Émile Zola – La Bête humaine, 1890

Les occurrences des mots "Hérédité" et "Héréditaire" sont en début de fichier
Les occurrences des mots "Destin", "Fatal", "Fatalité" et "Fatalement" sont à la fin.
Les numéros de page renvoient au Livre de poche, Édition Fasquelle, 1984

  • Mettez en gras dans chaque passage les mots qui précisent de quelle hérédité ou de quelle fatalité il s'agit.
  • L'hérédité est-elle la même pour Jacques ou pour les autres personnages ?
  • Les mots "destin" ou "fatalité" désignent-ils les mêmes réalités que "l'hérédité" ? Quelles forces représentent-ils ?
  • Peut-on parler d'une dimension tragique dans La bête humaine ?

 
 

HÉRÉDITÉ, DESTIN ET FATALITÉ

 

Chap. 2 – Poche p. 69
Peut-être aussi ses frères avaient-ils chacun son mal, qu'ils n'avouaient pas, l'aîné surtout qui se dévorait à vouloir être peintre, si rageusement qu'on le disait à moitié fou de son génie. La famille n'était guère d'aplomb, beaucoup avaient une fêlure. Lui, à certaines heures, la sentait bien, cette fêlure <héréditaire> ; non pas qu'il fût d'une santé mauvaise, car l'appréhension et la honte de ses crises l'avaient seules maigri autrefois ; mais c'étaient, dans son être, de subites pertes d'équilibre, comme des cassures, des trous par lesquels son moi lui échappait, au milieu d'une sorte de grande fumée qui déformait tout. Il ne s'appartenait plus, il obéissait à ses muscles, à la bête enragée. Pourtant, il ne buvait pas, il se refusait même un petit verre d'eau-de-vie, ayant remarqué que la moindre goutte d'alcool le rendait fou. Et il en venait à penser qu'il payait pour les autres, les pères, les grands-pères, qui avaient bu, les générations d'ivrognes dont il était le sang gâté, un lent empoisonnement, une sauvagerie qui le ramenait avec les loups mangeurs de femmes, au fond des bois.

_____________

Chap. 6 – Poche p. 207

Depuis quatre mois déjà, Jacques et Séverine vivaient ainsi, d'une passion croissante. Ils étaient véritablement neufs tous les deux, dans l'enfance de leur cœur, cette innocence étonnée du premier amour, ravie des moindres caresses. En eux, continuait le combat de soumission, à qui se sacrifierait davantage. Lui, n'en doutait plus, avait trouvé la guérison de son affreux mal <héréditaire> ; car, depuis qu'il la possédait, la pensée du meurtre ne l'avait plus troublé. Était-ce donc que la possession physique contentait ce besoin de mort  ? Posséder, tuer, cela s'équivalait-il, dans le fond sombre de la bête humaine  ? Il ne raisonnait pas, trop ignorant, n'essayait pas d'entrouvrir la porte d'épouvante. Parfois, entre ses bras, il retrouvait la brusque mémoire de ce qu'elle avait fait, de cet assassinat, avoué du regard seul, sur le banc du square des Batignolles ; et il n'éprouvait même pas l'envie d'en connaître les détails.

_____________

 

Chap. 8 – Poche p. 274

Depuis qu'il avait quitté la chambre, avec ce couteau, ce n'était plus lui qui agissait, mais l'autre, celui qu'il avait senti si fréquemment s'agiter au fond de son être, cet inconnu venu de très loin, brûlé de la soif <héréditaire> du meurtre. Il avait tué jadis, il voulait tuer encore. Et les choses, autour de Jacques, n'étaient plus que dans un rêve, car il les voyait à travers son idée fixe. Sa vie de chaque jour se trouvait comme abolie, il marchait en somnambule, sans mémoire du passé, sans prévoyance de l'avenir, tout à l'obsession de son besoin. Dans son corps qui allait, sa personnalité était absente.

_____________

 

Chap. 9 – Poche p. 313

Arrêtés net dans leur course, Jacques et Séverine ne bougeaient plus. Le hasard les avait plantés à l'angle même d'un tas de charbon. Ils s'y adossèrent, semblèrent y entrer, l'échine couée au mur noir, confondus, perdus dans cette mare d'encre. Ils étaient sans souffle.

