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COMPOSER UNE ANTHOLOGIE
POÉTIQUE
PRÉLEVER DES TEXTES DANS UNE BASE
DE
DONNÉES
Choisissez cinq de ces courts poèmes en prose
du Spleen de Paris de Charles
Baudelaire parmi ceux qui vous plaisent le plus et copiez-les dans un nouveau
fichier auquel vous donnerez un nom.
I
"Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique,
dis ? ton père, ta mère, ta sur ou ton
frère ?
II
LE DÉSESPOIR DE LA VIEILLE
La petite
vieille ratatinée se sentit toute réjouie en voyant ce joli
enfant à qui chacun faisait fête, à qui tout le monde
voulait plaire ; ce joli être, si fragile comme elle, la petite
vieille, et, comme elle aussi, sans dents et sans cheveux.
IV
UN PLAISANT
C'était
l'explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé
de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant
de cupidités et de désespoirs, délire officiel d'une
grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort.
VI
CHACUN SA CHIMÈRE
Sous un
grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon,
sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient
courbés.
Mais la
monstrueuse bête n'était pas un poids inerte ; au contraire,
elle enveloppait et opprimait l'homme de ses muscles élastiques et
puissants ; elle s'agrafait avec ses deux vastes griffes à la
poitrine de sa monture ; et sa tête fabuleuse surmontait le front
de l'homme, comme un de ces casques horribles par lesquels les anciens guerriers
espéraient ajouter à la terreur de l'ennemi. Je questionnai
l'un de ces hommes, et je lui demandai où ils allaient ainsi. Il me
répondit qu'il n'en savait rien, ni lui, ni les autres ; mais
qu'évidemment ils allaient quelque part, puisqu'ils étaient
poussés par un invincible besoin de marcher.
Chose curieuse
à noter : aucun de ces voyageurs n'avait l'air irrité
contre la bête féroce suspendue à son cou et collée
à son dos ; on eût dit qu'il la considérait comme
faisant partie de lui-même. Tous ces visages fatigués et
sérieux ne témoignaient d'aucun désespoir ; sous
la coupole spleenétique du ciel, les pieds plongés dans la
poussière d'un sol aussi désolé que ce ciel, ils cheminaient
avec la physionomie résignée de ceux qui sont condamnés
à espérer toujours.
Et le
cortège passa à côté de moi et s'enfonça
dans l'atmosphère de l'horizon, à l'endroit où la surface
arrondie de la planète se dérobe à la curiosité
du regard humain.
VII
LE FOU ET LA VÉNUS
Quelle admirable
journée ! Le vaste parc se pâme sous l'il brûlant
du soleil, comme la jeunesse sous la domination de l'Amour.
Cependant,
dans cette jouissance universelle, j'ai aperçu un être
affligé.
Mais
l'implacable Vénus regarde au loin je ne sais quoi avec ses yeux de
marbre.
VIII
LE CHIEN ET LE FLACON
"
Mon beau chien, mon bon chien, mon cher toutou, approchez et venez respirer
un excellent parfum acheté chez le meilleur parfumeur de la ville."
Et le chien, en frétillant de la queue, ce qui est, je crois, chez
ces pauvres êtres, le signe correspondant du rire et du sourire, s'approche
et pose curieusement son nez humide sur le flacon débouché ;
puis, reculant soudainement avec effroi, il aboie contre moi, en manière
de reproche.
"
Ah ! misérable chien, si je vous avais offert un paquet
d'excréments, vous l'auriez flairé avec délices et
peut-être dévoré. Ainsi, vous-même, indigne compagnon
de ma triste vie, vous ressemblez au public, à qui il ne faut jamais
présenter des parfums délicats qui l'exaspèrent, mais
des ordures soigneusement choisies."
X
À UNE HEURE DU MATIN
Enfin !
seul ! On n'entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés
et éreintés. Pendant quelques heures, nous posséderons
le silence, sinon le repos. Enfin ! la tyrannie de la face humaine a
disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même.
Enfin !
il m'est donc permis de me délasser dans un bain de
ténèbres ! D'abord, un double tour à la serrure.
Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les
barricades qui me séparent actuellement du monde.
Horrible
vie ! Horrible ville ! Récapitulons la journée :
avoir vu plusieurs hommes de lettres, dont l'un m'a demandé si l'on
pouvait aller en Russie par voie de terre (il prenait sans doute la Russie
pour une île) ; avoir disputé généreusement
contre le directeur d'une revue, qui à chaque objection
répondait : " C'est ici le parti des honnêtes gens",
ce qui implique que tous les autres journaux sont rédigés par
des coquins ; avoir salué une vingtaine de personnes, dont quinze
me sont inconnues ; avoir distribué des poignées de main
dans la même proportion, et cela sans avoir pris la précaution
d'acheter des gants ; être monté pour tuer le temps, pendant
une averse, chez une sauteuse qui m'a prié de lui dessiner un costume
de Vénustre ; avoir fait ma cour à un directeur de
théâtre, qui m'a dit en me congédiant : "
Vous feriez peut-être bien de vous adresser à Z... ; c'est
le plus lourd, le plus sot et le plus célèbre de tous mes auteurs,
avec lui vous pourriez peut-être aboutir à quelque chose. Voyez-le,
et puis nous verrons" ; m'être vanté (pourquoi ?)
de plusieurs vilaines actions que je n'ai jamais commises, et avoir
lâchement nié quelques autres méfaits que j'ai accomplis
avec joie, délit de fanfaronnade, crime de respect humain ; avoir
refusé à un ami un service facile, et donné une
recommandation écrite à un parfait drôle ; ouf !
est-ce bien fini ?
