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QUE PEUVENT RÉVÉLER LES JEUX
SUR LES SOCIÉTÉS QUI LES PRATIQUENT ?

PRENDRE DES NOTES EN FONCTION DU SUJET À TRAITER

 
Dans ces cinq textes d’annales du baccalauréat,
- Mettez en gras et en rouge les idées ou les exemples qui concernent la question posée.
- Supprimez ensuite tout ce que vous n’avez pas mis en gras
- Dans les notes qui vous resteront, différenciez les exemples en les mettant en bleu.

ARON Raymond : Loisirs et sociétés
CAILLOIS Roger : Les jeux, reflets d’une civilisation
CONTRUCCI Jean : Il serait temps de démobiliser le père Noël
RAABE Joëlle : Pour les jouets traditionnels
TOFFLERS Alvin : Voulez-vous échanger votre poupée Barbie ?

 

LOISIRS ET SOCIÉTÉS

L'usage que chacun fait de son temps libre, en fin de journée, en fin de semaine, durant les semaines de congé payé, ne se comprend que par rapport au travail et au mode d'existence dans la ville. La part faite au sport, au divertissement, à l'information ou à l'enrichissement, à la solitude ou au groupe, varie selon les métiers, les modes ou les individus. Choix libre en ce sens qu'aucun règlement ne l'impose. Non pas nécessairement l'expression d'une liberté : la personne elle-même se soumet à des interdits et à des obligations qu'elle a inconsciemment intériorisés.

Chaque société a ses jeux et ceux-ci ont le même caractère d'évidence que les coutumes. Certains sociologues ont esquissé une typologie des jeux en relation avec la diversité des types sociaux : la sociabilité industrielle favorise manifestement les jeux de compétition et de hasard. Des deux côtés de l'Atlantique, les jeux de la télévision comportent une combinaison de l'élément d’agon et de l'élément d'aléa : la question qui vaut soixante-quatre dollars est une affaire de chance autant qu'une épreuve intellectuelle. Cette combinaison présente une parenté de style avec les régimes économiques ou politiques des sociétés modernes : en théorie, la hiérarchie sociale sanctionne les résultats d'une compétition équitable ; en fait, les concurrents ne partent pas tous sur la même ligne. La bonne ou la mauvaise chance ont déterminé le sort de chacun (aux deux sens du mot sort).

Le sport, dont l'expansion prodigieuse est un des phénomènes typiques de notre époque, marque le triomphe de l'esprit de compétition, bien que l'élément de hasard ne disparaisse jamais entièrement. Il réhabilite des qualités qui n'ont plus guère de prix dans la compétition sociale. La force, l'adresse, la résistance, éliminées d'abord du travail (et du combat) aux échelons supérieurs de la hiérarchie, puis progressivement des échelons moyens ou inférieurs, sont, grâce au sport, réhabilitées, exaltées pour elles-mêmes. Outils, machines se substituent à la main et réduisent l'effort physique, le corps redevient le héros sur les stades autour desquels se pressent les foules. Certains sports n'ont pas dépassé les frontières d'une nation (cricket) ; d'autres ne se pratiquent guère en dehors d'une couche sociale étroite (golf) ; la plupart des sports, quelle qu'en soit la patrie d'origine, ont fait le tour du monde, adoptés, non pas seulement parce qu'ils venaient de pays prestigieux, mais parce qu'ils faisaient partie intégrante de la civilisation en voie de diffusion.

Les fermes à la campagne, les vieilles maisons transformées en résidences secondaires dans les villages français, les "datchas" autour de Moscou, témoignent du même effort spontané de compensation. Prisonnier du milieu artificiel, créé par la technique, l'habitant des villes cherche au-dehors la solitude, le contact avec la nature ou les relations sociales moins anonymes, moins faussement personnalisées que dans les usines ou les bureaux. Les caravanes, le campement, partent du même besoin, authentiquement éprouvé, quelle que soit la part de l'imitation. Le tourisme, sous toutes ses formes, qu'il comporte un seul déplacement vers une autre résidence ou voyages et visites, signifie une évasion, l'expérience de conditions de vie différentes, parfois la découverte souhaitée d'autres lieux et d'autres gens.

Juin 85 – Séries technologiques
Raymond ARON. Les désillusions du progrès, 1967.

Agon : combat, compétition. Aléa : hasard, chance.


