ÉMILE ZOLA – LE DOCTEUR PASCAL – 1893

 
 

Les contextes des mots "hérédité" et "héréditaire" sont en début de fichier (67 occurrences).
Les contextes des mots "fatalité" et "destin" sont à la fin du fichier. (13 + 7 occurrences)
Les numéros de page renvoient à l'édition Maurice Le Blond, Paris : Bernouard, 1928

  • Mettez en gras dans chaque passage les mots qui précisent de quelle hérédité ou de quelle fatalité il s'agit.
  • Les mots "destin" ou "fatalité" désignent-ils les mêmes réalités que "l'hérédité" ? Quelles forces représentent-ils ?
  • Peut-on parler d'une dimension tragique dans Le docteur Pascal ?

 

HÉRÉDITÉ, DESTIN ET FATALITÉ

  

Le Docteur Pascal – 1893 – p. 007
Il y avait plus de trente ans que le docteur y jetait toutes les pages qu'il écrivait, depuis les notes brèves jusqu'aux textes complets de ses grands travaux sur l'<hérédité>. Aussi les recherches n'y étaient-elles pas toujours faciles.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 020

– Eh bien ! Mon enfant, s'écria violemment Félicité, cédant à sa passion, toi que Pascal aime bien, et qu'il écouterait peut-être, tu devrais le supplier de brûler tout ça, car, s'il venait à mourir et qu'on trouvât les affreuses choses qu'il y a là dedans, nous serions tous déshonorés ! Ah ! Ces dossiers abominables, elle les voyait, la nuit, dans ses cauchemars, étaler en lettres de feu les histoires vraies, les tares physiologiques de la famille, tout cet envers de sa gloire qu'elle aurait voulu à jamais enfouir, avec les ancêtres déjà morts ! Elle savait comment le docteur avait eu l'idée de réunir ces documents, dès le début de ses grandes études sur l'<hérédité> , comment il s'était trouvé conduit à prendre sa propre famille en exemple, frappé des cas typiques qu'il y constatait et qui venaient à l'appui des lois découvertes par lui. N'était-ce pas un champ tout naturel d'observation, à portée de sa main, qu'il connaissait à fond ? Et, avec une belle carrure insoucieuse de savant, il accumulait sur les siens, depuis trente années, les renseignements les plus intimes, recueillant et classant tout, dressant cet arbre généalogique des Rougon-Macquart, dont les volumineux dossiers n'étaient que le commentaire, bourré de preuves. – Ah ! oui, continuait la vieille Mme Rougon ardemment, au feu, au feu, toutes ces paperasses qui nous saliraient !

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 025
Elle s'en alla, très à l'aise, après avoir souri à son fils, qui était resté muet devant elle, respectueux. C'était une attitude prise par lui, depuis longtemps, pour éviter une explication qu'il sentait devoir être cruelle et dont il avait toujours eu peur. Il la connaissait, il voulait tout lui pardonner, dans sa large tolérance de savant qui faisait la part de l'<hérédité> , du milieu et des circonstances. Puis, n'était-elle pas sa mère ? Et cela aurait suffi ; car, au milieu des effroyables coups que ses recherches portaient à la famille, il gardait une grande tendresse de cœur pour les siens.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 037

Et il se moquait de la mauvaise réputation d'étrangeté que ses allures lui avaient faite, il n'était heureux qu'au milieu de ses recherches, sur les sujets qui le passionnaient. C'était pour beaucoup une surprise, de voir que ce savant, avec ses parties de génie gâtées par une imagination trop vive, fût resté à Plassans, cette ville perdue, qui semblait ne devoir lui offrir aucun des outils nécessaires. Mais il expliquait très bien les commodités qu'il y avait découvertes, d'abord une retraite de grand calme, ensuite un terrain insoupçonné d'enquête continue, au point de vue des faits de l'<hérédité> , son étude préférée, dans ce coin de province où il connaissait chaque famille, où il pouvait suivre les phénomènes tenus secrets, pendant deux et trois générations. D'autre part, il était voisin de la mer, il y était allé, presque à chaque belle saison, étudier la vie, le pullulement infini où elle naît et se propage, au fond des vastes eaux. Et il y avait enfin, à l'hôpital de Plassans, une salle de dissection, qu'il était presque le seul à fréquenter, une grande salle claire et tranquille, dans laquelle, depuis plus de vingt ans, tous les corps non réclamés étaient passés sous son scalpel. Très modeste d'ailleurs, d'une timidité longtemps ombrageuse, il lui avait suffi de rester en correspondance avec ses anciens professeurs et quelques amis nouveaux, au sujet des très remarquables mémoires qu'il envoyait parfois à l'académie de médecine. Toute ambition militante lui manquait. Ce qui avait amené Le Docteur Pascal à s'occuper spécialement des lois de l'<hérédité> , c'était, au début, des travaux sur la gestation. Comme toujours, le hasard avait eu sa part, en lui fournissant toute une série de cadavres de femmes enceintes, mortes pendant une épidémie cholérique. Plus tard, il avait surveillé les décès, complétant la série, comblant les lacunes, pour arriver à connaître la formation de l'embryon, puis le développement du fœtus, à chaque jour de sa vie intra-utérine ; et il avait ainsi dressé le catalogue des observations les plus nettes, les plus définitives. A partir de ce moment, le problème de la conception, au principe de tout, s'était posé à lui, dans son irritant mystère. Pourquoi et comment un être nouveau ? Quelles étaient les lois de la vie, ce torrent d'êtres qui faisaient le monde ? Il ne s'en tenait pas aux cadavres, il élargissait ses dissections sur l'humanité vivante, frappé de certains faits constants parmi sa clientèle, mettant surtout en observation sa propre famille, qui était devenue son principal champ d'expérience, tellement les cas s'y présentaient précis et complets. Dès lors, à mesure que les faits s'accumulaient et se classaient dans ses notes, il avait tenté une théorie générale de l' <hérédité>, qui put suffire à les expliquer tous. Problème ardu, et dont il remaniait la solution depuis des années. Il était parti du principe d'invention et du principe d'imitation, l'<hérédité> ou reproduction des êtres sous l'empire du semblable, l'innéité ou reproduction des êtres sous l'empire du divers. Pour l' <hérédité>, il n'avait admis que quatre cas : l' <hérédité> directe, représentation du père et de la mère dans la nature physique et morale de l'enfant ; l' <hérédité> indirecte, représentation des collatéraux, oncles et tantes, cousins et cousines ; l' <hérédité> en retour, représentation des ascendants, à une ou plusieurs générations de distance ; enfin, l' <hérédité> d'influence, représentation des conjoints antérieurs, par exemple du premier mâle qui a comme imprégné la femelle pour sa conception future, même lorsqu'il n'en est plus l'auteur. Quant à l'innéité, elle était l'être nouveau, ou qui paraît tel, et chez qui se confondent les caractères physiques et moraux des parents, sans que rien d'eux semble s'y retrouver. Et, dès lors, reprenant les deux termes, l' <hérédité>, l'innéité, il les avait subdivisés à leur tour, partageant, l' <hérédité> en deux cas, l'élection du père ou de la mère chez l'enfant, le choix, la prédominance individuelle, ou bien le mélange de l'un et de l'autre, et un mélange qui pouvait affecter trois formes, soit par soudure, soit par dissémination, soit par fusion, en allant de l'état le moins bon au plus parfait ; tandis que, pour l'innéité, il n'y avait qu'un cas possible, la combinaison, cette combinaison chimique qui fait que deux corps mis en présence peuvent constituer un nouveau corps, totalement différent de ceux dont il est le produit. C'était là le résumé d'un amas considérable d'observations, non seulement en anthropologie, mais encore en zoologie, en pomologie et en horticulture.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 039

