" LHOMME NE SACCOMPLIT QUE DANS LA VILLE "
Après avoir fait des concessions aux adversaires de la ville, vous
développerez ce point de vue de Raymond Queneau.
PRENDRE DES NOTES EN FONCTION DU SUJET À
TRAITER
Xavier Arsène-Henry, Revue Études, janvier 1969
ÉLOGE DE LA VILLE
On reproche souvent à la ville de favoriser l'anonymat. L'individu
s'y trouve perdu : il ne se sent plus épaulé par un
réseau de relations, alors que, dans un village, tous les visages
lui sont familiers. Mais ne doit-on pas lutter contre la sécurité
qu'apporte une telle restriction ? Est-il souhaitable de rester comme
un enfant qui ne se sent protégé qu'aux abords de sa
mère ? Sommes-nous certains que la crainte d'être jugés
par ceux qui peuvent nous identifier soit un sentiment bien respectable ?
N'est-ce pas au contraire, quand nous sommes seuls juges de nos actes, dans
l'anonymat, que, libres d'opter, notre conscience seule intervient, et non
le "qu'en-dira-t-on" ? Il semble bien que l'anonymat de la ville, en
dehors de toutes les contraintes dues à un voisinage imposé,
nous offre l'indépendance de choisir en fonction de nos goûts
et de notre tempérament : choisir ses amis, ses relations, choisir
ses activités. D'autre part, avons-nous pris conscience de cette
multiplicité de contacts quotidiens que nous offre la vie urbaine,
de la multiplicité des occasions d'échanges, de la
multiplicité des mobiles et des formes de groupes humains auxquels
nous pouvons adhérer ? Ce n'est pas parce qu'il faut faire effort
pour sortir d'un anonymat possible qu'il faut condamner la ville. Bien au
contraire.
D'aucuns regrettent, avec le self-service, de ne plus avoir l'occasion de
"causette" avec la crémière ou l'épicier du coin. Pourquoi
ne pas remonter plus loin et souhaiter revenir au temps du porteur d'eau
et du ramoneur savoyard ... en abandonnant l'eau courante et le chauffage
collectif ! En contrepartie de la disparition progressive de ce type
de contacts, reconnaissons que la mobilité qui nous est offerte dans
la ville nous permet, au cours d'une seule journée, de multiplier
les occasions d'autres dialogues de nature différente.
La ville c'est aussi pour chacun la remise en cause continuelle de sa situation
confortable. Il est impossible de ne pas suivre le mouvement, sinon on est
broyé. Cette perpétuelle évolution exige une continuelle
adaptation. Nous sommes contraints d'être disponibles, d'être
en éveil, prêts à agir, de nous poser des questions.
En ville, l'instabilité des contraintes nous oblige à remettre
en cause ce que nous avons cru définitivement acquis. L'enrichissement
naît de cette insécurité et nous appelle à une
lutte continue, au lieu de nous laisser nous installer dans une satisfaisante
tranquillité.
En ville, devant la diversité des situations, devant la profusion
des choix, nous ne pouvons nous contenter de jouer un unique personnage,
remplissant une seule fonction. Cette multiplicité de personnages
que nous sommes amenés à être nous aide à modeler
et à réfléchir l'unité de notre personne. Aussi
bien, la ville elle-même, par sa complexité, est l'expression
tangible de cette personnalisation.
C'est seulement en ville qu'il est possible de localiser le plus
d'éléments d'équipements pour les rendre accessibles
à tous. Beaucoup de choses y sont à tout le monde. Il s'y
établit un équilibre entre ce qui est individuel, privé,
inaliénable, et ce qui est "aussi" aux autres. Cet équilibre
accroît la sensation de solidarité entre les hommes et devrait
les aider à découvrir le "prochain", chacun devant faire apport
aux autres de soi-même, dans le respect du bien commun.
C'est aussi en ville que s'impose à nous le besoin de troquer
l'efficacité pour soi contre l'efficacité pour les autres.
En fait, seuls profitent des avantages de la ville ceux qui acceptent d'entrer
dans une mentalité urbaine. Bien évidemment, il importe que
la ville elle-même se prête à ces rapports humanisants.
Ce qui suppose que l'urbaniste qui en dresse les plans soit lui-même
pénétré de la mentalité urbaine. Nous tenterons
plus loin de tracer les grands axes de cet univers bâti tel que nous
le concevons. Mais d'ores et déjà nous pouvons affirmer que
la ville enrichissante ne saurait être la ville d'hier, même
rénovée : c'est une ville convertie, libérée
de la mentalité individualiste actuelle.
Xavier Arsène-Henry, Revue Études, janvier 1969
ÉLOGE DU BÉTON
Dire la beauté des villes, déjà... Dire leur charme...
