LE GIBET ET LA CROIX

par Michel TICHIT
Lycée Claude Monet - Le Havre

Détail d'un Plan de Paris du 17ème siècle
On trouvera l'ensemble du plan dans les CD-Photos 
Paris au fil du temps 
édité par la Réunion des Musées Nationaux - 1995 -

Texte N° 1 : François VILLON, L'ÉPITAPHE VILLON

Ballade des Pendus

Frères humains qui après nous vivez,
N'ayez les cuers contre nous endurcis,
Car, se pitié de nous povres avez,
Dieu en aura plus tost de vous mercis .
Vous nous voiez cy attachez cinq, six :
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pieçà dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s'en rie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

Se frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir desdaing, quoy que fusmes occis
Par justice. Toutesfois, vous sçavez
Que tous hommes n'ont pas bons sens rassis;
Excusez nous, puisque sommes transsis ,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale fouldre.
Nous sommes morts, ame ne nous harie ;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

La pluie nous a debuez et lavez,
Et le soleil desséchiez et noircis;
Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez ,
Et arrachié la barbe et les sourcis.
Jamais nul temps nous ne sommes assis;
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie ,
Plus becquetez d'oiseaulx que dés à couldre.
Ne soiez donc de nostre confrairie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie ,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A luy n'ayons que faire ne que souldre .
Hommes, icy n'a point de mocquerie;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !


Texte n° 2 : AUVRAY - LA VIERGE AU PIED DE LA CROIX

Promenade de l'âme dévote, Rouen, 1633

UN SPECTRE, UNE CARCASSE ...

En extase je tombe, et sans sentir je sens
Une insensible main qui dérobe mes sens,
Tient mon âme en suspens, agilement transporte
Moi-même de moi-même, et sus un mont me porte;
Un mont épouvantable, horrible, où les corbeaux,
Laidement croassant, déchiraient par morceaux
Des corps suppliciés les entrailles puantes;
Là n’étaient que gibets, que potences sanglantes,
Qu’horreur, qu’effroi, que sang, qu’abomination,
Que mort, que pourriture et désolation.
Comme s’y promenait mon âme épouvantée,
Elle y vit une croix nouvellement plantée,
Construite, ce semblait, de trois sortes de bois;
Un homme massacré pendait sur cette croix,
Si crasseux, si sanglant, si meurtri, si difforme,
Qu’à peine y pouvait-on discerner quelque forme,
Car le sang que versait son corps en mille lieux
Déshonorait son front, et sa bouche et ses yeux;
Toute sa face était de crachats enlaidie,
Sa chair en mille endroits était toute meurtrie,
Sa croix de toutes parts pissait les flots de sang,
Ses pieds, ses mains, son chef, et sa bouche et son flanc,
En jetaient des ruisseaux, les cruelles tortures
Lui avaient tout demis les os de ses jointures,
Sa peau sanglante était cousue avec ses os,
Et son ventre attaché aux vertèbres du dos
Sans entrailles semblait, une épine cruelle
Fichait ses aiguillons jusque dans sa cervelle,
Dont les sanglots bouillons à mesure séchés
Coulaient, barbe et cheveux sur sa face couchez;
Ce qui restait encor de sa chair détranchée,
Pendait horriblement par lambeaux écorchée,
Tous ces membres étaient ou ployés, ou meurtris;
Bref, comme en ces lépreux confirmez et pourris,
L’on voyait au profond de ses larges ulcères
Ses veines, ses tendons, ses nerfs et ses artères,
L’on pouvait aisément lui compter tous les os,
Ce n’était qu’un squelet(te), qu’une sèche Atropos,
Un spectre, une carcasse, et pour bien dire en somme,
Ce mort ressemblait mieux un fantôme qu’un homme,
Sinon que de ses yeux morts et ensanglantés
Rejaillissaient encor tant de vives clartés,
Tant de traits, tant d’attraits, que pour moi il me semble
Que ce mort était vif, ou vif et mort ensemble...

