Émile Zola - GERMINAL - 1885
  

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Les occurrences des mots "Destin", "Fatal", "Fatalité" et "Fatalement" sont à la fin.

  • Mettez en gras dans chaque passage les mots qui précisent de quelle hérédité ou de quelle fatalité il s'agit.
  • L'hérédité est-elle la même pour Étienne ou pour les Maheu ?
  • Les mots "destin" ou "fatalité" désignent-ils les mêmes réalités que "l'hérédité" ? Quelles forces représentent-ils ?
  • Peut-on parler d'une dimension tragique dans Germinal ?

 
 

HÉRÉDITÉ, DESTIN ET FATALITÉ

 

Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1170

1. Catherine le regarda un moment en silence. Elle devait le trouver joli, avec son visage fin et ses moustaches noires. Vaguement, elle souriait de plaisir. – Alors, tu es machineur, et on t'a renvoyé de ton chemin de fer... pourquoi ? – Parce que j'avais giflé mon chef. Elle demeura stupéfaite, bouleversée dans ses idées <héréditaires> de subordination, d'obéissance passive. – Je dois dire que j'avais bu, continua-t-il, et quand je bois, cela me rend fou, je me mangerais et je mangerais les autres... oui, je ne peux pas avaler deux petits verres, sans avoir le besoin de manger un homme... ensuite, je suis malade pendant deux jours. – Il ne faut pas boire, dit-elle sérieusement. – Ah ! N'aie pas peur, je me connais ! Et il hochait la tête, il avait une haine de l'eau-de-vie, la haine du dernier enfant d'une race d'ivrognes, qui souffrait dans sa chair de toute cette ascendance trempée et détraquée d'alcool, au point que la moindre goutte en était devenue pour lui un poison.

– C'est à cause de maman que ça m'ennuie d'avoir été mis à la rue, dit-il après avoir avalé une bouchée. Maman n'est pas heureuse, et je lui envoyais de temps à autre une pièce de cent sous.
– Où est-elle donc, ta mère?
– À Paris... Blanchisseuse, rue de la Goutte-d'or.

Il y eut un silence. Quand il pensait à ces choses, un vacillement pâlissait ses yeux noirs, la courte angoisse de la lésion dont il couvait l'inconnu, dans sa belle santé de jeunesse. Un instant, il resta les regards noyés au fond des ténèbres de Ia mine; et, à cette profondeur, sous le poids et l'étouffement de la terre, il revoyait son enfance, sa mère jolie encore et vaillante, lâchée par son père, puis reprise après s'être mariée à un autre, vivant entre les deux hommes qui la mangeaient, roulant avec eux au ruisseau, dans le vin, dans l'ordure. C'était là-bas, il se rappelait la rue, des détails lui revenaient : le linge sale au milieu de la boutique, et des ivresses qui empuantissaient la maison, et des gifles à casser les mâchoires. (II, 4)


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1245

2. Il  (Chaval) l'avait empoignée solidement, il la jetait sous le hangar. Et elle tomba à la renverse sur les vieux cordages, elle cessa de se défendre, subissant le mâle avant l'âge, avec cette soumission <héréditaire>, qui, dès l'enfance, culbutait en plein vent les filles de sa race. Ses bégaiements effrayés s'éteignirent, on n'entendit plus que le souffle ardent de l'homme. Étienne, cependant, avait écouté, sans bouger. Encore une qui faisait le saut ! Et, maintenant qu'il avait vu la comédie, il se leva, envahi d'un malaise, d'une sorte d'excitation jalouse où montait de la colère. Il ne se gênait plus, il enjambait les poutres, car ces deux-là étaient bien trop occupés à cette heure, pour se déranger. (II, 5)


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1293

3. Lui (Jeanlin), reçut une forte correction, une fessée que sa mère lui appliqua dehors, sur le trottoir, devant la marmaille du coron terrifiée. Avait-on jamais vu ça ? Des enfants à elle, qui coûtaient depuis leur naissance, qui devaient rapporter maintenant ! Et, dans ce cri, il y avait le souvenir de sa dure jeunesse, la misère <héréditaire> faisant de chaque petit de la portée un gagne-pain pour plus tard. (III, 5)


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1357

4. Personne ne parla plus, tous s'engourdissaient sous cette aggravation de leurs maux, le grand-père toussant, crachant noir, repris de rhumatismes qui se tournaient en hydropisie, le père asthmatique, les genoux enflés d'eau, la mère et les petits travaillés de la scrofule et de l'anémie <héréditaires>. Sans doute, le métier voulait ça : on ne s'en plaignait que lorsque le manque de nourriture achevait le monde; et déjà l'on tombait comme des mouches, dans le coron. Il fallait pourtant trouver à souper.