Leur poésie... Dire, redire comment la déambulation de la
conscience éveillée dans la ville est probablement, et depuis
un siècle, l'une des grandes aventures contemporaines... C'était
l'opinion du jeune Aragon filant son " paysan de Paris " entre
le café Certa, le salon de coiffure de Madame Jéhan et le passage
de l'Opéra. C'était celle de Baudelaire, poète de la
ville surpeuplée, succombant au charme de ses "passantes" et fuyant,
de flânerie en flânerie, de café en cercle de lecture,
la horde de ses créanciers. C'était celle de Shelley chantant
" la fourmillante cité pleine de bruit " ou celle
de Dickens qui se plaignait carrément, lui, en voyage, de l'insupportable
absence de bruit dans la rue, qui l'empêchait de travailler. Et c'est
vrai que j'échangerais bien toute la littérature
bucolique1 d'hier et d'aujourd'hui contre quelques pages de ces
quatre-là : tout Sand, tout Chardonne ou même tout Giono contre
un chapitre de Manhattan Transfer ou un volume de David Goodis
; c'est vrai que, contre toutes les âmes chagrines qui vont
dépeignant la grisaille, la tristesse, la monotonie de l'esprit de
métropole, je ne me lasserai jamais, moi, d'en dire l'intarissable
ressource romanesque.
Car la vérité c'est, plus profondément peut-être,
que je n'ai jamais très bien compris non plus par quelle étrange
ruse de l'histoire la Ville est devenue au fil du temps ce lieu de chute
et de perdition, de maléfice et de servitude qu'elle est, me semble-t-il,
pour tant de mes contemporains. Bon. Je sais sa misère. Je sais sa
violence, sa cruauté. Je sais j'ai vu de Calcutta
à la Bowery, des faubourgs de Yaoundé ou de Trechville à
ceux de Londres ou de Rome, d'inabordables réserves où rôdent
le crime, la barbarie. Mais je sais aussi qu'on me pardonne
l' "autre" barbarie. Je sais celle qui, depuis bien plus longtemps encore,
s'attache à ce que les prophètes bibliques nommaient
" l'esprit des bois ". Je connais, je devine cette sauvagerie native,
foncière, qui sourd2, disent-ils, dans la gracieuse
immédiateté des rapports entre les humains. [... ]
Soyons clair. Il y a, d'un côté, ceux qui croient qu'être
libre c'est vivre loin des tumultes, des désordres métropolitains,
dans l'une de ces sociétés simples, minuscules, parfaitement
pures et transparentes à elles-mêmes, qu'offre à nos
nostalgies le modèle pastoral éternel ; et cette liberté
n'a jamais été, à mes yeux, que l'autre nom d'une servitude
terrible, d'une oppression insupportable qui, des origines de l'humanité
à tous les régimes fascistes d'aujourd'hui, nous soumettent
au plus implacable des maîtres : l'ordre naturel, derechef3.
Et puis il y a ceux qui, à l'inverse, savent qu'être libre c'est
tendre d'abord à relâcher les nuds, à desserrer
l'étreinte, à s'émanciper4, autant que faire
se peut, de la pression des collectifs, de la loi des communautés,
de la sourde pesée que fait en nous le lien de société
; et ceux-là savent bien qu'elle est, cette émancipation, la
définition même de ce que peut, veut, opère, au fond,
une ville quand elle vient délier ses sujets de leurs attaches anciennes
pour les livrer, d'un coup, sans merci ni compensation, à sa
légendaire " solitude ". [... ]
J'ajoute, pour être plus clair encore, qu'il y a dans toute ville digne
de ce nom un cosmopolitisme de principe qui me renforce encore dans cette
conviction ; et que, face à l' "esprit des bois" de tout à
l'heure, si spontanément prompt à séparer l'autochtone
et l'étranger, celui " d'ici " et celui de
" là-bas ", l'esprit citadin, lui, me paraît être,
en tant que tel encore, une formidable machine de résistance au
chauvinisme. Je ne dis pas, on l'imagine, qu'il n'y ait pas de xénophobie
dans les villes, et il est hélas ! clair que la haine raciste, quand
elle explose, y est plus foudroyante qu'ailleurs. Mais ce que je prétends,
c'est qu'on y trouve une dispersion des êtres, une perpétuelle
migration des cultures, un infini brassage des langues, des rythmes, des
corps et même des âmes.
Bernard-Henri LÉVY, Éloge du béton, Questions de
principe deux, 1986
Bernard-Henri LÉVY, Éloge du béton,
Questions de principe deux, 1986
Amiens - Juin 1981 - Séries générale
Séries technologiques - Septembre 1998 - France métropolitaine
.
1. bucolique : qui concerne la vie à la campagne - 2. qui sourd :
qui apparaît - 3. derechef : de nouveau. - 4. sémanciper
: se libérer des contraintes