Faire l'amitié, par Claude Martin


Site FR3 : Un siècle d’écrivains : http://www.sv.vtcom.fr/ftv/fr3/ecrivain/gide.html

    Partenaires, confidents, entraîneurs ou complices : de très nombreux amis ont accompagné Gide tout au long de sa vie. De l'amitié envisagée comme une oeuvre.

   « Je voulais des amis, je n'ai eu que des amants. " Cette confidence que Gide aurait faite à Pierre Louys, il l'a souvent répétée, lui qui disait dans sa jeunesse vouloir " faire l'amitié " comme on fait l'amour-au sens ancien de l'expression (Titus, chez Racine :        " Ah lâche ! je fais l'amour, et renonce à l'empire... " ) où le verbe désignait mieux qu'aujourd'hui l'acte créateur d'une réalité nouvelle. Des amitiés, des amis vrais et divers, il en a fait beaucoup ; sur aucun des chemins, droits ou sinueux, unis ou accidentés, qu'a suivis sa longue vie il n'a jamais été qu'accompagné d'amis, qui furent autant de partenaires : Andy (Martin du Gard), de confidents (la Petite Dame), d'entraîneurs (Ghéon), de complices (Journal des Faux-monnayeurs : " Un ami, c'est quelqu'un avec qui on serait heureux de faire un mauvais coup " ), voire d'ennemis intimes (Claudel)... A certaines de ces amitiés, seule la mort mit un terme (avec Valéry, Martin du Gard...); d'autres se rompirent, souvent brutalement mais jamais à l'initiative de Gide (avec Louys, Claudel, Du Bos...); d'autres, après une période active (comme on dit d'un volcan), entrèrent en somnolence ou en tiédeur (avec Jammes, Alibert...); quelques-unes traversèrent des orages, des déserts (avec Rouart, Ruyters...) ; de chacune, l'abondante correspondance de Gide (qu'on commence à bien connaître, à travers les quelques vingt-cinq mille lettres, échangées avec plus de deux mille correspondants, aujourd'hui recensées dont environ la moitié a été publiée) nous dessine la courbe particulière. A nous, lecteurs, d'en estimer la saveur et le poids, quand lui-même n'a pas eu le loisir de faire ses comptes là-dessus ; à nous, qui disposons du recul nécessaire : " Pour bien juger, écrivait-il dans Caractères, il faut s'éloigner un peu de ce que l'on juge, après l'avoir aimé. Cela est vrai des pays, des êtres et de soi-même. "

    Mais Gide, c'est un écrivain, et seuls nous importent ses livres, diront ceux qu'irrite le biographique et qui pensent, pour avoir mal lu Proust, que tout ce qui touche la vie de " l'homme " n'a qu'un rapport illusoire, voire délétère, avec " l'oeuvre " . Celle-ci demeure seule vivante, et peu nous chaut que celui qui se trouve l'avoir produite ait eu ou non le sens de l'amitié et ait empli ou non son quotidien d'échanges et de rencontres en quoi s'émiette le moi social, radicalement autre que le moi créateur...

    -Mais si ! ces amitiés étaient aussi des oeuvres ; ou, plus exactement, si " faire l'amitié " procédait chez Gide du même besoin, du même dynamisme que la création littéraire et ne pouvait donc en être dissocié ? Il n'avait guère plus de vingt ans, son amitié avec Paul Valéry, " le petit Montpelliérain " que Louys lui avait " recommandé " , venait de naître ; de cette amitié (ou plutôt de leur correspondance qui commençait à l'incarner), il lui écrivit : " j'aimerais qu'elle ait certaine un¦té, certaine teinte fixe, certaine originalité stable, qui lui donne une saveur toute spéciale (…). Chacune de ces lettres serait quelque subtil paysage d'âme, plein de frissonnantes demi-teintes et de délicates analogies s'éveillant comme des échos aux vibrations des harmoniques ;- quelque spécieuse vision, que suivraient doucement découlées, les déductions de nos rêves. Et ces sortes de confidences nous révélaient bizarrement et délicieusement l'un à l'autre, en apprenant à l'un comment chez l'autre s'associent ces frêles images... " Passons sur l'humide style d'époque... Reste assez évident que Gide parle ici de l'amitié qu'il commence à " faire " comme d'un livre en chantier, d'un recueil de poèmes.