Mécontent
de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et
m'enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Âmes
de ceux que j'ai aimés, âmes de ceux que j'ai chantés,
fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs
corruptrices du monde, et vous, Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la
grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à
moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas
inférieur à ceux que je méprise !
XII
LES FOULES
Il n'est
pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir
de la foule est un art ; et celui-là seul peut faire, aux
dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui
une fée a insufflé dans son berceau le goût du
travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage.
Multitude,
solitude : termes égaux et convertibles pour le poëte actif
et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus
être seul dans une foule affairée.
Le poëte
jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa guise
être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent
un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui
seul, tout est vacant ; et si de certaines places paraissent lui êtres
fermées, c'est qu'à ses yeux elles ne valent pas la peine
d'être visitées.
Le promeneur
solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle
communion. Celui-là qui épouse facilement la foule connaît
des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privé
l'égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux,
interné comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les
professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance
lui présente.
Ce que les
hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé
à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution de l'âme
qui se donne tout entière, poésie et charité, à
l'imprévu qui se montre, à l'inconnu qui passe.
Il est bon
d'apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne fût-ce que pour
humilier un instant leur sot orgueil, qu'il est des bonheurs supérieurs
au leur, plus vastes et plus raffinés. Les fondateurs de colonies,
les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au
bout du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces mystérieuses
ivresses ; et, au sein de la vaste famille que leur génie s'est
faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune
si agitée et pour leur vie si chaste.
XVI
Les Chinois
voient l'heure dans l'il des chats.
Pour moi,
si je me penche vers la belle Féline, la si bien nommée, qui
est à la fois l'honneur de son sexe, l'orgueil de mon cur et
le parfum de mon esprit, que ce soit la nuit, que ce soit le jour, dans la
pleine lumière ou dans l'ombre opaque, au fond de ses yeux adorables
je vois toujours l'heure distinctement, toujours la même, une heure
vaste, solennelle, grande comme l'espace, sans divisions de minutes ni de
secondes, une heure immobile qui n'est pas marquée sur les
horloges, et cependant légère comme un soupir, rapide comme
un coup d'il.
Et si quelque
importun venait me déranger pendant que mon regard repose sur ce
délicieux cadran, si quelque Génie malhonnête et
intolérant, quelque Démon du contretemps venait me dire :
"Que regardes-tu là avec tant de soin ? Que cherches-tu dans
les yeux de cet être ? Y vois-tu l'heure, mortel prodigue et
fainéant ?" je répondrais sans hésiter : "Oui,
je vois l'heure ; il est l'Éternité !"
N'est-ce
pas, madame, que voici un madrigal vraiment méritoire, et aussi emphatique
que vous-même ? En vérité, j'ai eu tant de plaisir
à broder cette prétentieuse galanterie, que je ne vous demanderai
rien en échange.
XVII
UN HÉMISPHÈRE DANS UNE
CHEVELURE
Laisse-moi
respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon
visage, comme un homme altéré dans l'eau d'une source, et les
agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs
dans l'air.
Tes cheveux
contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures ;
ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants
climats, où l'espace est plus bleu et plus profond, où
l'atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles
et par la peau humaine.
Dans
l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port fourmillant de chants
mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes nations et de navires
de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées
sur un ciel immense où se prélasse l'éternelle chaleur.
Dans les
caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures
passées sur un divan, dans la chambre d'un beau navire, bercées
par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes
rafraîchissantes.
Dans l'ardent
foyer de ta chevelure, je respire l'odeur du tabac mêlé à
l'opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir
l'infini de l'azur tropical ; sur les rivages duvetés de ta chevelure
je m'enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l'huile
de coco.
Laisse-moi
mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux
élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.
XVIII
L'INVITATION AU VOYAGE
Il est un
pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec
une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord,
et qu'on pourrait appeler l'Orient de l'Occident, la Chine de l'Europe, tant
la chaude et capricieuse fantaisie s'y est donné carrière,
tant elle l'a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes
et délicates végétations.
Un vrai
pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille,
honnête ; où le luxe a plaisir à se mirer dans
l'ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer ;
d'où le désordre, la turbulence et l'imprévu sont
exclus ; où le bonheur est marié au silence ; où
la cuisine elle-même est poétique, grasse et excitante à
la fois ; où tout vous ressemble, mon cher ange.