Et Jacques regardait Roubaud venir droit à eux. Trente mètres à peine les séparaient, chaque pas diminuait la distance, régulièrement, rythmé comme par le balancier inexorable du <destin>. Encore vingt pas, encore dix pas : il l'aurait devant lui, il lèverait le bras de cette façon, lui planterait le couteau dans la gorge, en tirant de droite à gauche, pour étouffer le cri. Les secondes lui semblaient interminables, un tel flot de pensées traversait le vide de son crâne, que la mesure du temps en était abolie. Toutes les raisons qui le déterminaient défilèrent une fois de plus, il revit nettement le meurtre, les causes et les conséquences. Encore cinq pas. Sa résolution, tendue à se rompre, restait inébranlable. Il voulait tuer, il savait pourquoi il tuerait.

Mais, à deux pas, à un pas, ce fut une débâcle. Tout croula en lui, d'un coup. Non, non  ! Il ne tuerait point, il ne pouvait tuer ainsi cet homme sans défense. Le raisonnement ne ferait jamais le meurtre, il fallait l'instinct de mordre, le saut qui jette sur la proie, la faim ou la passion qui la déchire. Qu'importait si la conscience n'était faite que des idées transmises par une lente <hérédité> de justice  ! Il ne se sentait pas le droit de tuer, et il avait beau faire, il n'arrivait pas à se persuader qu'il pouvait le prendre. Roubaud, tranquillement, passa. Son coude effleura les deux autres dans le charbon. Une haleine les eut décelés ; mais ils restèrent comme morts. Le bras ne se leva point, n'enfonça point le couteau. Rien ne fit frémir les ténèbres épaisses, pas même un frisson. Déjà, il était loin, à dix pas, qu'immobiles encore, le dos cloué au tas noir, tous deux demeuraient sans souffle, dans l'épouvante de cet homme seul, désarmé, qui venait de les frôler, d'une marche si paisible. Jacques eut un sanglot étouffé de rage et de honte.

_____________

 

Chap. 11 – Poche p. 384

Quoi  ? Que s'était-il passé  ? La femme qu'il aimait, dont il était aimé passionnément, gisait sur le parquet, la gorge ouverte ; tandis que le mari, l'obstacle à son bonheur, vivait encore, avançait toujours, pas à pas, dans les ténèbres. Cet homme que, depuis des mois, épargnaient les scrupules de son éducation, les idées d'humanité lentement acquises et transmises, il n'avait pu l'attendre ; et, au mépris de son intérêt, il venait d'être emporté par l'<hérédité> de violence, par ce besoin de meurtre qui, dans les forêts premières, jetait la bête sur la bête. Est-ce qu'on tue par raisonnement  ! On ne tue que sous l'impulsion du sang et des nerfs, un reste des anciennes luttes, la nécessité de vivre et la joie d'être fort. Il n'avait plus qu'une lassitude rassasiée, il s'effarait, cherchait à comprendre, sans trouver autre chose, au fond même de sa passion satisfaite, que l'étonnement et l'amère tristesse de l'irréparable. La vue de la malheureuse, qui le regardait toujours, avec son interrogation terrifiée, lui devenait atroce. Il voulut détourner les yeux, il eut la sensation brusque qu'une autre figure blanche se dressait au pied du lit.


DESTIN – FATALITÉ

Chap. 5 – Poche p. 174

Mais, ce jour-là, dans l'émotion tendre où il était, un scrupule inconscient venait de l'envahir, il voulait s'assurer par lui-même du bon fonctionnement de toutes les pièces ; d'autant plus que, le matin, en venant du Havre, il croyait s'être aperçu d'une dépense de force plus grande pour un travail moindre. Dans le vaste hangar fermé, noir de charbon, et que de hautes fenêtres poussiéreuses éclairaient, parmi les autres machines au repos, celle de Jacques se trouvait déjà en tête d'une voie, <destinée> à partir la première. Un chauffeur du dépôt venait de charger le foyer, des escarbilles rouges tombaient dessous, dans la fosse à piquer le feu. C'était une de ces machines d'express, à deux essieux couplés, d'une élégance fine et géante, avec ses grandes roues légères réunies par des bras d'acier, son poitrail large, ses reins allongés et puissants, toute cette logique et toute cette certitude qui font la beauté souveraine des êtres de métal, la précision dans la force. Ainsi que les autres machines de la compagnie de l'ouest, en dehors du numéro qui la désignait, elle portait le nom d'une gare, celui de Lison, une station du Cotentin. Mais Jacques, par tendresse, en avait fait un nom de femme, la Lison,