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1459

5. Maintenant, voilà qu'il vivait de vols ! Malgré ses théories communistes, les vieux scrupules d'éducation se soulevaient, il se contentait de pain sec, rognait sa portion. Mais comment faire ? Il fallait bien vivre, sa tâche n'était pas remplie. Une autre honte l'accablait, le remords de cette ivresse sauvage, du genièvre bu dans le grand froid, l'estomac vide, et qui l'avait jeté sur Chaval, armé d'un couteau. Cela remuait en lui tout un inconnu d'épouvante, le mal <héréditaire>, la longue <hérédité> de soûlerie, ne tolérant plus une goutte d'alcool sans tomber à la fureur homicide. Finirait-il donc en assassin ? Lorsqu'il s'était trouvé à l'abri, dans ce calme profond de la terre, pris d'une satiété de violence, il avait dormi deux jours d'un sommeil de brute, gorgée, assommée; et l'écœurement persistait, il vivait moulu, la bouche amère, la tête malade, comme à la suite de quelque terrible noce. (VI, 1)


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1487

6. Tous deux s'étaient jetés par terre, ce fut lui qui le ramassa, qui le brandit à son tour. Il tenait Chaval renversé sous son genou, il menaçait de lui ouvrir la gorge. – Ah ! Nom de dieu de traître, tu vas y passer ! Une voix abominable, en lui, l'assourdissait. Cela montait de ses entrailles, battait dans sa tête à coups de marteau, une brusque folie du meurtre, un besoin de goûter au sang. Jamais la crise ne l'avait secoué ainsi. Pourtant, il n'était pas ivre. Et il luttait contre le mal <héréditaire>, avec le frisson désespéré d'un furieux d'amour qui se débat au bord du viol. Il finit par se vaincre, il lança le couteau derrière lui, en balbutiant d'une voix rauque : – Relève-toi, va-t'en !  (VI, 3)


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1571

7. La mort leur semblait trop lente, il fallait que, tout de suite, l'un des deux cédât la place. C'était l'ancienne bataille qui recommençait, dans la terre où ils dormiraient bientôt côte à côte; et ils avaient si peu d'espace, qu'ils ne pouvaient brandir leurs poings sans les écorcher. – Méfie-toi, gronda Chaval. Cette fois, je te mange. Étienne, à ce moment, devint fou. Ses yeux se noyèrent d'une vapeur rouge, sa gorge s'était congestionnée d'un flot de sang. Le besoin de tuer le prenait, irrésistible, un besoin physique, l'excitation sanguine d'une muqueuse qui détermine un violent accès de toux. Cela monta, éclata en dehors de sa volonté, sous la poussée de la lésion <héréditaire>. Il avait empoigné, dans le mur, une feuille de schiste, et il l'ébranlait, et il l'arrachait, très large, très lourde. Puis, à deux mains, avec une force décuplée, il l'abattit sur le crâne de Chaval. Celui-ci n'eut pas le temps de sauter en arrière. Il tomba, la face broyée, le crâne fendu. La cervelle avait éclaboussé le toit de la galerie, un jet pourpre coulait de la plaie, pareil au jet continu d'une source. Tout de suite, il y eut une mare, où l'étoile fumeuse de la lampe se refléta. L'ombre envahissait ce caveau muré, le corps semblait, par terre, la bosse noire d'un tas d'escaillage. Et, penché, l'oeil élargi, Étienne le regardait. C'était donc fait, il avait tué. Confusément, toutes ses luttes revenaient à la mémoire, cet inutile combat contre le poison qui dormait dans ses muscles, l'alcool lentement accumulé de sa race. Pourtant, il n'était ivre que de faim, l'ivresse lointaine des parents avait suffi. Ses cheveux se dressaient devant l'horreur de ce meurtre, et malgré la révolte de son éducation, une allégresse faisait battre son coeur, la joie animale d'un appétit enfin satisfait. Il eut ensuite un orgueil, l'orgueil du plus fort. Le petit soldat lui était apparu, la gorge trouée d'un couteau, tué par un enfant. Lui aussi, avait tué.
Mais Catherine, toute droite, poussait un grand cri.
– Mon Dieu ! il est mort!
– Tu le regrettes? demanda Étienne farouche.  (VII, 6)