Il s'était arrêté à l'idée d'une substance extrêmement fine et complexe, le plasma germinatif, dont une partie reste toujours en réserve dans chaque nouvel être, pour qu'elle soit ainsi transmise, invariable, immuable, de génération en génération. Cela paraissait tout expliquer ; mais quel infini de mystère encore, ce monde de ressemblances que transmettent le spermatozoïde et l'ovule, où l'œil humain ne distingue absolument rien, sous le grossissement le plus fort du microscope ! Et il s'attendait bien à ce que sa théorie fût caduque un jour, il ne s'en contentait que comme d'une explication transitoire, satisfaisante pour l'état actuel de la question, dans cette perpétuelle enquête sur la vie, dont la source même, le jaillissement semble devoir à jamais nous échapper. Ah ! Cette <hérédité> , quel sujet pour lui de méditations sans fin ! L'inattendu, le prodigieux n'était-ce point que la ressemblance ne fût pas complète, mathématique, des parents aux enfants ? Il avait, pour sa famille, d'abord dressé un arbre logiquement déduit, où les parts d'influence, de génération en génération, se distribuaient moitié par moitié, la part du père et la part de la mère. Mais la réalité vivante, presque à chaque coup, démentait la théorie. L' <hérédité>, au lieu d'être la ressemblance, n'était que l'effort vers la ressemblance, contrarié par les circonstances et le milieu. Et il avait abouti à ce qu'il nommait l'hypothèse de l'avortement des cellules. La vie n'est qu'un mouvement, et l' <hérédité> étant le mouvement communiqué, les cellules, dans leur multiplication les unes des autres, se poussaient, se foulaient, se casaient, en déployant chacune l'effort < héréditaire> ; de sorte que si, pendant cette lutte, des cellules plus faibles succombaient, on voyait se produire, au résultat final, des troubles considérables, des organes totalement différents. L'innéité, l'invention constante de la nature à laquelle il répugnait, ne venait-elle pas de là ? N'était-il pas, lui, si différent de ses parents, que par suite d'accidents pareils, ou encore par l'effet de l' <hérédité> larvée, à laquelle il avait cru un moment ? Car tout arbre généalogique a des racines qui plongent dans l'humanité jusqu'au premier homme, on ne saurait partir d'un ancêtre unique, on peut toujours ressembler à un ancêtre plus ancien, inconnu. Pourtant, il doutait de l'atavisme, son opinion était, malgré un exemple singulier pris dans sa propre famille, que la ressemblance, au bout de deux ou trois générations, doit sombrer, en raison des accidents, des interventions, des mille combinaisons possibles. Il y avait donc là un perpétuel devenir, une transformation constante dans cet effort communiqué, cette puissance transmise, cet ébranlement qui souffle la vie à la matière et qui est toute la vie. Et des questions multiples se posaient. Existait-il un progrès physique et intellectuel à travers les âges ? Le cerveau, au contact des sciences grandissantes, s'amplifiait-il ? Pouvait-on espérer, à la longue, une plus grande somme de raison et de bonheur ? Puis, c'étaient des problèmes spéciaux, un entre autres, dont le mystère l'avait longtemps irrité : comment un garçon, comment une fille, dans la conception ? N'arriverait-on jamais à prévoir scientifiquement le sexe, ou tout au moins à l'expliquer ? Il avait écrit, sur cette matière, un très curieux mémoire, bourré de faits, mais concluant en somme à l'ignorance absolue où l'avaient laissé les plus tenaces recherches. Sans doute, l' <hérédité> ne le passionnait-elle ainsi que parce qu'elle restait obscure, vaste et insondable, comme toutes les sciences balbutiantes encore, où l'imagination est maîtresse. Enfin, une longue étude qu'il avait faite sur l' <hérédité> de la phtisie, venait de réveiller en lui la foi chancelante du médecin guérisseur, en le lançant dans l'espoir noble et fou de régénérer l'humanité. En somme, Le Docteur Pascal n'avait qu'une croyance, la croyance à la vie. La vie était l'unique manifestation divine. La vie, c'était Dieu, le grand moteur, l'âme de l'univers. Et la vie n'avait d'autre instrument que l' <hérédité>, l' <hérédité> faisait le monde ; de sorte que, si l'on avait pu la connaître, la capter pour disposer d'elle, on aurait fait le monde à son gré. Chez lui, qui avait vu de près la maladie, la souffrance et la mort, une pitié militante de médecin s'éveillait. Ah ! Ne plus être malade, ne plus souffrir, mourir le moins possible ! Son rêve aboutissait à cette pensée qu'on pourrait hâter le bonheur universel, la cité future de perfection et de félicité, en intervenant, en assurant de la santé à tous. Lorsque tous seraient sains, forts, intelligents, il n'y aurait plus qu'un peuple supérieur, infiniment sage et heureux. Dans l'Inde, est-ce qu'en sept générations, on ne faisait pas d'un soudra un brahmane, haussant ainsi expérimentalement le dernier des misérables au type humain le plus achevé ? Et, comme, dans son étude sur la phtisie, il avait conclu qu'elle n'était pas < héréditaire>, mais que tout enfant de phtisique apportait un terrain dégénéré où la phtisie se développait avec une facilité rare, il ne songeait plus qu'à enrichir ce terrain appauvri par l' <hérédité>, pour lui donner la force de résister aux parasites, ou plutôt aux ferments destructeurs qu'il soupçonnait dans l'organisme, longtemps avant la théorie des microbes. Donner de la force, tout le problème était là ; et donner de la force, c'était aussi donner de la volonté, élargir le cerveau en consolidant les autres organes. Vers ce temps, le docteur, lisant un vieux livre de médecine du XVe siècle, fut très frappé par une médication, dite " médecine des signatures ". Pour guérir un organe malade, il suffisait de prendre à un mouton ou à un bœuf le même organe sain, de le faire bouillir, puis d'en faire avaler le bouillon. La théorie était de réparer par le semblable, et dans les maladies de foie surtout, disait le vieil ouvrage, les guérisons ne se comptaient plus. Là-dessus, l'imagination du docteur travailla. Pourquoi ne pas essayer ? Puisqu'il voulait régénérer les < héréditaires> affaiblis, à qui la substance nerveuse manquait, il n'avait qu'à leur fournir de la substance nerveuse, normale et saine. Seulement, la méthode du bouillon lui parut enfantine, il inventa de piler dans un mortier de la cervelle et du cervelet de mouton, en mouillant avec de l'eau distillée, puis se décanter et de filtrer la liqueur ainsi obtenue. Il expérimenta ensuite sur ses malades cette liqueur mêlée à du vin de Malaga, sans en tirer aucun résultat appréciable. Brusquement, comme il se décourageait ; il eut une inspiration, un jour qu'il faisait à une dame atteinte de coliques hépatiques une injection de morphine, avec la petite seringue de Pravaz. S'il essayait, avec sa liqueur, des injections hypodermiques ?

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 048

Eh bien ! Voyez si j'ai raison de prétendre que la phtisie n'est pas < héréditaire>, mais que les parents phtisiques lèguent seulement un terrain dégénéré, dans lequel la maladie se développe, à la moindre contagion. Aujourd'hui, Valentin, qui a vécu dans le contact quotidien du père, est phtisique, tandis que Sophie, poussée en plein soleil, a une santé superbe. Il triomphait, il ajouta en riant : – ça n'empêche pas que je vais peut-être sauver Valentin, car il renaît à vue d'œil, il engraisse, depuis que je le pique... Ah ! Ramond, vous y viendrez, vous y viendrez, à mes piqûres !