    Que chaque amitié, différente avec chaque ami différent, ait sa couleur, son dessin et son goût propre, voilà qui n'a rien que de banal-mais qui prend un sens particulier chez Gide. On l'a décrit divisé voire déchiré, contradictoire voire incohérent, ondoyant voire fuyant, protéiforme (l'homme des sincérités successives..., l'Edouard des Faux Monnayeurs : " Je ne suis jamais que ce que je crois que je suis-et cela varie sans cesse, de sorte que souvent, si je n'étais là pour les accointer, mon être du matin ne reconnaîtrait pas celui du soir. Rien ne saurait être plus différent de moi, que moi-même. " ) ; lui-même a éprouvé très tôt sa division intérieure : " Tu me sais compliqué (écrivait-il en 1902 à Francis Jammes), né d'un croisement de races, assis à un carrefour de religions, sentant en moi toutes les directions de Normands vers le sud, de Méridionaux vers le nord, portant en moi de si multiples raisons d'être qu'une seule peut-être me demeure impossible : être simplement. " Et plus tard, dans Si le grain ne meurt : " Je suis un être de dialogue ; tout en moi combat et se contredit. " Après le constat vient l'explication, la théorie : " Souvent je me suis persuadé que j'avais été contraint à l'oeuvre d'art, parce que je ne pouvais réaliser que par elle l'accord de ces éléments trop divers, qui sinon fussent restés à se combattre, ou tout au moins à dialoguer en moi. "

      Autrement dit, le mouvement premier, le drame originel est chez Gide l'impossibilité de choisir, ou le refus du choix (cette " peur de s'appauvrir " que devait durement stigmatiser Henri Massis) ; Les Nourritures terrestres le disaient lyriquement : " Formes diverses de la vie, toutes vous me parûtes belles !... La nécessité de l'option me fut toujours intolérable ; choisir m'apparaissait non tant élire, que repousser ce que je n'élisais pas. " Trente ans après, dans un Esprit non prévenu. " Mon esprit est, avant tout, ordonnateur. Mais mon coeur souffre de laisser rien à la porte. " Quand on ne peut se résoudre à choisir entre ses possibilités contradictoires, entre les routes divergentes qui s'ouvrent devant vous avec un égal et urgent attrait, la création artistique, l'oeuvre d'art qui actualise l'imaginaire apparaît comme la voie royale pour " s'en sortir " , pour vivre des vies qui, dans l'ordinaire réalité, sont exclusives l'une de l'autre. On peut à la fois se couler dans la peau de Michel pour vivre l'aventure immoraliste, dans celle d'Alissa pour faire l'expérience du renoncement mystique, dans celle de Lafcadio ou du pasteur de la Symphonie... On n'est certes ni Michel, ni Alissa, ni Lafcadio, mais comme, si l'on n'avait pas fait un autre choix, on avait en soi de quoi devenir l'un ou l'autre... Telle est, dit Gide, ma " méthode " de création ; et tel est le vrai romancier, ajoutât-il en recopiant (à la fin du Journal des Faux Monnayeurs) une formule de Thibaudet : " Le romancier authentique crée ses personnages avec les directions infinies de sa vie possible ; le romancier factice les crée avec la ligne unique de sa vie réelle. "

     Comrnent ne pas voir que les amitiés-comme aussi les voyages, les polémiques, les engagements (notamment politiques : contre le colonialisme, pour le communisme puis contre le stalinisme)...-répondent alors au même besoin ? Edouard parle-t-il des personnages de son futur roman ou de ses amis lorsqu'il écrit : " Mon coeur ne bat que par sympathie, je ne vis que par autrui ; par procuration, pourrais-je dire, par épousaille, et ne me sens jamais vivre plus intensément que quand je m'échappe à moi-même pour devenir n'importe qui " ? C'est son coté Protos (son coté diabolique, a-t-on dit jadis...),ce qui lui faisait dire à un Lafcadio de rencontre (Conversation avec un Allemand quelques années avant la guerre, dans Incidences) : " J'aime mieux faire agir que d'agir " ...

      Faire l'amitié, pour Gide, c'est, presque autant qu'en faisant oeuvre littéraire, se multiplier, se compliquer, juxtaposer (en les ordonnant) dans sa vie les plus divers engagements, étendre sa figure. Goethe, Flaubert, Malraux ont dit que l'écrivain moderne n'écrit pas " des livres " , mais ses OEuvres complètes : chez Gide, les amitiés en sont des tomes, indissociables des autres titres, des vrais titres. …