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" L’HOMME NE S’ACCOMPLIT QUE DANS LA VILLE "

Après avoir fait des concessions aux adversaires de la ville, vous développerez ce point de vue de Raymond Queneau.

 

PRENDRE DES NOTES EN FONCTION DU SUJET À TRAITER

 
  • Mettez en gras et en rouge les passages où l’auteur donne les arguments en faveur de la ville
  • Mettez en bleu et en gras les arguments contre la ville
  • Supprimez tout ce que vous n’avez pas mis en gras
  • Triez puis classez vos idées en sous-parties.

 

Xavier Arsène-Henry, Revue Études, janvier 1969
Bernard-Henri LÉVY, Éloge du béton, Questions de principe deux, 1986

 

ÉLOGE DE LA VILLE

On reproche souvent à la ville de favoriser l'anonymat. L'individu s'y trouve perdu : il ne se sent plus épaulé par un réseau de relations, alors que, dans un village, tous les visages lui sont familiers. Mais ne doit-on pas lutter contre la sécurité qu'apporte une telle restriction ? Est-il souhaitable de rester comme un enfant qui ne se sent protégé qu'aux abords de sa mère ? Sommes-nous certains que la crainte d'être jugés par ceux qui peuvent nous identifier soit un sentiment bien respectable ? N'est-ce pas au contraire, quand nous sommes seuls juges de nos actes, dans l'anonymat, que, libres d'opter, notre conscience seule intervient, et non le "qu'en-dira-t-on" ? Il semble bien que l'anonymat de la ville, en dehors de toutes les contraintes dues à un voisinage imposé, nous offre l'indépendance de choisir en fonction de nos goûts et de notre tempérament : choisir ses amis, ses relations, choisir ses activités. D'autre part, avons-nous pris conscience de cette multiplicité de contacts quotidiens que nous offre la vie urbaine, de la multiplicité des occasions d'échanges, de la multiplicité des mobiles et des formes de groupes humains auxquels nous pouvons adhérer ? Ce n'est pas parce qu'il faut faire effort pour sortir d'un anonymat possible qu'il faut condamner la ville. Bien au contraire.

D'aucuns regrettent, avec le self-service, de ne plus avoir l'occasion de "causette" avec la crémière ou l'épicier du coin. Pourquoi ne pas remonter plus loin et souhaiter revenir au temps du porteur d'eau et du ramoneur savoyard ... en abandonnant l'eau courante et le chauffage collectif ! En contrepartie de la disparition progressive de ce type de contacts, reconnaissons que la mobilité qui nous est offerte dans la ville nous permet, au cours d'une seule journée, de multiplier les occasions d'autres dialogues de nature différente.

La ville c'est aussi pour chacun la remise en cause continuelle de sa situation confortable. Il est impossible de ne pas suivre le mouvement, sinon on est broyé. Cette perpétuelle évolution exige une continuelle adaptation. Nous sommes contraints d'être disponibles, d'être en éveil, prêts à agir, de nous poser des questions. En ville, l'instabilité des contraintes nous oblige à remettre en cause ce que nous avons cru définitivement acquis. L'enrichissement naît de cette insécurité et nous appelle à une lutte continue, au lieu de nous laisser nous installer dans une satisfaisante tranquillité.

En ville, devant la diversité des situations, devant la profusion des choix, nous ne pouvons nous contenter de jouer un unique personnage, remplissant une seule fonction. Cette multiplicité de personnages que nous sommes amenés à être nous aide à modeler et à réfléchir l'unité de notre personne. Aussi bien, la ville elle-même, par sa complexité, est l'expression tangible de cette personnalisation.

C'est seulement en ville qu'il est possible de localiser le plus d'éléments d'équipements pour les rendre accessibles à tous. Beaucoup de choses y sont à tout le monde. Il s'y établit un équilibre entre ce qui est individuel, privé, inaliénable, et ce qui est "aussi" aux autres. Cet équilibre accroît la sensation de solidarité entre les hommes et devrait les aider à découvrir le "prochain", chacun devant faire apport aux autres de soi-même, dans le respect du bien commun.

C'est aussi en ville que s'impose à nous le besoin de troquer l'efficacité pour soi contre l'efficacité pour les autres.

En fait, seuls profitent des avantages de la ville ceux qui acceptent d'entrer dans une mentalité urbaine. Bien évidemment, il importe que la ville elle-même se prête à ces rapports humanisants. Ce qui suppose que l'urbaniste qui en dresse les plans soit lui-même pénétré de la mentalité urbaine. Nous tenterons plus loin de tracer les grands axes de cet univers bâti tel que nous le concevons. Mais d'ores et déjà nous pouvons affirmer que la ville enrichissante ne saurait être la ville d'hier, même rénovée : c'est une ville convertie, libérée de la mentalité individualiste actuelle.