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 060

Du reste, elle était devenue d'une conduite exemplaire, engraissée, comme guérie d'une toux qui avait fait craindre une <hérédité> fâcheuse, due à toute une ascendance alcoolique. Et deux nouveaux enfants nés de son mariage, un garçon âgé de dix ans, et une petite fille de sept, gras et roses, se portaient admirablement bien ; de sorte qu'elle aurait été la plus respectée, la plus heureuse des femmes, sans les ennuis que Charles lui causait dans son ménage.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 072

C'était que, devant ses yeux, s'évoquait toute la lignée, la branche légitime et la branche bâtarde, qui avaient poussé de ce tronc, lésé déjà par la névrose. Les cinq générations étaient là en présence, les Rougon et les Macquart, Adélaïde Fouque à la racine, puis le vieux bandit d'oncle, puis lui-même, puis Clotilde et Maxime, et enfin Charles. Félicité comblait la place de son mari mort. Il n'y avait pas de lacune, la chaîne se déroulait, dans son <hérédité> logique et implacable. Et quel siècle évoqué, au fond du cabanon tragique, où soufflait cette misère venue de loin, dans un tel effroi, que tous, malgré l'accablante chaleur, frissonnèrent !

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 100

Ce regret de l'enfant l'angoissait parfois, il avait maintenant les yeux mouillés de larmes, quand il rencontrait sur les routes des fillettes, aux regards clairs, qui lui souriaient. Sans doute, Clotilde était là, mais c'était une autre tendresse, traversée à présent d'orages, et non une tendresse calme, infiniment douce, la tendresse de l'enfant, où il aurait voulu endormir son cœur endolori. Puis, ce qu'il voulait, sentant venir la fin de son être, c'était surtout la continuation, l'enfant qui l'aurait perpétué. Plus il souffrait, plus il aurait trouvé une consolation à léguer cette souffrance, dans sa foi en la vie. Il se croyait indemne des tares physiologiques de la famille ; mais la pensée même que l'<hérédité> sautait parfois une génération, et que, chez un fils né de lui, les désordres des aïeux pouvaient reparaître, ne l'arrêtait pas ; et ce fils inconnu, malgré l'antique souche pourrie, malgré la longue suite de parents exécrables, il le souhaitait encore, certains jours, comme on souhaite le gain inespéré, le bonheur rare, le coup de fortune qui console et enrichit à jamais. Dans l'ébranlement de ses autres affections, son cœur saignait, parce qu'il était trop tard.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 105

D'abord, ce fut l'arbre généalogique des Rougon-Macquart qu'il lui montra.Il ne le serrait pas d'ordinaire dans l'armoire, il le gardait dans le secrétaire de sa chambre, où il l'avait pris, en allant chercher les candélabres. Depuis plus de vingt années, il le tenait au courant, inscrivant les naissances et les morts, les mariages, les faits de famille importants, distribuant en notes brèves les cas, d'après sa théorie de l' <hérédité>. C'était une grande feuille de papier jaunie, aux plis coupés sur l'usure sur laquelle s'élevait, dessiné d'un trait fort, un arbre, symbolique, dont les branches étalées, subdivisées, alignaient cinq rangées de larges feuilles ; et chaque feuille portait un nom, contenait, d'une écriture fine, une biographie, un cas < héréditaire>. Une joie de savant s'était emparée du docteur, devant cette œuvre de vingt années, où se trouvaient appliquées, si nettement et si complètement, les lois de l' <hérédité>, fixées par lui. – Regarde donc, fillette ! Tu en sais assez long, tu as recopié assez de mes manuscrits, pour comprendre... N'est-ce pas beau, un pareil ensemble, un document si définitif et si total, où il n'y a pas un trou ? On dirait une expérience de cabinet, un problème posé et résolu au tableau noir... tu vois, en bas, voici le tronc, la souche commune, tante Dide. Puis, les trois branches en sortent, la légitime, Pierre Rougon, et les deux bâtardes, Ursule Macquart et Antoine Macquart. Puis de nouvelles branches montent, se ramifient : d'un côté, Maxime, Clotilde et Victor, les trois enfants de Saccard, et Angélique, la fille de Sidonie Rougon ; […], Silvère dont tu connais la mort tragique, Hélène et sa fille Jeanne. Enfin, tout là-haut, ce sont les brindilles dernières, le fils de ton frère Maxime, notre pauvre Charles, et deux autres petits morts, Jacques-Louis, le fils de Claude Lantier, et Louiset, le fils d'Anna Coupeau... en tout cinq générations, un arbre humain qui, à cinq printemps déjà, à cinq renouveaux de l'humanité, à poussé des tiges, sous le flot de sève de l'éternelle vie ! Il s'animait, son doigt se mit à indiquer les cas, sur la vieille feuille de papier jaunie, comme sur une planche anatomique. – Et je te répète que tout y est... vois donc, dans l'<hérédité> directe, les élections : celle de la mère, Silvère, Lisa, Désirée, Jacques, Louiset, toi-même ; celle du père, Sidonie, François, Gervaise, Octave, Jacques-Louis. Puis, ce sont les trois cas de mélange : par soudure, Ursule, Aristide, Anna, Victor ; par dissémination, Maxime, Serge, Étienne ; par fusion, Antoine, Eugène, Claude. J'ai dû même spécifier un quatrième cas très remarquable, le mélange équilibre, Pierre et Pauline. Et les variétés s'établissent, l'élection de la mère par exemple va souvent avec la ressemblance physique du père, ou c'est le contraire qui a lieu ; de même que, dans le mélange, la prédominance physique et morale appartient à un facteur ou à l'autre, selon les circonstances... ensuite, voici l' <hérédité> indirecte, celle des collatéraux : je n'en ai qu'un exemple, bien établi la ressemblance physique frappante d'Octave Mouret avec son oncle Eugène Rougon. Je n'ai aussi qu'un exemple de l' <hérédité> par influence : Anna, la fille de Gervaise et de Coupeau, ressemblait étonnamment, surtout dans son enfance, à Lantier, le premier amant de sa mère, comme s'il avait imprégné celle-ci à jamais... mais où je suis très riche, c'est pour l'<hérédité> en retour : les trois cas les plus beaux, Marthe, Jeanne et Charles, ressemblant à tante Dide, la ressemblance sautant ainsi une, deux et trois générations. L'aventure est sûrement exceptionnelle, car je ne crois guère à l'atavisme ; il me semble que les éléments nouveaux apportés par les conjoints, les accidents et la variété infinie des mélanges doivent très rapidement effacer les caractères particuliers, de façon à ramener l'individu au type général... et il reste l'innéité, Hélène, Jean, Angélique. C'est la combinaison, le mélange chimique où se confondent les caractères physiques et moraux des parents, sans que rien d'eux semble se retrouver dans le nouvel être. Il y eut un silence. Clotilde l'avait écouté avec une attention profonde, voulant comprendre.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 107

Ah! Ces sciences commençantes, ces sciences où l'hypothèse balbutie et où l'imagination reste maîtresse, elles sont le domaine des poètes autant que des savants ! Les poètes vont en pionniers, à l'avant-garde, et souvent ils découvrent les pays vierges, indiquent les solutions prochaines. Il y a là une marge qui leur appartient, entre la vérité conquise, définitive, et l'inconnu, d'où l'on arrachera la vérité de demain... quelle fresque immense à peindre, quelle comédie et quelle tragédie humaines colossales à écrire, avec l'<hérédité> , qui est la genèse même des familles, des sociétés et du monde !