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1586

8. Maintenant, elle causait avec tranquillité de ses morts, de son homme, de Zacharie, de Catherine; et des larmes parurent seulement dans ses yeux, lorsqu'elle prononça le nom d'Alzire. Elle était revenue à son calme de femme raisonnable, elle jugeait très sagement les choses. Ca ne porterait pas chance aux bourgeois, d'avoir tué tant de pauvres gens. Bien sûr qu'ils en seraient punis un jour, car tout se paie. On n'aurait pas même besoin de s'en mêler, la boutique sauterait seule, les soldats tireraient sur les patrons, comme ils avaient tiré sur les ouvriers. Et, dans sa résignation séculaire, dans cette <hérédité> de discipline qui la courbait de nouveau, un travail s'était ainsi fait, la certitude que l'injustice ne pouvait durer davantage, et que, s'il n'y avait plus de bon Dieu il en repousserait un autre, pour venger les misérables. Elle parlait bas, avec des regards méfiants. (VII, 6)


FATALITÉ ET DESTIN


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1212

9. "Il y a des jours, comme aujourd'hui, où vous retourneriez bien tous les tiroirs de la maison, sans en faire tomber un liard." Elle voulait leur donner l'idée de la pièce de cent sous, elle continua de sa voix molle, expliquant la dette <fatale>, timide d'abord, bientôt élargie et dévorante. On payait régulièrement pendant des quinzaines. Mais, un jour, on se mettait en retard, et c'était fini, ça ne se rattrapait jamais plus. Le trou se creusait, les hommes se dégoûtaient du travail, qui ne leur permettait seulement pas de s'acquitter. (II, 2)


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1278

10. – En voilà encore des idées ! disait le jeune homme. Est-ce que vous avez besoin d'un bon Dieu et de son paradis pour être heureux ? Est-ce que vous ne pouvez pas vous faire à vous-mêmes le bonheur sur la terre ? D'une voix ardente, il parlait sans fin. C'était, brusquement, l'horizon fermé qui éclatait, une trouée de lumière s'ouvrait dans la vie sombre de ces pauvres gens. L'éternel recommencement de la misère, le travail de brute, ce <destin> de bétail qui donne sa laine et qu'on égorge, tout le malheur disparaissait, comme balayé par un grand coup de soleil; et, sous un éblouissement de féerie, la justice descendait du ciel. Puisque le bon Dieu était mort, la justice allait assurer le bonheur des hommes, en faisant régner l'égalité et la fraternité. Une société nouvelle poussait en un jour, ainsi que dans les songes, une ville immense, d'une splendeur de mirage, où chaque citoyen vivait de sa tâche et prenait sa part des joies communes. (III, 3)


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1283

11. Des bruits inquiétants couraient, on disait la compagnie de plus en plus mécontente des boisages. Elle accablait les ouvriers d'amendes, un conflit paraissait <fatal>. Du reste, ce n'était là que la querelle avouée, il y avait dessous toute une complication, des causes secrètes et graves. (III, 4)


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1285

12. En effet, Pluchart, désolé des méfiances que l'internationale rencontrait chez les mineurs de Montsou, espérait les voir adhérer en masse, si un conflit les obligeait à lutter contre la compagnie. Malgré ses efforts, Étienne n'avait pu placer une seule carte de membre, donnant du reste le meilleur de son influence à sa caisse de secours, beaucoup mieux accueillie. Mais cette caisse était encore si pauvre, qu'elle devait être vite épuisée, comme le disait Souvarine; et, <fatalement>, les grévistes se jetteraient alors dans l'association des travailleurs, pour que leurs frères de tous les pays leur vinssent en aide. (III, 4)


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1310

13. La conversation était tombée sur la crise industrielle, qui s'aggravait depuis dix-huit mois. – C'était <fatal>, dit Deneulin, la prospérité trop grande des dernières années devait nous amener là... songez donc aux énormes capitaux immobilisés, aux chemins de fer, aux ports et aux canaux, à tout l'argent enfoui dans les spéculations les plus folles. Rien que chez nous, on a installé des sucreries comme si le département devait donner trois récoltes de betteraves... et, dame ! Aujourd'hui, l'argent s'est fait rare, il faut attendre qu'on rattrape l'intérêt des millions dépensés : de là, un engorgement mortel et la stagnation finale des affaires. M Hennebeau combattit cette théorie, mais il convint que les années heureuses avaient gâté l'ouvrier. (IV, 1)

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Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1340

