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VARIATIONS SUR UN TABLEAU DE GREUZE - I

 

        Tout a commencé il y a dix ans. Monsieur de Law avait mis en place son nouveau système de cotation boursière : en achetant des petits papiers blancs, jaunes ou bleus qu'on appelait respectivement mères, filles et petites filles, on pouvait gagner de très grosses sommes d'argent. On pouvait les perdre aussi. Toute la France s'était prise au jeu; tout le monde spéculait, partout.
        Dans la rue, près de l'hôtel Gonzague en particulier : "Je vends des petites filles, je vends, je vends…
– Et moi, j'achète ! J'achète !"

        Comme tous les Français, mon père avait été pris par cette folie. Au début, ses actions nous ont apporté beaucoup d'argent. Nous étions tous heureux, mes parents, mes deux frères Philippe et Alexandre, ma sœur Athénaïs et moi. Nous formions une famille très unie et heureuse mais parfois, la discorde apparaissait entre nos parents à propos de ces maudites actions. Mon père soutenait que ça ne pouvait que rapporter de l'argent et ma mère disait qu'il finirait par nous réduire à la ruine […]

        Finalement, après des années d'entêtement, mon père céda. Trop tard. Ses actions ne valaient plus rien; de plus, pendant ce temps, ma mère avait accouché de deux autres enfants : Louis et Charles.
        Pour survivre, nous avons dû vendre notre manoir de Normandie, quelques bijoux, des œuvres d'art, des pièces d'argenterie, puis les meubles, l'hôtel parisien, les derniers bijoux familiaux. Nous étions donc maintenant huit dans la petite maison qui nous restait.
        Cette maison était encore en bon état quand nous avons emménagé. En deux ans, elle s'est complètement délabrée et ne contenait plus aucun reste de notre splendeur passée : nous étions réduits à la plus grande misère, nous, les Valmont !
        Mon père ne cessait de s'accuser, de se rendre responsable. Il se désespéra tant, qu'il tomba malade.

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        Tout ce que nous avions subi jusque-là n'était rien en comparaison de la douleur qui nous frappa alors. Mon père était couché; il avait beaucoup de fièvre et délirait souvent.

Ma mère et ma sœur Athénaïs s'occupaient de lui et se relayaient à son chevet. Toutes deux passaient leur temps à le soigner et à prier Dieu qu'il se rétablisse.

        Pendant ce temps, mon frère Philippe s'était engagé dans l'armée; sa promotion au grade de lieutenant fut notre seul bonheur durant ces mois de souffrance. Alexandre qui avait maintenant quinze ans s'occupait de la maison avec toute la bonne volonté dont il était capable. Quant aux deux petits, Louis et Charles, ils ne cessaient de réclamer leur mère, de se disputer autour du lit paternel et de pleurer quand quelqu'un les réprimandait.

        J'appris donc à m'occuper d'eux, à les habiller, les laver, les calmer quand ils pleuraient, les faire jouer quand ils s'ennuyaient. Parfois, j'essayais d'aider Alexandre dans ses " travaux ménagers ". Généralement, il s'occupait de notre petit potager, de nos trois poules et quatre lapins, et moi, je faisais le ménage.
        J'écrivais aussi à Philippe pour le tenir au courant de l'état de santé de notre père. Finalement, je lui demandai même de revenir.

       

greuze11.jpg (2590 octets) Lorsqu'il arriva, ce fut pour assister aux derniers instants de notre père. Son état s'était dangereusement aggravé et nous craignions pour sa vie.
        Ce jour-là, nous étions tous réunis autour de son lit. Athénaïs était à sa droite et le petit Charles tentait de monter sur ses genoux pour voir son " petit papa ".
Alexandre était à genoux au pied du lit.

Louis et moi étions à gauche de notre père. Je lui tenais la main et le petit Louis priait avec toute l'innocente ferveur de ses sept ans.
Notre mère était à côté de la porte et regardait ce spectacle touchant avec une mélancolie mêlée de tendresse.

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greuze3.jpg (1072 octets)         À l'instant précis où Philippe arriva, notre père ouvrit les yeux et sourit en voyant tous ses enfants autour de lui. Nous eûmes un instant d'espoir insensé mais je sentis bientôt la main de mon père qui devenait inerte. Je tentai de le retenir par un mouvement instinctif : je tendis ma main droite vers son visage reposé, mais pâle et terreux.

        Ma sœur détourna les yeux, tandis que Charles qui ne comprenait pas, voulait voir ce qui se passait. Alexandre laissa tomber sa tête sur sa main gauche et pleura.
Louis cessa de prier et leva les yeux au ciel : des larmes coulaient sur son visage d'ange.

Philippe, effondré, laissa tomber sa canne sur le sol et fléchit sous le poids de la douleur.

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Le petit chien de la maison partit hurler dans le jardin et ma mère tendit ses mains vers l'homme qu'elle avait toujours aimé, mais elle ne put le regarder

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greuze19.jpg (1735 octets) greuze7.jpg (1056 octets) greuze15.jpg (2358 octets)
greuze14.jpg (1588 octets) greuze6.jpg (1010 octets)
greuze21.jpg (3034 octets)        La mort de cet être cher nous laissa tous anéantis pendant des mois, mais finalement, la vie reprit son cours : Athénaïs épousa un jeune marquis, Philippe devint capitaine de son régiment, Alexandre partit faire une voyage en Europe . Il revint marié à une ravissante Italienne qui appréciait ses " talents domestiques ". Louis devint moine et Charles se découvrit un talent pour la musique, ce qui aida ma mère à passer une heureuse vieillesse.

       Quant à moi, j'ai épousé un homme très gentil, amoureux de moi, drôle et spirituel. Nous sommes très heureux.

Marie-Anne Domergue


Corrections à faire : La vraisemblance psychologique

Dans la scène de la mort du père, quels éléments ne sont pas compatibles avec l'état mental du narrateur ? Transformez-les de manière à montrer "de l'intérieur" qu'il s'agit bien des personnages du tableau de Greuze.


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