_____________

 

Chap. 5 – Poche p. 211

Peu à peu, le grand calme où était tombé le ménage, après la crise, se troublait ainsi, semblait emporté par un recommencement terrible de fièvre. Tous les germes de malaise, l'argent caché, l'amant introduit, s'étaient développés, les séparaient maintenant, les irritaient l'un contre l'autre. Et, dans cette agitation croissante, la vie allait devenir un enfer. D'ailleurs, comme par un contrecoup <fatal>, tout se gâtait de même autour des Roubaud. Une nouvelle bourrasque de commérages et de discussions soufflait dans le couloir.

_____________

Chap. 8 – Poche p. 257

aucunement à Roubaud. Il le trouvait très accommodant. – tiens  ! Pourquoi donc  ? Demanda-t-il. Il ne nous gêne guère. Elle ne répondit point, elle répéta : – Je le hais... maintenant, rien qu'à le sentir à côté de moi c'est un supplice. Ah  ! si je pouvais, comme je me sauverais, comme je resterais avec toi  ! A son tour, touché de cet élan d'ardente tendresse, il la ramena davantage, l'eut contre sa chair, de ses pieds à son épaule, toute sienne. Mais, de nouveau, blottie de la sorte, sans presque détacher les lèvres collées à son cou, elle dit doucement : – C'est que tu ne sais pas, chéri... c'était l'aveu qui revenait, <fatal>, inévitable. Et, cette fois, il en eut la nette conscience, rien au monde ne le retarderait, car il montait en elle du désir éperdu d'être reprise et possédée.

_____________

 

Chap. 8 – Poche p. 264

Ils eurent un élan, une pression où ils semblèrent se fondre. Et elle reprit : – Sous le tunnel, le train courait... il est très long, le tunnel. On reste là-dessous trois minutes. J'ai bien cru que nous y avions roulé une heure... Le président ne causait plus, à cause du bruit assourdissant de ferraille remuée. Et mon mari, à ce dernier moment, devait avoir une défaillance, car il ne bougeait toujours pas. Je voyais seulement, sous la clarté dansante de la lampe, ses oreilles devenir violettes. Allait-il donc attendre d'être de nouveau en rase campagne  ? La chose était désormais pour moi si <fatale>, si inévitable, que je n'avais qu'un désir : ne plus souffrir à ce point de l'attente, être débarrassée. Pourquoi donc ne le tuait-il pas, puisqu'il le fallait  ? J'aurais pris le couteau pour en finir, tant j'étais exaspérée de peur et de souffrance... Il me regarda. J'avais sans doute ça sur la figure. Et, tout d'un coup, il se rua, saisit aux épaules le président, qui s'était tourné du côté de la portière.

_____________

 

Chap. 8 – Poche p. 279

Les larmes la gagnaient, elle éclata en sanglots, en le serrant éperdument entre ses bras. – Ah  ! mon chéri, si tu savais comme j'ai besoin qu'on soit gentil avec moi  !... Aime-moi, aime-moi bien, parce que, vois-tu, il n'y a que ton amour qui puisse me faire oublier... maintenant que je t'ai dit tous mes malheurs, n'est-ce pas  ? Il ne faut pas me quitter, oh  ! je t'en conjure  ! Jacques était envahi par cet attendrissement. Une détente invincible l'amollissait peu à peu. Il bégaya : – Non, non, je t'aime, n'aie pas peur. Et, débordé, il pleura aussi, sous la <fatalité> de ce mal abominable qui venait de le reprendre, dont jamais il ne guérirait. C'était une honte, un désespoir sans bornes. – Aime-moi, aime-moi bien aussi, oh  ! de toute ta force, car j'en ai autant besoin que toi  ! Elle frissonna, voulut savoir. – Tu as des chagrins, il faut me les dire. – Non, non, pas des chagrins, des choses qui n'existent pas, des tristesses qui me rendent horriblement malheureux, sans qu'il soit même possible d'en causer. Tous deux s'étreignirent, confondirent l'affreuse mélancolie de leur peine. C'était une infinie souffrance, sans oubli possible, sans pardon.