Tu connais
cette maladie fiévreuse qui s'empare de nous dans les froides
misères, cette nostalgie du pays qu'on ignore, cette angoisse de la
curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où
tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie
a bâti et décoré une Chine occidentale, où la
vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au
silence. C'est là qu'il faut aller vivre, c'est là qu'il faut
aller mourir !
Oui, c'est
là qu'il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par
l'infini des sensations. Un musicien a écrit l'Invitation à
la valse ; quel est celui qui composera l'Invitation au voyage, qu'on
puisse offrir à la femme aimée, à la sur
d'élection ?
Oui, c'est
dans cette atmosphère qu'il ferait bon vivre, là-bas,
où les heures plus lentes contiennent plus de pensées, où
les horloges sonnent le bonheur avec une plus profonde et plus significative
solennité.
Sur des
panneaux luisants, ou sur des cuirs dorés et d'une richesse sombre,
vivent discrètement des peintures béates, calmes et profondes,
comme les âmes des artistes qui les créèrent. Les soleils
couchants, qui colorent si richement la salle à manger ou le salon,
sont tamisés par de belles étoffes ou par ces hautes fenêtres
ouvragées que le plomb divise en nombreux compartiments. Les meubles
sont vastes, curieux, bizarres, armés de serrures et de secrets comme
des âmes raffinées. Les miroirs, les métaux, les
étoffes, l'orfèvrerie et la faïence y jouent pour les
yeux une symphonie muette et mystérieuse ; et de toutes choses,
de tous les coins, des fissures des tiroirs et des plis des étoffes
s'échappe un parfum singulier, un revenez-y de Sumatra, qui est comme
l'âme de l'appartement.
Un vrai
pays de Cocagne, te dis-je, où tout est riche, propre et luisant,
comme une belle conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme
une splendide orfèvrerie, comme une bijouterie bariolée !
Les trésors du monde y affluent, comme dans la maison d'un homme laborieux
et qui a bien mérité du monde entier. Pays singulier,
supérieur aux autres, comme l'Art l'est à la Nature, où
celle-ci est réformée par le rêve, où elle est
corrigée, embellie, refondue.
Qu'ils
cherchent, qu'ils cherchent encore, qu'ils reculent sans cesse les limites
de leur bonheur, ces alchimistes de l'horticulture ! Qu'ils proposent
des prix de soixante et de cent mille florins pour qui résoudra leurs
ambitieux problèmes ! Moi, j'ai trouvé ma tulipe noire
et mon dahlia bleu !
Fleur
incomparable, tulipe retrouvée, allégorique dahlia, c'est là,
n'est-ce pas, dans ce beau pays si calme et si rêveur, qu'il faudrait
aller vivre et fleurir ? Ne serais-tu pas encadrée dans ton analogie,
et ne pourrais-tu pas te mirer, pour parier comme les mystiques, dans ta
propre correspondance ?
Des
rêves ! toujours des rêves ! et plus l'âme est
ambitieuse et délicate, plus les rêves l'éloignent du
possible. Chaque homme porte en lui sa dose d'opium naturel, incessamment
sécrétée et renouvelée, et, de la naissance à
la mort, combien comptons-nous d'heures remplies par la jouissance positive,
par l'action réussie et décidée ? Vivrons-nous
jamais, passerons-nous jamais dans ce tableau qu'a peint mon esprit, ce tableau
qui te ressemble ?
Ces
trésors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs
miraculeuses, c'est toi. C'est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux
tranquilles. Ces énormes navires qu'ils charrient, tout chargés
de richesses, et d'où montent les chants monotones de la manuvre,
ce sont mes pensées qui dorment ou qui roulent sur ton sein. Tu les
conduis doucement vers la mer qui est l'infini, tout en réfléchissant
les profondeurs du ciel dans la limpidité de ta belle âme ;
et quand, fatigués par la houle et gorgés des produits
de l'Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes pensées
enrichies qui reviennent de l'Infini vers toi.
XIX
LE JOUJOU DU PAUVRE
Je veux
donner l'idée d'un divertissement innocent. Il y a si peu d'amusements
qui ne soient pas coupables !
Sur une
route, derrière la grille d'un vaste jardin, au bout duquel apparaissait
la blancheur d'un joli château frappé par le soleil, se tenait
un enfant beau et frais, habillé de ces vêtements de campagne
si pleins de coquetterie.
De l'autre
côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties,
il y avait un autre enfant, sale, chétif, fuligineux, un de ces
marmots-parias dont un il impartial découvrirait la beauté,
si, comme l'il du connaisseur devine une peinture idéale sous
un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de
la misère.
Et les deux
enfants se riaient l'un à l'autre fraternellement, avec des dents
d'une égale blancheur.
XXII
LE CRÉPUSCULE DU SOIR
Le jour tombe. Un grand apaisement se fait dans les
pauvres esprits fatigués du labeur de la journée ; et
leurs pensées prennent maintenant les couleurs tendres et indécises
du crépuscule.
