La dernière entrevue entre M. de Nemours et Mme de Clèves

   
         
 

"Je crois devoir à votre attachement la faible récompense de ne vous cacher aucun de mes sentiments, et de vous les laisser voir tels qu'ils sont. Ce sera apparemment la seule fois de ma vie que je me donnerai la liberté de vous les faire paraître ; néanmoins je ne saurais vous avouer, sans honte, que la certitude de n'être plus aimée de vous, comme je le suis, me paraît un si horrible malheur, que, quand je n'aurais point des raisons de devoir insurmontables, je doute si je pourrais me résoudre à m'exposer à ce malheur. Je sais que vous êtes libre, que je le suis, et que les choses sont d'une sorte que le public n'aurait peut-être pas sujet de vous blâmer, ni moi non plus, quand nous nous engagerions ensemble pour jamais. Mais les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels ? Dois-je espérer un miracle en ma faveur et puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette passion dont je ferais toute ma félicité ? Monsieur de Clèves était peut-être l'unique homme du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage. Ma destinée n'a  pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur ; peut-être aussi que sa passion n'avait subsisté que parce qu'il n'en aurait pas trouvé en moi. Mais je n'aurais pas le même moyen de conserver la vôtre : je crois même que les obstacles ont fait votre constance. Vous en avez assez trouvé pour vous animer à vaincre ; et mes actions involontaires, ou les choses que le hasard vous a apprises, vous ont donné assez d'espérance pour ne vous pas rebuter.

- Ah ! Madame, reprit monsieur de Nemours, je ne saurais garder le silence que vous m'imposez : vous me faites trop d'injustice, et vous me faites trop voir combien vous êtes éloignée d'être prévenue en ma faveur.

 

 

         
    Situation

Cette page forme la première partie du dernier entretien entre Mme de Clèves et M. de Nemours. Elle prépare l'explication finale qui aboutit au renoncement définitif.

On rappellera les diverses formes du tendre : Mme de Clèves éprouve de l'inclination pour M. de Nemours ; elle ne peut avoir que de l'estime pour lui ; elle pourrait même éprouver une certaine reconnaissance pour sa constance...

Étude sommaire

  • Un aveu d'amour qui porte les germes d'un refus.
    • - la litote fondamentale : "le malheur de n'être plus aimé de vous..."
      • Montrer que cet aveu, fait pourtant avec pudeur, va au delà des bienséances.
      • Cet aveu ne constitue-t-il pas une barrière que met la Princesse entre elle et le Duc ?
    • - "comme je le suis"... La reconnaissance de l'amour du Duc de Nemours.
      • Montrer la double dimension de cette reconnaissance : réalité de l'amour et intensité.
      • Quel élément risque de constituer un obstacle à l'union des deux amants ?
    • - le bonheur possible ?.
      • Le mariage et sa conception au 17è s.;  
      • L'exemple de l'union avec M. de Clèves.
  • Les barrières
    • - la bienséance : une barrière repoussée ?
      • sincérité, délicatesse, retenue : pourquoi les lier à une « première conversation » ?
      • de la première à la « dernière » conversation : "la seule fois de ma vie".
      • la barrière repoussée devient définitive ; l’aveu enferme la princesse dans l’obligation du silence.
    • - le devoir : un obstacle insuffisant
      • devoir envers M. de Clèves,
      • envers la société (le public)
    • - la raison : le véritable point d'arrêt
      • méthode de présentation :  l’interrogation et sa signification
      • la généralisation : « les hommes » opposée à la singularité de M. de Clèves
      • les affirmations : "ma destinée n’a pas voulu" : valeur du temps verbal
      • "je crois que..." Est-ce une conclusion ?
  • Signification du renoncement de Mme de Clèves.