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 112

Son aîné, Claude, avait le douloureux génie d'un grand peintre déséquilibré, la folie impuissante du chef-d'œuvre qu'il sentait en lui, sans que ses doigts désobéissants pussent l'en faire sortir, lutteur géant foudroyé toujours, martyr crucifié de l'œuvre, adorant la femme, sacrifiant sa femme Christine, si aimante, si aimée un instant, à la femme incréée, qu'il voyait divine et que son pinceau ne pouvait dresser dans sa nudité souveraine, passion dévorante de l'enfantement, besoin insatiable de la création, d'une détresse si affreuse, quand on ne peut le satisfaire, qu'il avait fini par se pendre. Jacques, lui, apportait le crime, la tare < héréditaire> qui se tournait en un appétit instinctif de sang jeune et frais coulant de la poitrine ouverte d'une femme, la première venue, la passante du trottoir, abominable mal contre lequel il luttait, qui le reprenait au cours de ses amours avec Séverine, la soumise, la sensuelle, jetée elle-même dans le frisson continu d'une tragique histoire d'assassinat, et il la poignardait un soir de crise, furieux à la vue de sa gorge blanche, et toute cette sauvagerie de la bête galopait parmi les trains filant à grande vitesse, dans le grondement de la machine qu'il montait, la machine aimée qui le broyait un jour, débridée ensuite, sans conducteur, lancée aux désastres inconnus de l'horizon.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 119

Qui savait d'où naîtrait la branche saine ? Peut-être, le sage, le puissant attendu germerait-il là. Le pis était, pour la beauté de son arbre, que ces gamins et ces gamines étaient si petits encore, qu'il ne pouvait les classer. Et sa voix s'attendrissait sur cet espoir de l'avenir, ces têtes blondes, dans le regret inavoué de son célibat. Pascal regardait toujours l'arbre étalé devant lui. Il s'écria : – et pourtant est-ce complet, est-ce décisif, regarde donc !... je te répète que tous les cas < héréditaires> s'y rencontrent. Je n'ai eu, pour fixer ma théorie, qu'à la baser sur l'ensemble de ces faits... enfin, ce qui est merveilleux, c'est qu'on touche là du doigt comment des créatures, nées de la même souche, peuvent paraître radicalement différentes, tout en n'étant que les modifications logiques des ancêtres communs. Le tronc explique les branches qui expliquent les feuilles. Chez ton père, Saccard, comme chez ton oncle, Eugène Rougon, si opposés de tempérament et de vie, c'est la même poussée qui a fait des appétits désordonnés de l'un, l'ambition souveraine de l'autre. Angélique, ce lis pur, naît de la louche Sidonie, dans l'envolée qui fait les mystiques ou les amoureuses, selon le milieu. Les trois enfants des Mouret sont emportés par un souffle identique, qui fait d'Octave intelligent un vendeur de chiffons millionnaire, de Serge croyant un pauvre curé de campagne, de Désirée imbécile une belle fille heureuse. Mais l'exemple est plus frappant encore avec les enfants de Gervaise : la névrose passe, et Nana se vend, Étienne se révolte, Jacques tue, Claude a du génie ; tandis que Pauline, leur cousine germaine, à côté, est l'honnêteté victorieuse, celle qui lutte et qui s'immole... c'est l' <hérédité> , la vie même qui pond des imbéciles, des fous, des criminels et des grands hommes. Des cellules avortent, d'autres prennent leur place, et l'on a un coquin ou un fou furieux, à la place d'un homme de génie ou d'un simple honnête homme. Et l'humanité roule, charriant tout ! Puis, dans un nouveau branle de sa pensée : – et l'animalité, la bête qui souffre et qui aime, qui est comme l'ébauche de l'homme, toute cette animalité fraternelle qui vit de notre vie !... Oui, j'aurais voulu la mettre dans l'arche, lui faire sa place parmi notre famille, la montrer sans cesse confondue avec nous, complétant notre existence.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 120

– Eh bien ! Maître, et moi là dedans ? Elle avait posé un de ses doigts minces sur la feuille de l'arbre, où elle voyait son nom inscrit. Lui, toujours, avait passé cette feuille. Et elle insista. – Oui, moi, que suis-je donc ?... pourquoi ne m'as-tu pas lu mon dossier ? Un instant, il resta muet, comme surpris de la question. – Pourquoi ? Mais pour rien... c'est vrai, je n'ai rien à te cacher... tu vois ce qui est écrit là : "Clotilde, née en 1847. Élection de la mère. <hérédité> en retour, avec prédominance morale et physique de son grand-père maternel..." Rien n'est plus net. Ta mère l'a emporté en toi, tu as son bel appétit, et tu as également beaucoup de sa coquetterie, de son indolence parfois, de sa soumission. Oui, tu es très femme comme elle, sans trop t'en douter, je veux dire que tu aimes à être aimée. En outre, ta mère était une grande liseuse de romans, une chimérique qui adorait rester couchée des journées entières, à rêvasser sur un livre ; elle raffolait des histoires de nourrice, se faisant faire les cartes, consultait les somnambules ; et j'ai toujours pensé que ta préoccupation du mystère, ton inquiétude de l'inconnu venaient de là...

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 121

Je n'en suis pas de la famille!… Tu vois bien ce qui est écrit là: "Pascal, né en 1813. Innéité. Combinaison, où se confondent les caractères physiques et moraux des parents, sans que rien d'eux semble se retrouver dans le nouvel être..." Ma mère me l'a répété assez souvent, que je n'en étais pas, qu'elle ne savait pas d'où je pouvais bien venir ! Et c'était chez lui un cri de soulagement, une sorte de joie involontaire. – Va, le peuple ne s'y trompe pas. M'as-tu jamais entendu appeler Pascal Rougon, dans la ville ? Non ! Le monde a toujours dit Le Docteur Pascal, tout court. C'est que je suis à part... et ce n'est guère tendre peut-être, mais j'en suis ravi, car il y a vraiment des <hérédités> trop lourdes à porter. J'ai beau les aimer tous, mon cœur n'en bat pas moins d'allégresse, lorsque je me sens autre, différent, sans communauté aucune. N'en être pas, n'en être pas, mon Dieu ! C'est une bouffée d'air pur, c'est ce qui me donne le courage de les avoir tous là, de les mettre à nu dans ces dossiers, et de trouver encore le courage de vivre ! Il se tut enfin, il y eut un silence. La pluie avait cessé, l'orage s'en allait, on n'entendait que des coups de foudre, de plus en plus lointains ; tandis que, de la campagne, noire encore, rafraîchie, montait par la fenêtre ouverte une délicieuse odeur de terre mouillée.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 123

Il avait tout dit, parlant librement de sa mère elle-même, continuant à garder vis-à-vis d'elle son attitude déférente de savant qui ne juge point les faits. Tout dire pour tout connaître, pour tout guérir, n'était-ce pas le cri qu'il avait poussé, dans la belle nuit d'été ? Et, sous l'excès même de ce qu'il lui apprenait, elle restait ébranlée, aveuglée de cette trop vive lumière, mais le comprenant enfin, s'avouant qu'il tentait là une œuvre immense. Malgré tout, c'était un cri de santé, d'espoir en l'avenir. Il parlait en bienfaiteur, qui, du moment où l'<hérédité> faisait le monde, voulait en fixer les lois pour disposer d'elle, et refaire un monde heureux. Puis, n'y avait-il donc que de la boue, dans ce fleuve débordé, dont il lâchait les écluses ? Que d'or passait, mêlé aux herbes et aux fleurs des berges ! Des centaines de créatures galopaient encore devant elle, et elle demeurait hantée par des figures de charme et de bonté, de fins profils de jeunes filles, de sereines beautés de femmes. Toute la passion saignait là, tout le cœur s'ouvrait en envolées tendres.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 131