_____________

 

Chap. 9 – Poche p. 313

Ils étaient sans souffle. Et Jacques regardait Roubaud venir droit à eux. Trente mètres à peine les séparaient, chaque pas diminuait la distance, régulièrement, rythmé comme par le balancier inexorable du <destin>. Encore vingt pas, encore dix pas : il l'aurait devant lui, il lèverait le bras de cette façon, lui planterait le couteau dans la gorge, en tirant de droite à gauche, pour étouffer le cri. Les secondes lui semblaient interminables, un tel flot de pensées traversait le vide de son crâne, que la mesure du temps en était abolie. Toutes les raisons qui le déterminaient défilèrent une fois de plus, il revit nettement le meurtre, les causes et les conséquences. Encore cinq pas. Sa résolution, tendue à se rompre, restait inébranlable. Il voulait tuer, il savait pourquoi il tuerait. Mais, à deux pas, à un pas, ce fut une débâcle. Tout croula en lui, d'un coup.

_____________

 

Chap. 11 – Poche p. 383

Jamais il n'aurait cru qu'elle avait tant de sang. Et ce qui le retenait, hanté, c'était le masque d'abominable terreur que prenait, dans la mort, cette face de femme jolie, douce, si docile. Les cheveux noirs s'étaient dressés, un casque d'horreur, sombre comme la nuit. Les yeux de pervenche, élargis démesurément, questionnaient encore, éperdus, terrifiés du mystère. Pourquoi, pourquoi l'avait-il assassinée  ? Et elle venait d'être broyée, emportée par la <fatalité> du meurtre, en inconsciente que la vie avait roulée de la boue dans le sang, tendre et innocente quand même, sans qu'elle eût jamais compris. Mais Jacques s'étonna. Il entendait un reniflement de bête, grognement de sanglier, rugissement de lion ; et il se tranquillisa, c'était lui qui soufflait. Enfin, enfin  ! Il s'était donc contenté, il avait tué  ! Oui, il avait fait ça. Une joie effrénée, une jouissance énorme le soulevait, dans la pleine satisfaction de l'éternel désir. Il en éprouvait une surprise d'orgueil, un grandissement de sa souveraineté de mâle. La femme, il l'avait tuée, il la possédait, comme il désirait depuis si longtemps la posséder, tout entière, jusqu'à l'anéantir.

_____________

 

Chap. 12 – Poche p. 404

Depuis deux jours, il était en proie à une lutte intérieure, ne sachant encore quel usage il ferait de la lettre de Séverine, qu'il avait gardée, cette lettre qui aurait ruiné tout le système de l'accusation, en appuyant la version de Roubaud d'une preuve irrécusable. Personne au monde ne la connaissait, il pouvait la détruire. Mais, la veille, l'empereur lui avait dit qu'il exigeait, cette fois, que la justice suivît son cours en dehors de toute influence, même si son gouvernement devait en souffrir : un simple cri d'honnêteté, peut-être la superstition qu'un seul acte injuste, après l'acclamation du pays, changerait le <destin>. Et, si le secrétaire général n'avait pas pour lui de scrupules de conscience ayant réduit les affaires de ce monde à une simple question de mécanique, il était troublé de l'ordre reçu, il se demandait s'il devait aimer son maître jusqu'au point de lui désobéir.

_____________

 

Chap 12 – Poche p. 407

Maintenant, elle était morte, il la revoyait tragique. Qui savait le secret qu'elle avait dû emporter  ? Certes, oui, une illusion, la vérité, la justice  ! Il ne restait pour lui, de cette femme inconnue et charmante, que le désir d'une minute dont elle l'avait effleuré et qu'il n'avait pas satisfait. Et, comme il approchait la lettre de la bougie, et qu'elle flambait, il fut pris d'une grande tristesse, d'un pressentiment de malheur : à quoi bon détruire cette preuve, charger sa conscience de cette action, si le <destin> était que l'empire fût balayé, ainsi que la pincée de cendre noire, tombée de ses doigts  ?

_____________

Ces contextes ont été établis par Danielle Girard, à partir de Discotext

  Sommaire