 

LES JEUX, REFLETS D’UNE CIVILISATION

La stabilité des jeux est remarquable. Les empires, les institutions disparaissent, les jeux demeurent, avec les mêmes règles, parfois avec les mêmes accessoires. C'est, d'abord, qu'ils ne sont pas importants et qu'ils possèdent la permanence de l'insignifiant. Il y a là un premier mystère. Car, pour bénéficier de cette sorte de continuité à la fois fluide et obstinée, il s'en faut qu'ils s'apparentent aux feuilles des arbres qui meurent d'une saison à l'autre et qui se perpétuent néanmoins identiques à elles-mêmes ; il s'en faut qu'ils s'appareillent à la pérennité du pelage des animaux, du dessin des ailes des papillons, de la courbe des spirales des coquillages qui se transmettent, imperturbables, de génération en génération. Les jeux ne jouissent pas de cette identité héréditaire. Ils sont innombrables et changeants. Ils revêtent mille formes inégalement réparties, comme les espèces végétales ; mais, infiniment plus acclimatables, ils émigrent et s'adaptent avec une rapidité et une aisance également déconcertantes. Il en est peu qu'on ait vus demeurer longtemps la propriété exclusive d'une aire de diffusion déterminée. Quand on a cité la toupie, décidément occidentale, et le cerf-volant demeuré inconnu, semble-t-il, en Europe, jusqu'au XVIIIe siècle, que reste-t-il ? Les autres jeux sont répandus, à date ancienne, sous une forme ou sous une autre, dans le monde entier. Ils fournissent une preuve de l'identité de la nature humaine. Si l'on a pu parfois localiser leur origine, on a dû renoncer à limiter leur expansion. Chacun séduit partout : on est forcé de convenir d'une universalité singulière des principes, des codes, des engins, des prouesses.

Stabilité et universalité se complètent. Elles apparaissent d'autant plus significatives que les jeux sont largement dépendants des cultures où ils sont pratiqués. Ils en accusent les préférences, ils en prolongent les usages, ils en reflètent les croyances. Dans l'Antiquité, la marelle est un labyrinthe où l'on pousse une pierre – c'est-à-dire l'âme – vers la sortie. Avec le Christianisme, le dessin s'allonge et se simplifie. Il reproduit le plan d'une basilique : il s'agit de faire parvenir l'âme, de pousser le caillou jusqu'au Ciel, au Paradis, à la Couronne ou à la Gloire, qui coïncide avec le maître-autel de l'église, schématiquement représentée sur le sol par une suite de rectangles. Dans l'Inde, on jouait aux échecs avec quatre rois. Le jeu passa dans l'Occident médiéval. Sous la double influence du culte de la Vierge et de l'amour courtois, l'un des rois fut transformé en Reine ou en Dame, qui devint la pièce la plus puissante, tandis que le Roi se trouvait confiné au rôle d'enjeu idéal, mais quasi passif, de la partie. L'important, toutefois, est que ces vicissitudes n'ont pas atteint la continuité essentielle du jeu de la marelle ou du jeu des échecs.

On peut aller plus loin et dénoncer d'autre part une solidarité véritable entre toute société et les jeux qui s'y trouvent pratiqués avec prédilection. Il existe, en effet, une affinité qui ne peut que s'accroître entre leurs règles et les qualités et défauts ordinaires des membres de la collectivité. Ces jeux préférés et plus répandus manifestent, pour une part, les tendances, les goûts, les façons de raisonner les plus communes et, en même temps, ils éduquent et entraînent les joueurs dans ces mêmes vertus ou ces mêmes travers, ils les confirment insidieusement dans leurs habitudes ou leurs préférences. De sorte qu'un jeu qui est en honneur chez un peuple peut, à la fois, servir à définir certains de ses caractères moraux ou intellectuels, fournir une preuve de l'exactitude de la description et contribuer à la rendre plus vraie en accentuant ces caractères chez ceux qui s'y adonnent.

Il n'est pas absurde de tenter le diagnostic d'une civilisation à partir des jeux qui y prospèrent particulièrement. En effet, si les jeux sont facteurs et images de culture, il suit que, dans une certaine mesure, une civilisation et, à l'intérieur d'une civilisation, une époque peut être caractérisée par ses jeux. Ils en traduisent nécessairement la physionomie générale et apportent des indications utiles sur les préférences, les faiblesses et les forces d'une société donnée à tel moment de son évolution.