Il bégaya, il la chassa du geste. – Va-t'en ! Va-t'en !... je ne veux pas que tu restes près de moi ! Je ne veux pas que des ennemis restent près de moi ! Je ne veux pas qu'on reste près de moi, à me rendre fou ! Elle s'était levée, très pâle. Elle s'en alla toute droite, sans se retourner, en emportant son ouvrage. Pendant le mois qui suivit, Pascal essaya de se réfugier dans un travail acharné de toutes les heures. Il s'entêtait maintenant les journées entières, seul dans la salle, et il passait même les nuits, à reprendre d'anciens documents, à refondre tous ses travaux sur l'<hérédité> . On aurait dit qu'une rage l'avait saisi de se convaincre de la légitimité de ses espoirs, de forcer la science à lui donner la certitude que l'humanité pouvait être refaite, saine enfin et supérieure. Il ne sortait plus, abandonnait ses malades, vivait dans ses papiers, sans air, sans exercice. Et, au bout d'un mois de ce surmenage, qui le brisait sans apaiser ses tourments domestiques, il tomba à un tel épuisement nerveux, que la maladie, depuis quelque temps en germe, se déclara avec une violence inquiétante. Pascal, à présent, lorsqu'il se levait, le matin, se sentait anéanti de fatigue, plus appesanti et plus las qu'il n'était la veille, en se couchant.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 135

Puis, lorsqu'il fut seul, il retomba assis devant sa table, il voulut reprendre la lecture de son livre. Mais, pas plus qu'auparavant, il n'arriva à fixer assez son attention, pour comprendre les mots dont les lettres se brouillaient devant ses yeux. Et les paroles prononcées par sa mère bourdonnaient à ses oreilles, une angoisse qui montait en lui depuis quelque temps, grandissait, se fixait, le hantait maintenant d'un danger immédiat, nettement défini. Lui qui, deux mois plus tôt, se vantait si triomphalement de n'en être pas de la famille, allait-il donc recevoir le plus affreux des démentis ? Aurait-il la douleur de voir la tare renaître en ses moëlles, roulerait-il à l'épouvante de se sentir aux griffes du monstre < héréditaire> ? Sa mère l'avait dit : il devenait fou d'orgueil et de peur. L'idée souveraine, la certitude exaltée qu'il avait d'abolir la souffrance, de donner de la volonté aux hommes, de refaire une humanité bien portante et plus haute, ce n'était sûrement là que le début de la folie des grandeurs. Et, dans sa crainte d'un guet-apens, dans son besoin de guetter les ennemis qu'il sentait acharnés à sa perte, il reconnaissait aisément les symptômes du délire de la persécution. Tous les accidents de la race aboutissaient à ce cas terrible : la folie à brève échéance, puis la paralysie générale, et la mort. Dès ce jour, Pascal fut possédé.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 136

Il avait complètement perdu, pour lui-même, son diagnostic si délicat de médecin observateur ; et, s'il continuait à raisonner, c'était pour tout confondre et tout pervertir, sous la dépression morale et physique où il se traînait. Il ne s'appartenait plus, il était comme fou, à se convaincre, heure par heure, qu'il devait le devenir. Les journées entières de ce pâle décembre furent employées par lui à s'enfoncer davantage dans son mal. Chaque matin, il voulait échapper à la hantise ; mais il revenait quand même s'enfermer au fond de la salle, il y reprenait l'écheveau embrouillé de la veille. La longue étude qu'il avait faite de l' <hérédité>, ses recherches considérables, ses travaux, achevaient de l'empoisonner, lui fournissaient des causes sans cesse renaissantes d'inquiétude. A la continuelle question qu'il se posait sur son cas < héréditaire>, les dossiers étaient là qui répondaient par toutes les combinaisons possibles. Elles se présentaient si nombreuses, qu'il s'y perdait, maintenant. S'il s'était trompé, s'il ne pouvait se mettre à part, comme un cas remarquable d'innéité, devait-il se ranger dans l' <hérédité> en retour, sautant une, deux ou même trois générations ? Son cas était-il plus simplement une manifestation de l' <hérédité> larvée, ce qui apportait une preuve nouvelle à l'appui de sa théorie du plasma germinatif ? Ou bien ne fallait-il voir là que la singularité des ressemblances successives, la brusque apparition d'un ancêtre inconnu, au déclin de sa vie ? Dès ce moment, il n'eut plus de repos, lancé à la trouvaille de son cas, fouillant ses notes, relisant ses livres. Et il s'analysait, épiait la moindre de ses sensations, pour en tirer des faits, sur lesquels il pût se juger. Les jours où son intelligence était plus paresseuse, où il croyait éprouver des phénomènes de vision particuliers, il inclinait à une prédominance de la lésion nerveuse originelle ; tandis que, s'il pensait être pris par les jambes, les pieds lourds et douloureux, il s'imaginait subir l'influence indirecte de quelque ascendant venu du dehors. Tout s'emmêlait, il arrivait à ne plus se reconnaître, au milieu des troubles imaginaires qui secouaient son organisme éperdu. Et, chaque soir, la conclusion était la même, le même glas sonnait dans son crâne : l'<hérédité> , l'effrayante <hérédité>, la peur de devenir fou.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 144

– Ah ! La peur de la vie ! Décidément, il n'y a point de lâcheté meilleure... dire que j'ai parfois le regret de n'avoir pas ici un enfant à moi ! Est-ce qu'on a le droit de mettre au monde des misérables ? Il faut tuer l'<hérédité> mauvaise, tuer la vie...

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 146

Pourtant, un jour, Pascal parut très grave. Il avait la conviction à présent que son mal était purement accidentel et que la question d'<hérédité> n'y avait joué aucun rôle. Mais cela ne l'emplissait pas moins d'humilité. – Mon dieu ! murmura-t-il, que nous sommes peu de chose ! Moi qui me croyais si solide, qui étais si fier de ma saine raison ! Voilà qu'un peu de chagrin et un peu de fatigue ont failli me rendre fou !

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 190

Certainement, Sophie avait encore grandi en santé et en beauté, sauvée du mal < héréditaire>, poussée solidement comme un de ces arbres, les pieds dans l'herbe humide des sources, la tête nue au grand soleil. Ah ! Ce ciel ardent et immense, quelle vie il soufflait aux êtres et aux choses !