Cependant du haut de la montagne arrive à mon
balcon, à travers les nues transparentes du soir, un grand hurlement,
composé d'une foule de cris discordants, que l'espace transforme en
une lugubre harmonie, comme celle de la marée qui monte ou d'une
tempête qui s'éveille.
Quels sont les infortunés que le soir ne calme
pas, et qui prennent, comme les hiboux, la venue de la nuit pour un signal
de sabbat ? Cette sinistre ululation nous arrive du noir hospice
perché sur la montagne ; et, le soir, en fumant et en contemplant
le repos de l'immense vallée, hérissée de maisons dont
chaque fenêtre dit : "C'est ici la paix maintenant ; c'est
ici la joie de la famille !" je puis, quand le vent souffle de
là-haut, bercer ma pensée étonnée à cette
imitation des harmonies de l'enfer.
Le crépuscule excite les fous. Je me
souviens que j'ai eu deux amis que le crépuscule rendait tout malades.
L'un méconnaissait alors tous les rapports d'amitié et de
politesse, et maltraitait, comme un sauvage, le premier venu. Je l'ai vu
jeter à la tête d'un maître d'hôtel un excellent
poulet, dans lequel il croyait voir je ne sais quel insultant hiéroglyphe.
Le soir, précurseur des voluptés profondes, lui gâtait
les choses les plus succulentes.
L'autre, un ambitieux blessé, devenait, à
mesure que le jour baissait, plus aigre, plus sombre, plus taquin. Indulgent
et sociable encore pendant la journée, il était impitoyable
le soir ; et ce n'était pas seulement sur autrui, mais aussi
sur lui-même, que s'exerçait rageusement sa manie
crépusculeuse.
Le premier est mort fou, incapable de reconnaître
sa femme et son enfant ; le second porte en lui l'inquiétude
d'un malaise perpétuel, et fût-il gratifié de tous les
honneurs que peuvent conférer les républiques et les princes,
je crois que le crépuscule allumerait encore en lui la brûlante
envie de distinctions imaginaires. La nuit, qui mettait ses ténèbres
dans leur esprit, fait la lumière dans le mien ; et, bien qu'il
ne soit pas rare de voir la même cause engendrer deux effets contraires,
j'en suis toujours comme intrigué et alarmé.
Ô nuit ! ô rafraîchissantes
ténèbres ! vous êtes pour moi le signal d'une fête
intérieure, vous êtes la délivrance d'une angoisse !
Dans la solitude des plaines, dans les labyrinthes pierreux d'une capitale,
scintillement des étoiles, explosion des lanternes, vous êtes
le feu d'artifice de la déesse Liberté !
Crépuscule, comme vous êtes doux et
tendre ! Les lueurs roses qui traînent encore à l'horizon
comme l'agonie du jour sous l'oppression victorieuse de sa nuit, les feux
des candélabres qui font des taches d'un rouge opaque sur les
dernières gloires du couchant, les lourdes draperies qu'une main invisible
attire des profondeurs de l'Orient, imitent tous les sentiments compliqués
qui luttent dans le cur de l'homme aux heures solennelles de la vie.
On dirait encore une de ces robes étranges de
danseuses, où une gaze transparente et sombre laisse entrevoir les
splendeurs amorties d'une jupe éclatante, comme sous le noir présent
transperce le délicieux passé ; et les étoiles
vacillantes d'or et d'argent, dont elle est semée, représentent
ces feux de la fantaisie qui ne s'allument bien que sous le deuil profond
de la Nuit.
XXV
LA BELLE DOROTHÉE
Le soleil accable la ville de sa lumière droite
et terrible ; le sable est éblouissant et la mer miroite. Le
monde stupéfié s'affaisse lâchement et fait la sieste,
une sieste qui est une espèce de mort savoureuse où le dormeur,
à demi éveillé, goûte les voluptés de son
anéantissement.
Cependant Dorothée, forte et fière comme
le soleil, s'avance dans la rue déserte, seule vivante à cette
heure sous l'immense azur, et faisant sur la lumière une tache
éclatante et noire.
Elle s'avance, balançant mollement son torse
si mince sur ses hanches si larges. Sa robe de soie collante, d'un ton clair
et rose, tranche vivement sur les ténèbres de sa peau et moule
exactement sa taille longue, son dos creux et sa gorge pointue.
Son ombrelle rouge, tamisant la lumière, projette
sur son visage sombre le fard sanglant de ses reflets.
Le poids de son énorme chevelure presque bleue
tire en arrière sa tête délicate et lui donne un air
triomphant et paresseux. De lourdes pendeloques gazouillent secrètement
à ses mignonnes oreilles.
De temps en temps la brise de mer soulève par
le coin sa jupe flottante et montre sa jambe luisante et superbe ; et
son pied, pareil aux pieds des déesses de marbre que l'Europe enferme
dans ses musées, imprime fidèlement sa forme sur le sable fin.