(L'orthographe a été modernisée)


Texte N° 3 : Victor HUGO, L'ÉCHAFAUD
La légende des siècles

L'ÉCHAFAUD

C’était fini. Splendide, étincelant, superbe,
Luisant sur la cité comme la faulx sur l’herbe,
Large acier dont le jour faisait une clarté,
Ayant je ne sais quoi dans sa tranquillité
De l’éblouissement du triangle mystique,
Pareil à la lueur au fond d’un temple antique,
Le fatal couperet relevé triomphait.
Il n’avait rien gardé de ce qu’il avait fait
Qu’une petite tache imperceptible et rouge.

Le bourreau s’en était retourné dans son bouge;
Et la peine de mort, remmenant ses valets,
Juges, prêtres, était rentrée en son palais,
Avec son tombereau terrible dont la roue
Silencieuse, laisse un sillon dans la boue,
Qui se remplit de sang sitôt qu’elle a passé.
La foule disait bien! car l’homme est insensé,
Et ceux qui suivent tout, et dont c’est la manière,
Suivent même ce char et même cette ornière.
J’étais là. Je pensais. Le couchant empourprait
Le grave Hôtel de Ville aux luttes toujours prêt,
Entre Hier qu’il médite et Demain dont il rêve.
L’échafaud achevait, resté seul sur la Grève,
Sa journée, en voyant expirer le soleil.
Le crépuscule vint, aux fantômes pareil.
Et j’étais toujours là, je regardais la hache,
La nuit, la ville immense et la petite tache.

À mesure qu’au fond du firmament obscur
L'obscurité croissait comme un effrayant mur,
L’échafaud, bloc hideux de charpentes funèbres,
S’emplissait de noirceur et devenait ténèbres;
Les horloges sonnaient, non l’heure, mais le glas;
Et toujours, sur l’acier, quoique le coutelas
Ne fût qu’une forme épouvantable et sombre,
La rougeur de la tache apparaissait dans l’ombre.

Un astre, le premier qu’on aperçoit le soir,
Pendant que je songeais, montait dans le ciel noir.

Sa lumière rendait l’échafaud plus difforme.
L’astre se répétait dans le triangle énorme;
Il y jetait, ainsi qu’en un lac, son reflet,
Lueur mystérieuse et sacrée; il semblait
Que sur la tache horrible, aux meurtres coutumière,
L'astre laissait tomber sa larme de lumière.
Son rayon, comme un dard qui heurte et rebondit,
Frappait le fer d’un choc lumineux; on eût dit
Qu’on voyait rejaillir l’étoile de ta hache.
Comme un charbon tombant qui d’un feu se détache,
Il se répercutait dans ce miroir d’effroi,
Sur la justice humaine et sur l’humaine loi
De l’éternité calme auguste éclaboussure.
- "Est-ce au ciel que ce fer a fait une blessure?
Pensai-je. Sur qui donc frappe l’homme hagard?
Quel est donc ton mystère, ô glaive? " — Et mon regard
Errait, ne voyant plus rien qu'à travers un voile
De la goutte de sang que la goutte d'étoile.


Texte n° 4 : Aloysius BERTRAND

Gaspard de la Nuit (1842)

LE GIBET.

Que vois-je remuer autour de ce gibet?

FAUST.

Ah! ce que j'entends, serait-ce la bise nocturne qui glapit, ou le pendu qui pousse un soupir sur la fourche patibulaire?

Serait-ce quelque grillon qui chante tapi dans la mousse et le lierre stérile dont par pitié se chausse le bois?

Serait-ce quelque mouche en chasse sonnant du cor autour de ces oreilles sourdes à la fanfare des hallalis?

Serait-ce quelque escarbot qui cueille en son vol inégal un cheveu sanglant à son crâne chauve?

Ou bien serait-ce quelque araignée qui brode une demi-aune de mousseline pour cravate à ce col étranglé?

C'est la cloche qui tinte aux murs d'une ville, sous l'horizon, et la carcasse d'un pendu que rougit le soleil couchant.


Texte n° 5 : Charles BAUDELAIRE

Les Fleurs du Mal (1857)

Un voyage à Cythère

Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
Et planait librement à l'entour des cordages;
Le navire roulait sous un ciel sans nuages,
Comme un ange enivré d'un soleil radieux.

Quelle est cette île triste et noire? - C'est Cythère,
Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons,
Eldorado banal de tous les vieux garçons.
Regardez, après tout, c'est une pauvre terre.