Roger CAILLOIS Les jeux et les hommes, 1967
Juin 1988, séries générales


IL SERAIT TEMPS DE DÉMOBILISER LE PÈRE NOËL

Un bout de bois, un foulard, et un peu d'imagination suffisaient naguère à n'importe quel gosse normalement constitué pour être Zorro, Sitting Bull ou Surcouf. Les marchands ont pensé que les enfants de la société de consommation étaient dépourvus de cette faculté. Ils leur épargnent jusqu'au souci de rêver. Le type même de ces jouets inutilisables, qui n'ont d'autre fonction que celle d'être admirés, c'est la poupée mannequin avec accessoires, "réplique exacte de la réalité" qui stérilise toute initiative.

Les garçons n'y échappent plus. Mais il ne s'agit pas d'efféminer les chers petits. La poupée pour garçon doit, dans l'esprit de ses promoteurs, favoriser au contraire sa virilisation. Quoi de mieux pour cela que de l'habiller en militaire ?

C'est chose faite avec une collection qui nous vient de Hong-Kong via l'Amérique, par les soins d'un importateur européen. Il s'agit d'une poupée mannequin de 29 cm. On l'achète en short, cheveux courts "saisissante de vérité", dit la publicité, torse musculeux, menton carré cher aux hommes d'action. Et puis on la vêt, grâce à plus de trente panoplies différentes et aux dizaines d'accessoires que l'on place dans les "mains agrippantes" (publicité dixit) de la poupée.

Les accessoires en question s'étalent sur une affiche de 3 mètres sur 2, placardée sur les murs, afin que nul n'en ignore les détails : mortiers avec obus à ailettes, fusil-mitrailleur sur trépied, pistolets-mitrailleurs de diverses formes et nationalités, fusils de guerre, revolvers, grenades à cuillère ou à manche, et puis une collection d'armes blanches, de la machette aux poignards en passant par les matraques. Et puis des uniformes et tenues pour aller tuer, étriper, éventrer, massacrer, étrangler, sur l'eau, dans les airs comme sur terre, déguisé en agent secret, en para, en "tommie" en "Ivan", en légionnaire. Manque pas un bouton de guêtre. Pas même les décorations, de l'ordre de Lénine à la croix de fer, en passant par la médaille militaire.

S'il vous en manque, vous pouvez d'ailleurs compléter la panoplie du tueur en achetant des sachets de grenades, paquetages pour opérations spéciales contenant un nouvel arsenal, bazooka, mitrailleuses électriques... On a même prévu la tenue, le brancard et les pansements de l'infirmier. On peut déguiser le mannequin en feldgrau et un "kit à monter" reconstitue un charmant tableau : un officier allemand, Lüger dans sa "main agrippante" et croix de fer autour du cou, avec sa tente, sa table et ses cartes. Cela rappellera le bon temps à papa...

Décidément, il serait temps de démobiliser le Père Noël.

Jean CONTRUCCI. Le Monde, 12-13 décembre 1976.
Baccalauréat - Juin 77 - Séries technologiques

Tommie : nom familier du simple soldat britannique. - Feldgrau : couleur de l'uniforme allemand.  - Lüger : revolver de marque allemande.


 

POUR LES JOUETS TRADITIONNELS

Dans les sociétés de consommation, le jouet est produit industriel, source de profits commerciaux considérables, vanté par des publicités multiples, exhibé dans des foires et des vitrines rutilantes. Pour celui qui l'offre, il est signe de richesse, de prestige et instaure entre enfants d'une même école ou d'un même quartier une cruelle inégalité sociale, corrompant les relations de voisinage ou de camaraderie par une compétition fondée sur la valeur marchande des jouets possédés.

Bien plus, le jouet industriel, du fait de sa perfection technique excessive, de sa stéréotypie, perd une grande partie de ses qualités ludiques. C'est un objet fermé, qui oppose une barrière à la créativité et à l'imaginaire. Il faut presque toujours lui préférer le jouet élémentaire, bâton ou caillou, dont le petit joueur fera, à sa guise, un instrument de musique, un outil, une arme, une voiture ou un bateau, une poupée ou un animal.

Ainsi, d'un côté, des millions d'enfants sont conviés à s'accommoder des mêmes poupées, des mêmes voitures, fabriquées à la chaîne dans un univers dépersonnalisé ; ailleurs, le jouet, fabriqué par l'enfant lui-même, par un frère ou une sœur plus âgé, par un parent, par l'artisan du village, conserve son caractère démocratique et son étroite dépendance au milieu familial et culturel.