Car Dorothée est si prodigieusement coquette, que le plaisir d'être
admirée l'emporte chez elle sur l'orgueil de l'affranchie, et, bien
qu'elle soit libre, elle marche sans souliers.
Elle s'avance ainsi, harmonieusement, heureuse de vivre
et souriant d'un blanc sourire, comme si elle apercevait au loin dans l'espace
un miroir reflétant sa démarche et sa beauté.
À l'heure où les chiens eux-mêmes
gémissent de douleur sous le soleil qui les mord, quel puissant motif
fait donc aller ainsi la paresseuse Dorothée, belle et froide comme
le bronze ?
Pourquoi a-t-elle quitté sa petite case si
coquettement arrangée, dont les fleurs et les nattes font à
si peu de frais un parfait boudoir ; où elle prend tant de plaisir
à se peigner, à fumer, à se faire éventer ou
à se regarder dans le miroir de ses grands éventails de plumes,
pendant que la mer, qui bat la plage à cent pas de là, fait
à ses rêveries indécises un puissant et monotone
accompagnement, et que la marmite de fer, où cuit un ragoût
de crabes au riz et au safran, lui envoie, du fond de la cour, ses parfums
excitants ?
Peut-être a-t-elle un rendez-vous avec quelque
jeune officier qui, sur des plages lointaines, a entendu parler par ses camarades
de la célèbre Dorothée. Infailliblement elle le priera,
la simple créature, de lui décrire le bal de l'Opéra,
et lui demandera si on peut y aller pieds nus, comme aux danses du dimanche,
où les vieilles Cafrines elles-mêmes deviennent ivres et furieuses
de joie ; et puis encore si les belles dames de Paris sont toutes plus
belles qu'elle.
Dorothée est admirée et choyée
de tous, et elle serait parfaitement heureuse si elle n'était
obligée d'entasser piastre sur piastre pour racheter sa petite sur
qui a bien onze ans, et qui est déjà mûre, et si
belle ! Elle réussira sans doute, la bonne Dorothée ;
le maître de l'enfant est si avare, trop avare pour comprendre une
autre beauté que celle des écus !
XXVI
LES YEUX DES PAUVRES
Ah !
vous voulez savoir pourquoi je vous hais aujourd'hui. Il vous sera sans doute
moins facile de le comprendre qu'à moi de vous l'expliquer ;
car vous êtes, je crois, le plus bel exemple d'imperméabilité
féminine qui se puisse rencontrer.
Droit devant nous, sur la chaussée, était
planté un brave homme d'une quarantaine d'années, au visage
fatigué, à la barbe grisonnante, tenant d'une main un petit
garçon et portant sur l'autre bras un petit être trop faible
pour marcher. Il remplissait l'office de bonne et faisait prendre à
ses enfants l'air du soir. Tous en guenilles. Ces trois visages étaient
extraordinairement sérieux, et ces six yeux contemplaient fixement
le café nouveau avec une admiration égale, mais nuancée
diversement par l'âge.
Les chansonniers
disent que le plaisir rend l'âme bonne et amollit le cur. La
chanson avait raison ce soir-là, relativement à moi. Non seulement
j'étais attendri par cette famille d'yeux, mais je me sentais un peu
honteux de nos verres et de nos carafes, plus grands que notre soif. Je tournais
mes regards vers les vôtres, cher amour, pour y lire ma
pensée ; je plongeais dans vos yeux si beaux et si bizarrement
doux, dans vos yeux verts, habités par le Caprice et inspirés
par la Lune, quand vous me dites : "Ces gens-là me sont
insupportables avec leurs yeux ouverts comme des portes cochères !
Ne pourriez-vous pas prier le maître du café de les éloigner
d'ici ?"
XXXIII
ENIVREZ-VOUS
Il faut être toujours ivre. Tout est là :
c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui
brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer
sans trêve.
Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de
vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur
l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre,
vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée
ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile,
à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à
tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui
chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est et le vent,
la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront :
"Il est l'heure de s'enivrer ! Pour n'être pas les esclaves
martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse !
De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise."
XXXV
LES FENÊTRES
Celui qui
regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais
autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il
n'est pas d'objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond,
plus ténébreux, plus éblouissant qu'une fenêtre
éclairée d'une chandelle. Ce qu'on peut voir au soleil est
toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une
vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre
la vie.
Par-delà des vagues de toits, j'aperçois
une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours
penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage,
avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j'ai refait
l'histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois
je me la raconte à moi-même en pleurant.
Peut-être me direz-vous : "Es-tu sûr
que cette légende soit la vraie ?" Qu'importe ce que peut être
la réalité placée hors de moi, si elle m'a aidé
à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?
XXXVI
LE DÉSIR DE PEINDRE
Malheureux
peut-être l'homme, mais heureux l'artiste que le désir
déchire !
Elle est
belle, et plus que belle ; elle est surprenante. En elle le noir
abonde : et tout ce qu'elle inspire est nocturne et profond. Ses yeux
sont deux antres où scintille vaguement le mystère, et son
regard illumine comme l'éclair : c'est une explosion dans les
ténèbres.