- Ile des doux secrets et des fêtes du cœur!
De l'antique Vénus le superbe fantôme
Au-dessus de tes mers plane comme un arôme,
Et charge les esprits d'amour et de langueur.

Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
Vénérée à jamais par toute nation,
Où les soupirs des cœurs en adoration
Roulent comme l'encens sur un jardin de roses

Ou le roucoulement éternel d'un ramier!
- Cythère n'était plus qu'un terrain des plus maigres,
Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
J'entrevoyais pourtant un objet singulier!

Ce n'était pas un temple aux ombres bocagères,
Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
Entre-bâillant sa robe aux brises passagères;

Mais voilà qu'en rasant la côte d'assez près
Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
Nous vîmes que c'était un gibet à trois branches,
Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.

De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
Dans tous les coins saignants de cette pourriture;

Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
L'avaient à coups de bec absolument châtré.

Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
Le museau relevé, tournoyait et rôdait;
Une plus grande bête au milieu s'agitait
Comme un exécuteur entouré de ses aides.

Habitant de Cythère, enfant d'un ciel si beau,
Silencieusement tu souffrais ces insultes
En expiation de tes infâmes cultes
Et des péchés qui t'ont interdit le tombeau.

Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes!
Je sentis, à l'aspect de tes membres flottants,
Comme un vomissement, remonter vers mes dents
Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes;

Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
J'ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
Des corbeaux lancinants et des panthères noires
Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.

- Le ciel était charmant, la mer était unie;
Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
Hélas! et j'avais, comme en un suaire épais,
Le cœur enseveli dans cette allégorie.

Dans ton île, ô Vénus! je n'ai trouvé debout
Qu'un gibet symbolique où pendait mon image...
- Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût!


Texte 6 : Arthur RIMBAUD

Poèmes

BAL DES PENDUS

Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins
Les maigres paladins du diable
Les squelettes de Saladins.


Messire Belzébuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël!


Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles:
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
Se heurtent longuement dans un hideux amour.


Hurrah! les gais danseurs, qui n'avez plus de panse!
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs!
Hop! qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse!
Belzébuth enragé racle ses violons!


O durs talons, jamais on n'use sa sandale!
Presque tous ont quitté la chemise de peau;
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau


Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton:
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
Des preux, raides, heurtant armures de carton.


Hurrah! la bise siffle au grand bal des squelettes!
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer!
Les loups vont répondant des forêts violettes:
A l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer...


Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
Un chapelet d'amour sur leurs pâles vertèbres:
Ce n'est pas un moustier ici, les trépassés!


Oh! voilà qu'au milieu de la danse macabre
Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
Emporté par l'élan, comme un cheval se cabre:
Et, se sentant encor la corde raide au cou,


Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque
Avec des cris pareils à des ricanements,
Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.


Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins


Texte 7 : Théodore de BANVILLE

Gringoire


BALLADE DES PENDUS (LE VERGER DU ROI LOUIS)


Sur ses larges bras étendus,

La forêt où s’éveille Flore,

A des chapelets de pendus

Que le matin caresse et dore.

Ce boit sombre, où le chêne arbore

Des grappes de fruits inouïs

Même chez le Turc et le More,

C’est le verger du roi Louis.

 

Tous ces pauvres gens morfondus,

Roulant des pensers qu’on ignore,

Dans des tourbillons éperdus

Voltigent, palpitants encore.

Le soleil levant les dévore.

Regardez-les, cieux éblouis,

Danser dans les feux de l’aurore.

C’est le verger du roi Louis.

 

Ces pendus, du diable entendus,

Appellent des pendus encore.

Tandis qu’aux cieux, d’azur tendus,

Où semble luire un météore,

La rosée en l’air s’évapore,

Un essaim d’oiseaux réjouis

Par-dessus leur tête picore.

C’est le verger du roi Louis.

 

Envoi

 

Prince, il est un bois que décore

Un tas de pendus enfouis

Dans le doux feuillage sonore.

C’est le verger du roi Louis!


Références  complémentaires
L'édition de P. Mourier-Casile (Pocket classique) signale que Rimbaud s'est inspiré de
GAUTIER, Émaux et Camées, "Bûchers et tombeaux", "Le souper des armures".

Le poème de BANVILLE est chanté par Georges Brassens ( Tome 3 de son édition intégrale, disque intitulé "Le Pornographe",  Disques Philips 836291-2).