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 198

L'empirisme le désolait. Du moment que la médecine n'était pas une science expérimentale, mais un art, il demeurait inquiet devant l'infinie complication de la maladie et du remède, selon le malade. Les médications changeaient avec les hypothèses : que de gens avaient dû tuer jadis les méthodes aujourd'hui abandonnées ! Le flair du médecin devenait tout, le guérisseur n'était plus qu'un devin heureusement doué, marchant lui-même à tâtons, enlevant les cures au petit bonheur de son génie. Et cela expliquait pourquoi, après une douzaine d'années d'exercice, il avait à peu près abandonné sa clientèle pour se jeter dans l'étude pure. Puis, lorsque ses grands travaux sur l'<hérédité> l'avaient ramené un instant à l'espoir d'intervenir, de guérir par ses piqûres hypodermiques, il s'était de nouveau passionné, jusqu'au jour où sa foi en la vie, qui le poussait à en aider l'action, en réparant les forces vitales, s'était élargie encore, lui avait donné la certitude supérieure que la vie se suffisait, était l'unique faiseuse de santé et de force.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 257

Ces théories, Pascal, pendant des heures, les développait, les expliquait à Clotilde, avec un enthousiasme fiévreux, exagéré. Il semblait ressaisi par cet amour de la science, qui, jusqu'à son coup de passion pour elle, avait seul dévoré sa vie. Il lui répétait qu'il ne pouvait laisser son œuvre inachevée, qu'il avait tant à faire encore, s'il voulait élever un monument durable ! Le souci des dossiers paraissait le reprendre, il ouvrait de nouveau la grande armoire vingt fois par jour, les descendait de la planche du haut, continuait à les enrichir. Ses idées sur l'<hérédité> se transformaient déjà, il aurait désiré tout revoir, tout refondre, tirer de l'histoire naturelle et sociale de sa famille une vaste synthèse, un résumé, à larges traits, de l'humanité entière. Puis, à côté, il revenait à son traitement par les piqûres, pour l'élargir : une confuse vision de thérapeutique nouvelle, une théorie vague et lointaine, née en lui de sa conviction et de son expérience personnelle, au sujet de la bonne influence dynamique du travail.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 270

Puis, au moment de quitter cette maison si chère, Clotilde l'enveloppa toute d'un regard vacillant. Et elle s'abattit sur la poitrine de Pascal, elle le garda entre ses bras, balbutiante. – je veux t'embrasser ici, je veux te remercier... maître, c'est toi qui m'as faite ce que je suis. Comme tu l'as répété souvent, tu as corrigé mon <hérédité> . Que serais-je devenue, là-bas, dans le milieu où a grandi Maxime ?... Oui, si je vaux quelque chose, je le dois à toi seul, à toi qui m'as transplantée dans cette maison de vérité et de bonté, où tu m'as fait pousser digne de ta tendresse... aujourd'hui, après m'avoir prise et comblée de tes biens, tu me renvoies. Que ta volonté soit faite, tu es mon maître, et je t'obéis. Je t'aime quand même, je t'aimerai toujours. Il la serra sur son cœur, il répondit : – Je ne désire que ton bien, j'achève mon œuvre.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 277

C'était son ancien projet qu'il voulait mettre a exécution : reprendre toute sa théorie de l'<hérédité> sur un plan nouveau, se servir des dossiers, des documents fournis par sa famille, pour établir d'après quelles lois, dans un groupe d'êtres, la vie se distribue et conduit mathématiquement d'un homme à un autre homme, en tenant compte des milieux : vaste bible, genèse des familles, des sociétés, de l'humanité entière. Il espérait que l'ampleur d'un tel plan, l'effort nécessaire à la réalisation d'une idée si colossale, le possèderait tout entier, lui rendrait sa santé, sa foi son orgueil, dans la jouissance supérieure de l'œuvre accomplie.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 282

Quand il fut seul, Pascal se sentit perdu. Tout s'éclairait, ses palpitations depuis quelques semaines, ses vertiges, ses étouffements ; et il y avait surtout cette usure de l'organe, de son pauvre cœur surmené de passion et de travail, ce sentiment d'immense fatigue et de fin prochaine, auquel il ne se trompait plus à cette heure. Pourtant, ce n'était pas encore de la crainte qu'il éprouvait. Sa première pensée venait d'être que lui aussi, à son tour, payait son <hérédité> , que la sclérose, cette sorte de dégénérescence, était sa part de misère physiologique, le legs inévitable de sa terrible ascendance. D'autres avaient vu la névrose, la lésion originelle, se tourner en vice ou en vertu, en génie, en crime, en ivrognerie, en sainteté ; d'autres étaient morts phtisiques, épileptiques, ataxiques ; lui avait vécu de passion et allait mourir, du cœur. Et il n'en tremblait plus, il ne s'en irritait plus de cette <hérédité> manifeste, fatale et nécessaire sans doute. Au contraire, une humilité le prenait, la certitude que toute révolte contre les lois naturelles est mauvaise. Pourquoi donc, autrefois, triomphait-il, exultant d'allégresse, à l'idée de n'être pas de sa famille, de se sentir différent, sans communauté aucune ? Rien n'était moins philosophique. Les monstres seuls poussaient à l'écart. Et être de sa famille, mon Dieu ! Cela finissait par lui paraître aussi bon, aussi beau que d'être d'une autre, car toutes ne se ressemblaient-elles pas, l'humanité n'était-elle pas identique partout, avec la même somme de bien et de mal ?

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 287

La lettre était courte, disant le fait simplement, pleine pourtant d'une ardente joie, d'un élan d'infinie tendresse, dans un désir de retour immédiat. Éperdu, craignant de ne pas bien comprendre, Pascal recommença la lettre. Un enfant ! Cet enfant qu'il se méprisait de n'avoir pu faire, le jour du départ, dans le grand souffle désolé du mistral, et qui était là déjà, qu'elle emportait, lorsqu'il regardait au loin fuir le train, par la plaine rase ! Ah ! C'était l'œuvre vraie, la seule bonne, la seule vivante, celle qui le comblait de bonheur et d'orgueil. Ses travaux, ses craintes de l'<hérédité> avaient disparu. L'enfant allait être, qu'importait ce qu'il serait ! Pourvu qu'il fût la continuation, la vie léguée et perpétuée, l'autre soi-même ! Il en restait remué jusqu'au fond des entrailles, dans un frisson attendri de tout son être. Il riait, il parlait tout haut, il baisait follement la lettre.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 308

Il avait repris les mains de son amie, il lui expliqua que le chagrin avait pu hâter l'issue fatale, mais que le maître était malheureusement condamné depuis quelque temps. La maladie de cœur dont il souffrait devait dater d'assez loin déjà : beaucoup de surmenage, une part certaine d'<hérédité> , enfin toute sa passion dernière ; et le pauvre cœur s'était brisé.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 332

Elle lui devait certainement le meilleur de son être, elle devinait la fantasque et la violente qu'elle aurait pu devenir, tandis qu'il ne lui avait donné que de la passion et du courage. Dans cette floraison, au libre soleil, la vie avait même fini par les jeter aux bras l'un de l'autre, et n'était-ce pas comme l'effort dernier de la bonté et de la joie, l'enfant qui était venu et qui les aurait réjouis ensemble, si la mort ne les avait point séparés ? Dans ce retour en arrière, elle eut la sensation nette du long travail qui s'était opéré en elle. Pascal corrigeait son <hérédité>, et elle revivait la lente évolution, la lutte entre la réelle et la chimérique. Cela partait de ses colères d'enfant, d'un ferment de révolte, d'un déséquilibre qui la jetait aux pires rêveries. Puis venaient ses grands accès de dévotion, son besoin d'illusion et de mensonge, de bonheur immédiat, à la pensée que les inégalités et les injustices de cette terre mauvaise devaient être compensées par les éternelles joies d'un paradis futur. C'était l'époque de ses combats avec Pascal, des tourments dont elle l'avait torturé, en rêvant d'assassiner son génie. Et elle tournait, à ce coude de la route, elle le retrouvait son maître, la conquérant par la terrible leçon de vie qu'il lui avait donnée, pendant la nuit d'orage.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 339

Alors, Clotilde eut la curiosité de déplier et d'étaler sur la table l'arbre généalogique. Une émotion l'avait gagnée, elle était tout attendrie par ces reliques ; et, lorsqu'elle relut les notes ajoutées au crayon par Pascal, quelques minutes avant d'expirer, des larmes lui vinrent aux yeux. Avec quelle bravoure il avait inscrit la date de sa mort ! Et comme on sentait son regret désespéré de la vie, dans les mots tremblés annonçant la naissance de l'enfant ! L'arbre montait, ramifiait ses branches, épanouissait ses feuilles, et elle s'oubliait longuement à le contempler, à se dire que toute l'œuvre du maître était là, toute cette végétation classée et documentée de leur famille. Elle entendait les paroles dont il commentait chaque cas <héréditaire>, elle se rappelait ses leçons.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 342