Dans son
petit front habitent la volonté tenace et l'amour de la proie. Cependant,
au bas de ce visage inquiétant, où des narines mobiles aspirent
l'inconnu et l'impossible, éclate, avec une grâce inexprimable,
le rire d'une grande bouche, rouge et blanche, et délicieuse, qui
fait rêver au miracle d'une superbe fleur éclose dans un terrain
volcanique.
Il y a des
femmes qui inspirent l'envie de les vaincre et de jouir d'elles ; mais
celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son regard.
XXXVII
LES BIENFAITS DE LA LUNE
La Lune,
qui est le caprice même, regarda par la fenêtre pendant que tu
dormais dans ton berceau, et se dit : "Cette enfant me plaît."
Et elle
descendit mlleusement son escalier de nuages et passa sans bruit à
travers les vitres. Puis elle s'étendit sur toi avec la tendresse
souple d'une mère, et elle déposa ses couleurs sur ta face.
Tes prunelles en sont restées vertes, et tes joues extraordinairement
pâles. C'est en contemplant cette visiteuse que tes yeux se sont si
bizarrement agrandis ; et elle t'a si tendrement serrée à
la gorge que tu en as gardé pour toujours l'envie de pleurer.
Cependant,
dans l'expansion de sa joie, la Lune remplissait toute la chambre comme une
atmosphère phosphorique, comme un poison lumineux ; et toute
cette lumière vivante pensait et disait : "Tu subiras
éternellement l'influence de mon baiser. Tu seras belle à ma
manière. Tu aimeras ce que j'aime et ce qui m'aime : l'eau, les
nuages, le silence et la nuit ; la mer immense et verte ; l'eau
uniforme et multiforme ; le lieu où tu ne seras pas ; l'amant
que tu ne connaîtras pas ; les fleurs monstrueuses ; les
parfums qui font délirer ; les chats qui se pâment sur
les pianos et qui gémissent comme les femmes, d'une voix rauque et
douce !
"Et tu
seras aimée de mes amants, courtisée par mes courtisans. Tu
seras la reine des hommes aux yeux verts dont j'ai serré aussi la
gorge dans mes caresses nocturnes ; de ceux-là qui aiment la
mer, la mer immense, tumultueuse et verte, l'eau informe et multiforme, le
lieu où ils ne sont pas, la femme qu'ils ne connaissent pas, les fleurs
sinistres qui ressemblent aux encensoirs d'une religion inconnue, les parfums
qui troublent la volonté, et les animaux sauvages et voluptueux qui
sont les emblèmes de leur folie."
Et c'est
pour cela, maudite chère enfant gâtée, que je suis maintenant
couché à tes pieds, cherchant dans toute ta personne le reflet
de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice
empoisonneuse de tous les lunatiques.
XXXIX
UN CHEVAL DE RACE
Elle est bien laide. Elle est délicieuse
pourtant !
Le Temps et l'Amour l'ont marquée de leurs griffes
et lui ont cruellement enseigné ce que chaque minute et chaque baiser
emportent de jeunesse et de fraîcheur.
Elle est vraiment laide ; elle est fourmi,
araignée, si vous voulez, squelette même ; mais aussi elle
est breuvage, magistère, sorcellerie ! en somme, elle est exquise.
Le Temps n'a pu rompre l'harmonie pétillante
de sa démarche ni l'élégance indestructible de son armature.
L'Amour n'a pas altéré la suavité de son haleine
d'enfant ; et le Temps n'a rien arraché de son abondante
crinière d'où s'exhale en fauves parfums toute la vitalité
endiablée du Midi français : Nîmes, Aix, Arles,
Avignon, Narbonne, Toulouse, villes bénies du soleil, amoureuses et
charmantes !
Le Temps et l'Amour l'ont vainement mordue à
belles dents ; ils n'ont rien diminué du charme vague, mais
éternel, de sa poitrine garçonnière.
Usée peut-être, mais non fatiguée,
et toujours héroïque, elle fait penser à ces chevaux de
grande race que l'il du véritable amateur reconnaît,
même attelés à un carrosse de louage ou à un lourd
chariot.
Et puis elle est si douce et si fervente ! Elle
aime comme on aime en automne ; on dirait que les approches de l'hiver
allument dans son cur un feu nouveau, et la servilité de sa
tendresse n'a jamais rien de fatigant.
XL
LE MIROIR
Un homme
épouvantable entre et se regarde dans la glace.
"
Pourquoi vous regardez-vous au miroir, puisque vous ne pouvez vous y voir
qu'avec déplaisir ?" L'homme épouvantable me
répond : " Monsieur, d'après les immortels principes
de 89, tous les hommes sont égaux en droits ; donc je possède
le droit de me mirer ; avec plaisir ou déplaisir, cela ne regarde
que ma conscience."
