perçue idéalement n’est aussi qu’une utopie : la noblesse et le raffinement des citoyens s’arrêtent au seuil de leur groupe social. Civilisés, les jeunes Athéniens que sont Iphicrate et Euphrosine, mais prompt à manier l’insulte et l’épée ; à la violence d’Euphrosine répond celle de Cléanthis, plus profondément blessée qu’Arlequin par le mépris que lui manifeste sa maîtresse.
Et finalement ce « monde du passé » que représente Athènes est donc bien semblable par de nombreux aspects au monde contemporain de Marivaux qui critique alors indirectement une fausse idée que l’on peut avoir de soi et de ses manières « civilisées ». Iphicrate et Euphrosine sont aussi tous deux prisonniers à Athènes du monde dans lequel ils croyaient être épanouis et le changement de condition leur montre toute la fausseté de leurs attitudes.

 

4 - Une tradition littéraire

            On n’oubliera cependant pas que la pièce se fonde sur une tradition littéraire que l’on peut rappeler en quelques mots.
            Le premier aspect concerne la tradition médiévale du Carnaval qui donne un exemple de cette inversion des rôles. Dans l'Antiquité romaine il existait une coutume liée aux Saturnales, fêtes de la fin décembre pendant lesquelles  on célébrait le dieu des graines enfouies dans le sol, Saturne, pour aider le soleil à remonter dans le ciel. Pendant ces fêtes, la plus grande licence était admise, et les esclaves étaient traités comme s’ils étaient les maîtres : parfois même, ils se faisaient servir par eux et ne leur ménageaient pas les quolibets.


Le meilleur exemple nous en est donné par Dave, l’esclave d’Horace que le grand poète latin met en scène une de ses plus célèbres Satires (Livre II, satire 7). Voici que les Saturnales lui donnent le droit de s’exprimer et qu’il ose se comparer à son maître, révélant que ses propres défauts ne sont pas fondamentalement différents de ceux du poète, son maître. Il lui tend un miroir si exact que le maître finit par perdre patience et lui retire le droit de parole, malgré la tradition ! L’obligation faite aux jeunes maîtres de reconnaître leurs défauts et leurs ridicules trouve sans doute pour une part son origine dans ce refus  d’Horace d’accepter le miroir que lui tend son esclave Dave en lui montrant qu’il n’est guère pire que lui !


            Un second élément est à chercher dans le théâtre antique de Plaute. Combien nombreuses sont les pièces où l’on trouve la didascalie : « La scène est à Athènes » d. Certes cette référence renvoie à l’ imitation des auteurs grecs de la Comédie nouvelle, Ménandre, Diphile et Philémon, mais c’est aussi pour ne pas offusquer le public latin en montrant des moeurs parfois assez dissolues et la friponnerie des esclaves. Athènes devient alors un « lieu théâtral » qui permet de développer la fable sans offusquer le public.

 

5 - Conclusion

            Cette tradition est donc utilisée par Marivaux qui en prend le meilleur et parvient à un amalgame très significatif :


- L’Athènes antique est considérée comme un modèle de civilisation comparable à la France du 18e siècle : les citoyens, comme les gens de qualité du siècle de Marivaux, y vivaient dans une conscience de leur propre raffinement ;
- pourtant elle pratiquait l’esclavage, comme le 18e siècle de l’Ancien régime refusait de reconnaître l’égalité sociale.


L’Athènes de théâtre devient donc une sorte d’utopie qui permet au public de comprendre la fausseté de certaines qualités qu’ils croient posséder. En revenant transformés par leur expérience de l’Île des Esclaves, maîtres et valets devraient être à même de fonder une nouvelle société, plus conforme aux idéaux qui sont ceux tant d’une Athènes démocratique qui serait libérée de l’esclavage, que de la France libérée des préjugés sociaux par les Lumières de la raison.
 


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* Marie-Paule Loicq-Berger : Chef de travaux honoraire de l’Université de Liège, « Aristote et l’esclavage », http://bcs.fltr.ucl.ac.be/fe/13/esclavage.htm

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* Voir par exemple : Asinaria, Aulularia, Casina, Les Bacchides.

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