14. Toi-même, tu le disais : il faut que ça pète ! Rasseneur rougit légèrement. – Oui, je l'ai dit. Et si ça pète, tu verras que je ne suis pas plus lâche qu'un autre... seulement, je refuse d'être avec ceux qui augmentent le gâchis, pour y pêcher une position. À son tour, Étienne fut pris de rougeur. Les deux hommes ne crièrent plus, devenus aigres et mauvais, gagnés par le froid de leur rivalité. C'était, au fond, ce qui outrait les systèmes, jetant l'un à une exagération révolutionnaire, poussant l'autre à une affectation de prudence, les emportant malgré eux au-delà de leurs idées vraies, dans ces <fatalités> des rôles qu'on ne choisit pas soi-même. Et Souvarine, qui les écoutait, laissa voir, sur son visage de fille blonde, un mépris silencieux, l'écrasant mépris de l'homme prêt à donner sa vie, obscurément, sans même en tirer l'éclat du martyre. – Alors, c'est pour moi que tu dis ça ? Demanda Étienne. Tu es jaloux ? – Jaloux de quoi ? Répondit Rasseneur. Je ne me pose pas en grand homme, je ne cherche pas à créer une section à Montsou, pour en devenir le secrétaire. ( IV, 4)


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1408

15. Jusqu'à neuf heures, ils se firent du bon sang, l'air paisible, devant les maisons, tandis qu'ils suivaient des yeux, sur le pavé, les dos débonnaires des derniers gendarmes. Au fond de leurs grands lits, les bourgeois de Montsou dormaient encore, la tête dans la plume. À la direction, on venait de voir Mme Hennebeau partir en voiture, laissant M Hennebeau au travail sans doute, car l'hôtel, clos et muet, semblait mort. Aucune fosse ne se trouvait gardée militairement, c'était l'imprévoyance <fatale> à l'heure du danger, la bêtise naturelle des catastrophes, tout ce qu'un gouvernement peut commettre de fautes, dès qu'il s'agit d'avoir l'intelligence des faits. Et neuf heures sonnaient, lorsque les charbonniers prirent enfin la route de Vandame, pour se rendre au rendez-vous décidé la veille, dans la forêt.


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1436

16. – Oh ! superbe ! dirent à demi-voix Lucie et Jeanne, remuées dans leur goût d'artistes par cette belle horreur. Elles s'effrayaient pourtant, elles reculèrent près de Mme Hennebeau, qui s'était appuyée sur une auge. L'idée qu'il suffisait d'un regard, entre les planches de cette porte disjointe, pour qu'on les massacrât, la glaçait. Négrel se sentait blêmir, lui aussi, très brave d'ordinaire, saisi là d'une épouvante supérieure à sa volonté, une de ces épouvantes qui soufflent de l'inconnu. Dans le foin, Cécile ne bougeait plus. Et les autres, malgré leur désir de détourner les yeux, ne le pouvaient pas, regardaient quand même. C'était la vision rouge de la révolution qui les emporterait tous, <fatalement>, par une soirée sanglante de cette fin de siècle. Oui, un soir, le peuple lâché, débridé, galoperait ainsi sur les chemins ; et il ruissellerait du sang des bourgeois, il promènerait des têtes, il sèmerait l'or des coffres éventrés. Les femmes hurleraient, les hommes auraient ces mâchoires de loups, ouvertes pour mordre. (V, 5)


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1461

17. La grève des charbonniers de Montsou, née de la crise industrielle qui empirait depuis deux ans, l'avait accrue, en précipitant la débâcle. Aux causes de souffrance, l'arrêt des commandes de l'Amérique, l'engorgement des capitaux immobilisés dans un excès de production, se joignait maintenant le manque imprévu de la houille, pour les quelques chaudières qui chauffaient encore ; et, là, était l'agonie suprême, ce pain des machines que les puits ne fournissaient plus. Effrayée devant le malaise général, la compagnie, en diminuant son extraction et en affamant ses mineurs, s'était <fatalement> trouvée, dès la fin de décembre, sans un morceau de charbon sur le carreau de ses fosses. Tout se tenait, le fléau soufflait de loin, une chute en entraînait une autre, les industries se culbutaient en s'écrasant, dans une série si rapide de catastrophes, que les contrecoups retentissaient jusqu'au fond des cités voisines, Lille, Douai, Valenciennes, où des banquiers en fuite ruinaient des familles.


