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ÉCRIT ET IMAGE : LITTÉRATURE ET CINÉMA
 

ANALYSER UNE ARGUMENTATION : ARGUMENTS ET EXEMPLES
ÉTABLIR LA HIÉRARCHIE DES IDÉES
JUGER L’ARGUMENTATION

 

  • Mettez en rouge et en gras les arguments énoncés contre l’image.
  • Mettez en bleu et en italique les exemples qui concernent l’écrit
  • Mettez en vert les exemples qui concernent l’image
  • Avec des retours à la ligne et des retraits, mettez en valeur la hiérarchie des idées dans le texte.

 

        […] Ces inconvénients ne pèseraient guère si le cinéma m'apportait plus qu'aucun autre mode d'expression : ce n'est pas le cas.

        C'est l'évidence de l'image qui donne aux films leur force ou leur séduction : mais aussi par sa plénitude inéluctable la photographie arrête ma rêverie. C'est une des raisons pour lesquelles – on l'a dit souvent – l'adaptation d'un roman à l'écran est presque toujours regrettable. Le visage d'Emma Bovary est indéfini et multiple, son malheur déborde son cas particulier ; sur l'écran je vois un visage déterminé, et cela diminue la portée du récit. Je n'ai pas ce genre de déception quand l'intrigue a été conçue directement pour l'écran ; il me plaît que Tristana ait les traits de Catherine Deneuve : c'est que je suis d'avance résignée à ce que cette histoire n'ait que la dimension d'une anecdote. Souvent aussi l'importance que prend l'image visuelle appauvrit les lieux qu'elle me découvre. Sur le papier, " l'absente de tout bouquet " l'est par son parfum, par la texture de ses pétales autant que par sa couleur et sa forme : c'est à travers les mots la totalité d'une fleur qui est visée. Un paysage de cinéma, je le vois, j'en entends les rumeurs : mais je ne sens pas l'odeur salée de la mer, je ne suis pas éclaboussée par les embruns. Le cadrage des photographies les isole souvent du reste du monde. Si je lis le mot Tolède, toute l'Espagne m'est présente ; dans Tristana, les rues de Tolède, par la perfection même avec laquelle elles sont photographiées, ne me donnent rien d'autre qu'elles-mêmes. Parfois l'art du metteur en scène lui permet de dépasser ces limitations : cette campagne est si vivante que je crois en sentir sur ma peau la fraîcheur ; je ne me promène pas dans une rue, mais à Londres avec toute l'Angleterre autour de moi. Mais dans le meilleur des cas aucun film ne saurait atteindre à un certain degré de complexité. Moins expressive que l'image – et donc, quand on se borne à donner à voir, moins rapide –, l'écriture est hautement privilégiée quand il s'agit de transmettre un savoir. Quand une œuvre est riche, elle nous communique une expérience vécue qui s'enlève sur un fond de connaissance abstraites : sans ce contexte, l'expérience est mutilée ou même inintelligible. Or, des images visuelles ne suffisent pas à la fournir : si elles essaient de la suggérer, c'est grossièrement et en général avec maladresse. On s'en est aperçu quand Costa-Gavras a tourné l'Aveu. Il a réussi Z parce que l'intrigue était très simple, le contexte connu : une machination policière parmi d'autres. Mais l'Aveu n'a de sens que dans une situation qui renvoie à toute l'histoire de l'après-guerre en U.R.S.S. et dans les pays de l'Est. Les personnages n'existent pas seulement dans le moment du procès : chacun a toute une vie politique derrière soi. Dans le livre, on savait exactement à qui on avait affaire et on connaissait les raisons de chaque agissement. Réduit à un spectacle, le drame de London perdait son poids et son sens.

        Ma préférence pour les livres vient surtout, je pense, du fait que depuis mon enfance c'est dans la littérature que j'ai investi. Je suis plus sensible aux mots qu'aux images.

        Un des lieux communs qu'on rabâche dans certains milieux, c'est que désormais la littérature n'aura plus à jouer qu'un rôle secondaire ; l'avenir est au cinéma, à la télévision : à l'image. Je n'en crois rien. Quant à moi, je n'ai pas de poste de télévision et je n'en aurai jamais. L'image sur l'instant nous envoûte ; mais ensuite elle pâlit et s'atrophie. Les mots ont un immense privilège : on les emporte avec soi. Si je dis : " Nos jours meurent avant nous ", je recrée en moi avec exactitude la phrase écrite par Chateaubriand.

        La présence en chaque homme des autres hommes, c'est par le langage qu'elle se matérialise et c'est une des raisons qui me font tenir la littérature pour irremplaçable.

Simone de Beauvoir
Séries générales - Juin 1973
 


TRAVAIL D’ÉCRITURE : JUGER L’ARGUMENTATION DE L'AUTEUR 

L'attaque contre le cinéma est-elle honnête ?
- Y a-t-il des affirmations que rien ne justifie ?
- Les œuvres choisies comme exemples sont-elles d'égale valeur pour la littérature et pour le cinéma ?

Est-elle nuancée ?
- Simone de Beauvoir concède-t-elle quelques qualités au cinéma?
- Ne trouve-t-elle aucune exception aux critiques qu'elle formule ?

Est-elle convaincante ?
- Privilégie-t-elle l'analyse, le raisonnement (idées abstraites dans votre hiérarchie) ou les exemples ?
- Parmi les exemples proposés lequel est le moins discutable ? Sauriez-vous dire pourquoi ?

Rédigez trois paragraphes rendant compte de vos réponses.