Xavier Arsène-Henry, Revue Études, janvier 1969
Amiens - Juin 1981 - Séries générale


 

ÉLOGE DU BÉTON

 

Dire la beauté des villes, déjà... Dire leur charme... Leur poésie... Dire, redire comment la déambulation de la conscience éveillée dans la ville est probablement, et depuis un siècle, l'une des grandes aventures contemporaines... C'était l'opinion du jeune Aragon filant son " paysan de Paris " entre le café Certa, le salon de coiffure de Madame Jéhan et le passage de l'Opéra. C'était celle de Baudelaire, poète de la ville surpeuplée, succombant au charme de ses "passantes" et fuyant, de flânerie en flânerie, de café en cercle de lecture, la horde de ses créanciers. C'était celle de Shelley chantant " la fourmillante cité pleine de bruit " – ou celle de Dickens qui se plaignait carrément, lui, en voyage, de l'insupportable absence de bruit dans la rue, qui l'empêchait de travailler. Et c'est vrai que j'échangerais bien toute la littérature bucolique1 d'hier et d'aujourd'hui contre quelques pages de ces quatre-là : tout Sand, tout Chardonne ou même tout Giono contre un chapitre de Manhattan Transfer ou un volume de David Goodis ; c'est vrai que, contre toutes les âmes chagrines qui vont dépeignant la grisaille, la tristesse, la monotonie de l'esprit de métropole, je ne me lasserai jamais, moi, d'en dire l'intarissable ressource romanesque.

Car la vérité c'est, plus profondément peut-être, que je n'ai jamais très bien compris non plus par quelle étrange ruse de l'histoire la Ville est devenue au fil du temps ce lieu de chute et de perdition, de maléfice et de servitude qu'elle est, me semble-t-il, pour tant de mes contemporains. Bon. Je sais sa misère. Je sais sa violence, sa cruauté. Je sais – j'ai vu – de Calcutta à la Bowery, des faubourgs de Yaoundé ou de Trechville à ceux de Londres ou de Rome, d'inabordables réserves où rôdent le crime, la barbarie. Mais je sais aussi – qu'on me pardonne – l' "autre" barbarie. Je sais celle qui, depuis bien plus longtemps encore, s'attache à ce que les prophètes bibliques nommaient " l'esprit des bois ". Je connais, je devine cette sauvagerie native, foncière, qui sourd2, disent-ils, dans la gracieuse immédiateté des rapports entre les humains. [... ]

Soyons clair. Il y a, d'un côté, ceux qui croient qu'être libre c'est vivre loin des tumultes, des désordres métropolitains, dans l'une de ces sociétés simples, minuscules, parfaitement pures et transparentes à elles-mêmes, qu'offre à nos nostalgies le modèle pastoral éternel ; et cette liberté n'a jamais été, à mes yeux, que l'autre nom d'une servitude terrible, d'une oppression insupportable qui, des origines de l'humanité à tous les régimes fascistes d'aujourd'hui, nous soumettent au plus implacable des maîtres : l'ordre naturel, derechef3. Et puis il y a ceux qui, à l'inverse, savent qu'être libre c'est tendre d'abord à relâcher les nœuds, à desserrer l'étreinte, à s'émanciper4, autant que faire se peut, de la pression des collectifs, de la loi des communautés, de la sourde pesée que fait en nous le lien de société ; et ceux-là savent bien qu'elle est, cette émancipation, la définition même de ce que peut, veut, opère, au fond, une ville quand elle vient délier ses sujets de leurs attaches anciennes pour les livrer, d'un coup, sans merci ni compensation, à sa légendaire " solitude ". [... ]

J'ajoute, pour être plus clair encore, qu'il y a dans toute ville digne de ce nom un cosmopolitisme de principe qui me renforce encore dans cette conviction ; et que, face à l' "esprit des bois" de tout à l'heure, si spontanément prompt à séparer l'autochtone et l'étranger, celui " d'ici " et celui de " là-bas ", l'esprit citadin, lui, me paraît être, en tant que tel encore, une formidable machine de résistance au chauvinisme. Je ne dis pas, on l'imagine, qu'il n'y ait pas de xénophobie dans les villes, et il est hélas ! clair que la haine raciste, quand elle explose, y est plus foudroyante qu'ailleurs. Mais ce que je prétends, c'est qu'on y trouve une dispersion des êtres, une perpétuelle migration des cultures, un infini brassage des langues, des rythmes, des corps et même des âmes.

Bernard-Henri LÉVY, Éloge du béton, Questions de principe deux, 1986
Séries technologiques - Septembre 1998 - France métropolitaine
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1. bucolique : qui concerne la vie à la campagne - 2. qui sourd : qui apparaît - 3. derechef : de nouveau. - 4. s’émanciper : se libérer des contraintes