Quel serait-il, l'enfant ? Elle le regardait, elle tâchait de lui trouver des ressemblances. De son père, certes, il avait le front et les yeux, quelque chose de haut et de solide dans la carrure de la tête. Elle-même se reconnaissait en lui, avec sa bouche fine et son menton délicat. Puis, sourdement inquiète, c'étaient les autres qu'elle cherchait, les terribles ascendants, tous ceux qui étaient là, inscrits sur l'arbre, déroulant la poussée des feuilles < héréditaires>. Était-ce donc à celui-ci, à celui-là, ou à cet autre encore, qu'il ressemblerait ? Et elle se calmait pourtant, elle ne pouvait pas ne pas espérer, tellement son cœur était gonflé de l'éternelle espérance. La foi en la vie que le maître avait enracinée en elle, la tenait brave, debout, inébranlable. Qu'importaient les misères, les souffrances, les abominations ! La santé était dans l'universel travail, dans la puissance qui féconde et qui enfante. L'œuvre était bonne, quand il y avait l'enfant, au bout de l'amour. Dès lors, l'espoir se rouvrait, malgré les plaies étalées, le noir tableau des hontes humaines. C'était la vie perpétuée, tentée encore, la vie


FATALITÉ ET DESTIN

Le Docteur Pascal – 1893 – p. 083

Il y avait là un besoin que rien ne rassasiait, un appel irrésistible vers l'inaccessible, l'inconnaissable. Déjà, quand elle était petite, et plus tard surtout, jeune fille, elle allait tout de suite au pourquoi et au comment, elle exigeait les raisons dernières. S'il lui montrait une fleur, elle lui demandait pourquoi cette fleur ferait une graine, pourquoi cette graine germerait. Puis, c'était le mystère de la conception, des sexes, de la naissance et de la mort, et les forces ignorées, et Dieu, et tout. En quatre questions, elle l'acculait chaque fois à son ignorance <fatale> ; et, quand il ne savait plus que répondre, qu'il se débarrassait d'elle, avec un geste de fureur comique, elle avait un beau rire de triomphe, elle retournait éperdue dans ses rêves, dans la vision illimitée de tout ce qu'on ne connaît pas et de tout ce qu'on peut croire. Souvent, elle le stupéfiait par ses explications.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 091

Il l'interrompit d'un cri de conviction ardente. – Tout dire, ah ! Oui, pour tout connaître et tout guérir ! La colère la soulevait, elle se mit sur son séant. – Si encore l'égalité et la justice existaient dans ta nature. Mais tu le reconnais toi-même, la vie est au plus fort, le faible périt <fatalement>, parce qu'il est faible. Il n'y a pas deux êtres égaux, ni en santé, ni en beauté, ni en intelligence : c'est au petit bonheur de la rencontre, au hasard du choix... et tout croule, dès que la grande et sainte justice n'est plus ! – C'est vrai, dit-il à demi-voix, comme à lui-même, l'égalité n'existe pas. Une société qu'on baserait sur elle, ne pourrait vivre. Pendant des siècles, on a cru remédier au mal par la charité. Mais le monde a craqué ; et, aujourd'hui, on propose la justice... la nature est-elle juste ? Je la crois plutôt logique. La logique est peut-être une justice naturelle et supérieure,

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 104

Mais il semblait qu'une infinie tendresse, toute frémissante de pitié fraternelle, se faisait en lui, au moment de descendre dans les douloureuses vérités de l'existence ; et c'était quelque chose de très indulgent et de très grand, émané de sa personne, qui allait innocenter, devant la jeune fille, l'effrayante débâcle des faits. Il en avait la volonté, il dirait tout, puisqu'il faut tout dire pour tout guérir. N'était-ce pas l'évolution <fatale>, l'argument suprême, que l'histoire de ces êtres qui les touchaient de si près ? La vie était telle, et il fallait la vivre. Sans doute, elle en sortirait trempée, pleine de tolérance et de courage. – On te pousse contre moi, reprit-il, on te fait faire des abominations, et c'est ta conscience que je veux te rendre. Quand tu sauras, tu jugeras et tu agiras...

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 114

Et c'était Jean encore, qui devenu veuf et s'étant réengagé aux premiers bruits de guerre, apportait l'inépuisable réserve, le fonds d'éternel rajeunissement que la terre garde, Jean le plus humble, le plus ferme soldat de la suprême débâcle, roulé dans l'effroyable et <fatale> tempête qui, de la frontière à Sedan, en balayant l'empire, menaçait d'emporter la patrie, toujours sage, avisé, solide en son espoir, aimant d'une tendresse fraternelle son camarade Maurice, le fils détraqué de la bourgeoisie, l'holocauste <destiné> à l'expiation, pleurant des larmes de sang lorsque l'inexorable <destin> le choisissait lui-même pour abattre ce membre gâté, puis après la fin de tout, les continuelles défaites, l'affreuse guerre civile, les provinces perdues, les milliards à payer, se remettant en marche, retournant à la terre qui l'attendait, à la grande et rude besogne de toute une France à refaire.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 118

Eh bien ! L'espoir est là, dans la reconstitution journalière de la race par le sang nouveau qui lui vient du dehors. Chaque mariage apporte d'autres éléments, bons ou mauvais, dont l'effet est quand même d'empêcher la dégénérescence mathématique et progressive. Les brèches sont réparées, les tares s'effacent, un équilibre <fatal> se rétablit au bout de quelques générations, et c'est l'homme moyen qui finit toujours par en sortir, l'humanité vague, obstinée à son labeur mystérieux, en marche vers son but ignoré. Il s'arrêta, il eut un long soupir. – Ah ! Notre famille, que va-t-elle devenir, à quel être aboutira-t-elle enfin ? Et il continua, ne comptant plus sur les survivants qu'il avait nommés, les ayant classés, ceux-là, sachant ce dont ils étaient capables, mais plein d'une curiosité vive, au sujet des enfants en bas âge encore.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 138

Celle-ci qui a été emportée par la phtisie ? Celui-ci que la paralysie a étouffé ? Celle-ci que sa misère physiologique a tuée toute jeune ?... Chez lequel est le poison dont je vais mourir ? Quel est-il, hystérie, alcoolisme, tuberculose, scrofule ? Et que va-t-il faire de moi, un épileptique, un ataxique ou un fou ?... Un fou ! Qui est-ce qui a dit un fou ? Ils le disent tous, un fou, un fou, un fou ! Des sanglots étranglèrent Pascal. Il laissa tomber sa tête défaillante au milieu des dossiers, il pleura sans fin, secoué de frissons. Et Clotilde, prise d'une sorte de terreur religieuse, en sentant passer la <fatalité> qui régit les races, s'en alla doucement, retenant son souffle ; car elle comprenait bien qu'il aurait eu une grande honte, s'il avait pu la soupçonner là.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 169

D'abord, je suis restée comme anéantie, tant le coup était rude. Je ne me retrouvais pas, je gardais le silence, parce que je n'avais rien de net à dire. Ensuite, peu à peu, l'évolution s'est produite, j'ai eu des révoltes dernières, pour ne pas avouer ma défaite... Cependant, chaque jour davantage, la vérité se faisait en moi, je sentais bien que tu étais mon maître, qu'il n'y avait pas de bonheur en dehors de toi, de ta science et de ta bonté. Tu étais la vie elle-même, tolérante et large, disant tout, acceptant tout, dans l'unique amour de la santé et de l'effort, croyant à l'œuvre du monde, mettant le sens de la <destinée> dans ce labeur que nous accomplissons tous avec passion, en nous acharnant à vivre, à aimer, à refaire de la vie, et de la vie encore, malgré nos abominations et nos misères... Oh ! vivre, vivre, c'est la grande besogne, c'est l'œuvre continuée, achevée sans doute un soir !