A la différence des sociétés modernes et stratifiées à l'excès, dans celles dites traditionnelles (en Afrique et dans certains pays d'Amérique et d'Asie) toutes les formes d'activités ludiques sont accessibles à toutes les catégories sociales. Ce caractère démocratique s'explique peut-être par le fait que les activités ludiques relèvent tout d'abord d'un domaine ouvert à tous et en particulier aux enfants inventeurs, exécuteurs et fabricants de leurs jouets, (souvent les mêmes).

Fabriquer ses propres jouets, l'enfant du monde occidental n'en a plus guère la possibilité ; son environnement est appauvri en matériaux (s'il habite en ville, il n'y en a plus du tout : les décharges publiques elles-mêmes disparaissent peu à peu). Quant aux outils, l'obsession de la sécurité aboutit à ne lui proposer que marteau en bois ou scie en plastique, tristes leurres, sans danger pour le corps mais redoutables sur le plan du développement psychique.

Ce n'est pas le cas en Afrique par exemple, où les parents laissent l'enfant utiliser leurs propres outils, fabriquent à son intention des outils de taille réduite mais utilisables. Cependant, dans ces sociétés l'adulte veille à tout moment à réprimer toute conduite ludique lorsqu'elle s'écarte des modèles traditionnels. Enfin, il n'entend pas laisser l'enfant consacrer trop de temps à ces "futilités" qui risqueraient de prolonger un âge d'où il faut sortir au plus tôt, car le petit Africain, au nom des règles socio-éducatives non écrites mais toujours présentes, devra au plus vite mûrir pour occuper la place qui lui revient dans la famille et dans la collectivité en tant que membre productif et à part entière.

Juliette Raabe Jeu et société (Courrier de l'UNESCO, janvier 1980)
Baccalauréat - Juin 1994 Séries technologiques

Ludique : relatif au jeu -  Leurre : moyen d'attirer et de tromper


 

VOULEZ-VOUS ÉCHANGER VOTRE POUPÉE BARBIE ?

La poupée "Barbie", adolescente en plastique d'une trentaine de centimètres de haut, est la plus connue et la plus vendue de l'histoire. (...)

Récemment, Mattel a annoncé la sortie d'un nouveau modèle de Barbie, plus perfectionné, avec une silhouette plus mince, des cils "véritables" et une taille articulée qui rendent la poupée plus humanoïde que jamais. En outre, la société Mattel a fait savoir que, pour la première fois, toute jeune fille désirant acheter une nouvelle Barbie bénéficierait de la reprise de l'ancienne.

Ce que Mattel ne disait pas, c'est qu'en échangeant sa vieille poupée pour une version améliorée sur le plan technologique, la petite fille d'aujourd'hui, citoyenne du monde super-industriel de demain, découvrirait le trait fondamental de la nouvelle société, le caractère de plus en plus provisoire des rapports entre l'homme et les choses. La marée d'objets manufacturés qui nous entoure n'est qu'une faible partie d'un océan encore plus vaste d'objets naturels. Pourtant, ce qui compte de plus en plus dans la vie de l'individu, c'est l'environnement que lui forge la technologie. Le grain du plastique ou du béton, l'éclat miroitant d'une voiture sous un réverbère, l'image saisissante d'un paysage urbain à travers le hublot d'un "jet", telles sont les données familières de son existence. Les objets faits par l'homme pénètrent sa conscience et la gauchissent. Leur nombre se multiplie à une allure explosive, tant dans l'absolu que par rapport au cadre naturel. (...)

Bien que les antimatérialistes aient tendance à mépriser les "choses", celles-ci n'en sont pas moins de la plus haute importance à cause non seulement de leur utilité fonctionnelle, mais aussi de leurs conséquences psychologiques. Nous entretenons des rapports avec les objets : ils influent sur notre sentiment de la continuité ou de la discontinuité, jouent un rôle dans la structure des situations et, quand nos liens avec eux sont plus brefs, la cadence de la vie s'en trouve accélérée. En outre, notre attitude envers les choses est le reflet d'un système de valeurs. Il ne pourrait y avoir de différence plus radicale que celle opposant la nouvelle génération de petites filles qui échangent d'un cœur léger leur Barbie contre un modèle amélioré, à celles qui, à l'instar de leurs mères et de leurs grand-mères, se cramponnent avec amour à la même poupée jusqu'à ce qu'elle tombe en morceaux sous le poids des ans. C'est dans cette différence que réside le contraste entre le passé et le futur, entre les sociétés fondées sur la permanence et celle qui se développe à nos yeux et qui est fondée sur l'éphémère.

Alvin TOFFLERS, Des objets et des hommes, le Choc du futur
Baccalauréat – Juin 80 – Séries technologiques