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1504

18. Un autre, une recrue sans doute, sentant encore le labour, devenait très rouge, chaque fois qu'il s'entendait traiter de crapule et de canaille. Et les violences ne cessaient pas, les poings tendus, les mots abominables, des pelletées d'accusations et de menaces qui les souffletaient au visage. Il fallait toute la force de la consigne pour les tenir ainsi, la face muette, dans le hautain et triste silence de la discipline militaire. Une collision semblait <fatale>, lorsqu'on vit sortir, derrière la troupe, le porion Richomme, avec sa tête blanche de bon gendarme, bouleversée d'émotion. Il parlait tout haut. – Nom de Dieu, c'est bête à la fin ! On ne peut pas permettre des bêtises pareilles. Et il se jeta entre les baïonnettes et les mineurs. – Camarades, écoutez-moi... vous savez que je suis un vieil ouvrier et que je n'ai jamais cessé d'être un des vôtres. Eh bien ! Nom de Dieu ! Je vous promets que, si l'on n'est pas juste avec vous, ce sera moi qui dirai aux chefs leurs quatre vérités... mais en voilà de trop, ça n'avance à rien de gueuler des mauvaises paroles à ces braves gens. (VI, 5)


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1518

19. Et, souffrant trop, il s'en alla, il reprit dehors sa marche éperdue. Là encore, il retrouva le coron qui semblait l'attendre, les hommes sur les portes, les femmes aux fenêtres. Dès qu'il parut, des grognements coururent, la foule augmenta. Un souffle de commérages s'enflait depuis quatre jours, éclatait en une malédiction universelle. Des poings se tendaient vers lui, des mères le montraient à leurs garçons d'un geste de rancune, des vieux crachaient, en le regardant. C'était le revirement des lendemains de défaite, le revers <fatal> de la popularité, une exécration qui s'exaspérait de toutes les souffrances endurées sans résultat. Il payait pour la faim et la mort. (VII, 1)


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1539

20. L'eau déjà montait aux cuisses. Étienne muet, les dents serrées, souleva Catherine entre ses bras. Et les vingt hurlaient, la face en l'air, les vingt s'entêtaient, imbéciles, à regarder le puits, ce trou éboulé qui crachait un fleuve, et d'où ne pouvait plus leur venir aucun secours. Au jour, Dansaert, en débarquant, aperçut Négrel qui accourait. Mme Hennebeau, par une <fatalité>, l'avait, ce matin-là, au saut du lit, retenu à feuilleter des catalogues, pour l'achat de la corbeille. Il était dix heures. – Eh bien, qu'arrive-t-il donc ? Cria-t-il de loin. – La fosse est perdue, répondit le maître-porion. Et il conta la catastrophe, en bégayant, tandis que l'ingénieur, incrédule, haussait les épaules : allons donc ! Est-ce qu'un cuvelage se démolissait comme ça ? On exagérait, il fallait voir. – Personne n'est resté au fond, n'est-ce pas ? Dansaert se troublait. Non, personne. Il l'espérait du moins. (VII, 3)


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1554

21. Ce qui soutenait les courages, c'était la supplication des misérables, là-bas, le rappel de plus en plus distinct qu'ils battaient pour qu'on se hâtât d'arriver. À présent, il sonnait très clair, avec une sonorité musicale, comme frappé sur les lames d'un harmonica. On se guidait grâce à lui, on marchait à ce bruit cristallin, ainsi qu'on marche au canon dans les batailles. Chaque fois qu'un haveur était relayé, Négrel descendait, tapait, puis collait son oreille; et, chaque fois, jusqu'à présent, la réponse était venue, rapide et pressante. Aucun doute ne lui restait, on avançait dans la bonne direction; mais quelle lenteur <fatale> ! Jamais on n'arriverait assez tôt. (VII, 4)


Germinal – 1885 – Bibliothèque de la Pléiade p. 1585

22. Il gagne vingt sous... oh ! Je ne me plains pas, les chefs se sont montrés très bons, comme ils me l'ont expliqué eux-mêmes... les vingt sous du gamin, et mes trente sous à moi, ça fait cinquante sous. Si nous n'étions pas six, on aurait de quoi manger. Estelle dévore maintenant, et le pis, c'est qu'il faudra attendre quatre ou cinq ans, avant que Lénore et Henri soient en âge de venir à la fosse. Étienne ne put retenir un geste douloureux. – Eux aussi ! Une rougeur était montée aux joues blêmes de la Maheude, tandis que ses yeux s'allumaient. Mais ses épaules s'affaissèrent, comme sous l'écrasement du <destin>. – Que veux-tu ? Eux après les autres... tous y ont laissé la peau, c'est leur tour. (VII, 6)

Ces contextes ont été établis par Danielle Girard, à partir de Discotext

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