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 214

Les images étaient inondées, le velours noir de la veste et de la culotte, soutachées d'or, se souillait de longues rayures ; et le petit filet rouge, entêté, s'était remis à couler de la narine gauche, sans arrêt, traversant la mare merveille de la table, s'écrasant à terre, où finissait par se former une flaque. Un grand cri de la folle, un appel de terreur aurait suffi. Mais elle ne criait pas, elle n'appelait pas, immobile, avec ses yeux fixes d'ancêtre qui regardait s'accomplir le <destin>, comme desséchée là, nouée, les membres et la langue liés par ses cent ans, le cerveau ossifié par la démence, dans l'incapacité de vouloir et d'agir. Et, cependant, la vue du petit ruisseau rouge commençait à la remuer d'une émotion. Un tressaillement avait passé sur sa face morte, une chaleur montait à ses joues. Enfin, une dernière plainte la ranima toute. – Maman ! Maman ! Alors, il y eut, chez tante Dide, un visible et affreux combat.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 249

… cette lettre anonyme venait de sa mère. La vieille Mme Rougon avait dû la dicter, il y entendait jusqu'aux inflexions de sa voix. Mais, après en avoir commencé la lecture dans un soulèvement de colère, il l'acheva pâle et grelottant, saisi de ce frisson qui, désormais, le traversait à chaque heure. La lettre avait raison, elle l'éclairait sur son malaise, lui faisait voir que son remords était d'être vieux, d'être pauvre, et de garder Clotilde. Il se leva, se planta devant une glace, y resta longtemps, les yeux peu à peu obscurcis de pleurs, désespéré de ses rides et de sa barbe blanche. Ce froid mortel qui le glaçait, c'était l'idée que, maintenant, la séparation allait devenir nécessaire, <fatale>, inévitable. Il la repoussait, il ne pouvait s'imaginer qu'il finirait par l'accepter ; mais elle reviendrait quand même, il ne vivrait plus une minute sans en être assailli, sans être déchiré par ce combat entre son amour et sa raison, jusqu'au soir terrible où il se résignerait, à bout de sang et de larmes. Dans sa lâcheté présente, il frissonnait, rien qu'à la pensée d'avoir un jour ce courage. Et c'était bien la fin, l'irréparable commençait, il prenait peur pour Clotilde, si jeune, et il n'avait plus que le devoir de la sauver de lui.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 289

Alors, Ramond, en toute sincérité, répondit qu'il pouvait très bien, selon lui, nourrir l'espoir de vivre encore une année. Il donnait ses raisons, l'état relativement peu avancé de la sclérose, la santé parfaite des autres organes. Sans doute, il fallait faire la part de l'inconnu, de ce qu'on ne savait pas, car l'accident brutal était toujours possible. Et tous deux en arrivèrent à discuter le cas, aussi tranquillement que s'ils s'étaient trouvés en consultation, au chevet d'un malade, pesant le pour et le contre, donnant chacun leurs arguments, fixant d'avance la terminaison <fatale>, selon les indices les mieux établis et les plus sages. Pascal, comme s'il ne se fût pas agi de lui, avait repris son sang-froid, son oubli de lui-même.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 293

Et il se résignait, il ne retrouvait pas la révolte que soulevait en lui, autrefois, le seul spectacle de la douleur physique. Elle l'exaspérait, comme une cruauté monstrueuse et inutile. Au milieu de ses doutes de guérisseur, il ne soignait plus ses malades que pour la combattre. S'il finissait par l'accepter, aujourd'hui que lui-même en subissait la torture, était-ce donc qu'il montait d'un degré encore dans sa foi en la vie, à ce sommet de sérénité, d'où la vie apparaît totalement bonne, même avec la <fatale> condition de la souffrance, qui en est le ressort peut-être ? Oui ! Vivre toute la vie, la vivre et la souffrir toute, sans rébellion, sans croire qu'on la rendrait meilleure en la rendant indolore, cela éclatait nettement, à ses yeux de moribond, comme le grand courage et la grande sagesse. Et, pour tromper son attente, pour amuser son mal, il reprenait ses théories dernières, il rêvait au moyen d'utiliser la souffrance, de la transformer en action, en travail. Si l'homme, à mesure qu'il s'élève dans la civilisation, sent la douleur davantage, il est très certain qu'il y devient aussi plus fort, plus armé, plus résistant. L'organe, le cerveau qui fonctionne, se développe, se solidifie,

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 308

Ramond intervint, parla doucement. Il avait repris les mains de son amie, il lui expliqua que le chagrin avait pu hâter l'issue <fatale>, mais que le maître était malheureusement condamné depuis quelque temps. La maladie de cœur dont il souffrait devait dater d'assez loin déjà : beaucoup de surmenage, une part certaine d' <hérédité>, enfin toute sa passion dernière ; et le pauvre cœur s'était brisé.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 311

A ce moment, la pensée lui revint des lettres qu'il lui écrivait, si courtes, si froides ; et elle comprenait sa torture à étouffer son amour. Quelle force il lui avait fallu, dans l'accomplissement du projet de bonheur, sublime et désastreux, qu'il faisait pour elle ! Il s'entêtait à disparaître, à la sauver de sa vieillesse et de sa pauvreté ; il la rêvait riche, libre de jouir de ses vingt-six ans, loin de lui : c'était l'oubli total de soi, l'anéantissement dans l'amour d'une autre. Et elle en éprouvait une gratitude, une douceur profondes, mêlées à une sorte d'amertume irritée contre le <destin> mauvais. Puis, tout d'un coup, les années heureuses s'évoquèrent, sa jeunesse, son adolescence près de lui, si bon, si gai.

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Le Docteur Pascal – 1893 – p. 334

Les enfants continueront la besogne des pères, ils ne naissent et on ne les aime que pour cela, pour cette tâche de la vie qu'on leur transmet, qu'ils transmettront à leur tour. Et il n'y avait plus, dès ce moment, que la résignation vaillante au grand labeur commun, sans la révolte du moi qui exige un bonheur à lui, absolu. Elle s'interrogea, elle n'éprouva pas la détresse qui l'angoissait, jadis, lorsqu'elle songeait au lendemain de la mort. Cette préoccupation de l'au-delà ne la hantait plus jusqu'à la torture. Autrefois, elle aurait voulu arracher violemment du ciel le secret de la <destinée>. C'était, en elle, une infinie tristesse d'être, sans savoir pourquoi elle était. Que venait-on faire sur la terre ? Quel était le sens de cette existence exécrable, sans égalité, sans justice, qui lui apparaissait comme le cauchemar d'une nuit de délire ? Et son frisson s'était calmé, elle pouvait songer à ces choses, courageusement. Peut-être était-ce l'enfant, cette continuation d'elle-même, qui lui cachait désormais l'horreur de sa fin. Mais il y avait aussi là beaucoup de l'équilibre où elle vivait, cette pensée qu'il fallait vivre pour l'effort de vivre, et que la seule paix possible, en ce monde, était dans la joie de cet effort accompli.

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Ces contextes ont été établis par Danielle Girard, à partir de Discotext

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