Au nom du
bon sens, j'avais sans doute raison ; mais, au point de vue de la loi,
il n'avait pas tort.
XLI
LE PORT
Un port
est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes
de la vie. L'ampleur du ciel, l'architecture mobile des nuages, les colorations
changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme
merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser.
Les formes élancées des navires, au gréement
compliqué, auxquels la houle imprime des oscillations harmonieuses,
servent à entretenir dans l'âme le goût du rythme et de
la beauté. Et puis, surtout, il y a une sorte de plaisir mystérieux
et aristocratique pour celui qui n'a plus ni curiosité ni ambition,
à contempler, couché dans le belvédère ou
accoudé sur le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent
et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le
désir de voyager ou de s'enrichir.
XLIV
LA SOUPE ET LES NUAGES
Ma petite
folle bien-aimée me donnait à dîner, et par la fenêtre
ouverte de la salle à manger je contemplais les mouvantes architectures
que Dieu fait avec les vapeurs, les merveilleuses constructions de l'impalpable.
Et je me disais, à travers ma contemplation : " Toutes
ces fantasmagories sont presque aussi belles que les yeux de ma belle
bien-aimée, la petite folle monstrueuse aux yeux verts."
Et tout
à coup je reçus un violent coup de poing dans le dos, et j'entendis
une voix rauque et charmante, une voix hystérique et comme enrouée
par l'eau-de-vie, la voix de ma chère petite bien-aimée, qui
disait : " Allez-vous bientôt manger votre soupe, s...b...
de marchand de nuages ?"
CHARLES BAUDELAIRE : LE SPLEEN DE
PARIS - 1855
Je n'ai ni père, ni mère, ni sur, ni frère.
Tes amis ?
Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté
jusqu'à ce jour inconnu.
Ta patrie ?
J'ignore sous quelle latitude elle est située.
La beauté ?
Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
L'or ?
Je le hais comme vous haïssez Dieu.
Eh ! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas...
là-bas... les merveilleux nuages !"
Et
elle s'approcha de lui, voulant lui faire des risettes et des mines
agréables.
Mais
l'enfant épouvanté se débattait sous les caresses de
la bonne femme décrépite, et remplissait la maison de ses
glapissements.
Alors
la bonne vieille se retira dans sa solitude éternelle, et elle pleurait
dans un coin, se disant : "Ah ! pour nous, malheureuses
vieilles femelles, l'âge est passé de plaire, même aux
innocents ; et nous faisons horreur aux petits enfants que nous voulons
aimer !"
Au
milieu de ce tohu-bohu et de ce vacarme, un âne trottait vivement,
harcelé par un malotru armé d'un fouet.
Comme
l'âne allait tourner l'angle d'un trottoir, un beau monsieur ganté,
verni, cruellement cravaté et emprisonné dans des habits tout
neufs, s'inclina cérémonieusement devant l'humble bête,
et lui dit, en ôtant son chapeau : "Je vous la souhaite bonne
et heureuse !" puis se retourna vers je ne sais quels camarades avec
un air de fatuité, comme pour les prier d'ajouter leur approbation
à son contentement.
L'âne ne vit pas ce beau plaisant, et continua
de courir avec zèle où l'appelait son devoir.
Pour
moi, je fus pris subitement d'une incommensurable rage contre ce magnifique
imbécile, qui me parut concentrer en lui tout l'esprit de la
France.
Chacun
d'eux portait sur son dos une énorme Chimère, aussi lourde
qu'un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d'un fantassin romain.
Et
pendant quelques instants je m'obstinai à vouloir comprendre ce
mystère ; mais bientôt l'irrésistible Indifférence
s'abattit sur moi, et j'en fus plus lourdement accablé qu'ils ne
l'étaient eux-mêmes par leurs écrasantes Chimères.
L'extase universelle des choses ne s'exprime par aucun
bruit ; les eaux elles-mêmes sont comme endormies. Bien
différente des fêtes humaines, c'est ici une orgie silencieuse.
On
dirait qu'une lumière toujours croissante fait de plus en plus
étinceler les objets ; que les fleurs excitées brûlent
du désir de rivaliser avec l'azur du ciel par l'énergie de
leurs couleurs, et que la chaleur, rendant visibles les parfums, les fait
monter vers l'astre comme des fumées.
Aux
pieds d'une colossale Vénus, un de ces fous artificiels, un de ces
bouffons volontaires chargés de faire rire les rois quand le Remords
ou l'Ennui les obsède, affublé d'un costume éclatant
et ridicule, coiffé de cornes et de sonnettes, tout ramassé
contre le piédestal, lève des yeux pleins de larmes vers
l'immortelle Déesse.
Et
ses yeux disent : "Je suis le dernier et le plus solitaire des
humains, privé d'amour et d'amitié, et bien inférieur
en cela au plus imparfait des animaux.
Cependant je suis fait, moi aussi, pour comprendre
et sentir l'immortelle Beauté ! Ah ! Déesse !
ayez pitié de ma tristesse et de mon délire !"
Un
jour un missionnaire, se promenant dans la banlieue de Nankin, s'aperçut
qu'il avait oublié sa montre, et demanda à un petit garçon
quelle heure il était.
Le
gamin du céleste Empire hésita d'abord ; puis, se ravisant,
il répondit : "Je vais vous le dire." Peu d'instants après,
il reparut, tenant dans ses bras un fort gros chat, et le regardant, comme
on dit, dans le blanc des yeux, il affirma sans hésiter : "Il
n'est pas encore tout à fait midi." Ce qui était vrai.
Si
tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout
ce que j'entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum
comme l'âme des autres hommes sur la musique.
Quand
vous sortirez le matin avec l'intention décidée de flâner
sur les grandes routes, remplissez vos poches de petites inventions à
un sol, telles que le polichinelle plat mû par un seul fil,
les forgerons qui battent l'enclume, le cavalier et son cheval dont la queue
est un sifflet, et le long des cabarets, au pied des arbres, faites-en
hommage aux enfants inconnus et pauvres que vous rencontrerez. Vous verrez
leurs yeux s'agrandir démesurément. D'abord ils n'oseront pas
prendre ; ils douteront de leur bonheur. Puis leurs mains agripperont
vivement le cadeau, et ils s'enfuiront comme font les chats qui vont manger
loin de vous le morceau que vous leur avez donné, ayant appris à
se défier de l'homme.
Le
luxe, l'insouciance et le spectacle habituel de la richesse, rendent ces
enfants-là si jolis, qu'on les croirait faits d'une autre pâte
que les enfants de la médiocrité ou de la pauvreté.
À
côté de lui, gisait sur l'herbe un joujou splendide, aussi frais
que son maître, verni, doré, vêtu d'une robe pourpre,
et couvert de plumets et de verroteries. Mais l'enfant ne s'occupait pas
de son joujou préféré, et voici ce qu'il regardait :
À
travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route
et le château, l'enfant pauvre montrait à l'enfant riche son
propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu.
Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait
dans une boîte grillée, c'était un rat vivant !
Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou
de la vie elle-même.
Nous avions passé ensemble
une longue journée qui m'avait paru courte. Nous nous étions
bien promis que toutes nos pensées nous seraient communes à
l'un et à l'autre, et que nos deux âmes désormais n'en
feraient plus qu'une ; un rêve qui n'a rien d'original,
après tout, si ce n'est que, rêvé par tous les hommes,
il n'a été réalisé par aucun.
Le soir, un peu fatiguée, vous voulûtes vous asseoir devant
un café neuf qui formait le coin d'un boulevard neuf, encore tout
plein de gravois et montrant déjà glorieusement ses splendeurs
inachevées. Le café étincelait. Le gaz lui-même
y déployait toute l'ardeur d'un début, et éclairait
de toutes ses forces les murs aveuglants de blancheur, les nappes
éblouissantes des miroirs, les ors des baguettes et des corniches,
les pages aux joues rebondies traînés par les chiens en laisse,
les dames riant au faucon perché sur leur poing, les nymphes et les
déesses portant sur leur tête des fruits, des pâtés
et du gibier, les Hébés et les Ganymèdes présentant
à bras tendu la petite amphore à bavaroises ou l'obélisque
bicolore des glaces panachées ; toute l'histoire et toute la
mythologie mises au service de la goinfrerie.
Les yeux du père
disaient : "Que c'est beau ! que c'est beau ! on dirait que
tout l'or du pauvre monde est venu se porter sur ces murs." Les yeux
du petit garçon : "Que c'est beau ! que c'est beau !
mais c'est une maison où peuvent seuls entrer les gens qui ne sont
pas comme nous." Quant aux yeux du plus petit, ils étaient
trop fascinés pour exprimer autre chose qu'une joie stupide et profonde.
Tant il est difficile de s'entendre,
mon cher ange, et tant la pensée est incommunicable, même entre
gens qui s'aiment !
Si c'eût été un pauvre vieux homme, j'aurais refait la
sienne tout aussi aisément.
Et je me couche, fier d'avoir vécu et souffert dans d'autres que
moi-même.
Je brûle de peindre celle
qui m'est apparue si rarement et qui a fui si vite, comme une belle chose
regrettable derrière le voyageur emporté dans la nuit. Comme
il y a longtemps déjà qu'elle a disparu !
Je la comparerais à un
soleil noir, si l'on pouvait concevoir un astre noir versant la lumière
et le bonheur. Mais elle fait plus volontiers penser à la lune, qui
sans doute l'a marquée de sa redoutable influence ; non pas la
lune blanche des idylles, qui ressemble à une froide mariée,
mais la lune sinistre et enivrante, suspendue au fond d'une nuit orageuse
et bousculée par les nuées qui courent ; non pas la lune
paisible et discrète visitant le sommeil des hommes purs, mais la
lune arrachée du ciel, vaincue et révoltée, que les
Sorcières thessaliennes contraignent durement à danser sur
l'herbe terrifiée !