L'AMITIÉ
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Introduction : Importance de lamitié pour Gide qui a cherché « comment faire lamitié comme on fait lamour ». La distinction ne semble jamais nette dans les Faux-Monnayeurs, et cest sur lamitié plus spécialement virile que Gide semble fonder une nouvelle morale.Lamitié devient une façon déchapper au désir de possession, et aussi un élément de formation. Mais dans ce monde « où chacun triche » lamitié est-elle possible ?
Partie 1. Développement du sentiment de lamitié. Un exemple Bernard et Olivier.Les sentiments à loeuvre dans lamitié sont presque identiques à ceux qui interviennent au cours dune relation amoureuse.
un ami est quelquun quon voit avec des yeux différents. Cest ce que fait comprendre Édouard à Olivier lorsque celui-ci lui affirme « que son ami Armand est le plus intelligent et le plus intéressant de la famille [Vedel-Azaïs]. » Mais cest parce que cest celui auquel il sest le plus intéréssé. On trouve donc dans lamitié le même processus de cristallisation que dans lamour.
On peut remarquer également combien le narrateur souligne le caractère différent des deux amis que sont Olivier et Bernard. Dans le ch. 3 de la première partie on voit que O. sanglote, « étreint B. convulsivement », et que B. « repousse alors Olivier en riant ». Lun peut tout oser ; lautre envie cette attitude. Ce serait une illustration de l « attirance des contraires ».
Opposition aussi entre Olivier et Armand ; et entre les trois personnages qui représentent trois formes de révoltes. Les réseaux damitié fonctionnent comme des réseaux dopposition.
Lintérêt porté à lami se change en admiration. Cela provient dun jeu de séduction qui se met en place entre les deux personnages. Ainsi voyons nous que Bernard « aime étonner son ami »; et il « est lui-même sensible à ce qui perce damiration... » Lami nous donne limage narcissique que nous attendons de nous.
La rupture de ce processus entraîne leffritement de lamitié. Noter la jalousie qui naît entre Bernard et Olivier. Jalousie de B. quand il voit Olivier au bras dÉdouard ; jalousie bien plus grave de conséquences de Olivier quand il sait que Bernard dort dans la même chambre quÉdouard.Un gouffre se creuse alors entre les deux amis ; et lorsqu'ils discutent de la dissertation sur La Fontaine, Olivier veut épater son ami, puis regrette de ne pas avoir laissé parler Bernard...
Mais la frontière entre amitié et amour est parfois peu nette (gestes affectueux de Bernard et dOlivier au début du roman, qui ne se poursuivent pas du seul fait de Bernard, gêné...
Noter enfin la complicité qui lie les amis. (Armand et Bernard ; Olivier et Bernard...)
Transition : Linfluence dautrui devient cruciale qpour celui qui veut senrichir humainement.
Partie 2 : Lamitié constitue une solution entre lamour charnel et lamour mystique ; il est formateur du « Moi ». Cette « admiration tendre et passionnée » est aussi une recherche dappui. Cest, pour Gide, un idéal de la formation du Moi. Derrière lami se profile de père.
Bernard à Olivier « Quel gosse tu fais ».
Armand comme Olivier sont « privés de père » et le recherchent. Pauline indique que le père dOlivier ne soccupe guère de lui. Olivier multiplie les rencontres parce quil est à la recherche dun père. Bernard a une présence paternelle beaucoup plus forte - même sil ne sagit pas du père biologique
Nouvel aspect de lamitié : celle qui peut exister entre les adultes ou aînés et les cadets.Celle de Bernard et de Profitendieu. Ce dernier na cessé dêtre « présent » auprès de Bernard même sil lui a laissé toute sa liberté.Idéal : celle dÉdouard et dOlivier. Pauline « remet » à Édouard son fils. Mais Olivier est capable « avec ses remarques timides » dorienter le travail de lécrivain. Ce type damitié constitue un sauvetage moral. Cf. Thésée.
Transition. Mais aussi, sous le couvert de lamitié se développent des « liaisons dangereuses ».
Partie 3 : les faux amis
Le pire des « faux-amis » : le comte de Passavant. « Il est lami de beaucoup de monde ». Mais le narrateur avertir le lecteur que les attentions de Passavant pour Vincent sont fausses : il ne supporte pas la « réciproque » des particularités. La relation est factice.
Linfluence de Passavant sur ses amis Vincent, puis Armand est « corruptrice ». Elle a failli corrompre Olivier.
Mais, dune manière générale, lamitié dÉdouard est-elle plus authentique ? On note tout dabord le « duel » entre les deux romanciers (Passavant enlève Olivier à Édouard, il tente dattirer Sarah). Passavant est tout a fait corrupteur : il risqu denlever à Olivier son ami Bernard et Édouard. Mais Édouard nexpérimente-t-il pas aussi ? Chacun des deux utilise largent pour étendre son influence sur les autres. Bernard et Laura devront se séparer dÉdouard, comme Olivier de Passavant. Nest-ce pas aussi par « amitié » pour La Pérouse que Édouard fait placer Boris dans la pension ? Les résultats de cette « amitié » sont tragiques.
Dans un monde où chacun triche, peut-il y avoir une véritable amitié ? Le roman présente de nombreuses « liaisons dangereuses » , celle des Hommes Forts, par exemple « Rien ne permet de se lier autant que les vices commuins, tant il est vrai que la noblesse de lâme empêche la facilité de laccueil. » (Journal des Faux Monnayeurs).
Dès lors Boris est chassé de ce monde après avoir perdue son "amie"...
Une dernère interrogation demeure : lamitié dOlivier et Bernard repose-t-elle sur une véritable connaissance de lautre ? Cest la spontanéité qui caractérise la véritable amitié. Lamitié ne peut se contenter des masques et des faux-semblants.
Conclusion : Une conception de lamitié présentée avec clarté par Gide. Cette conception de lamitié comme Idéal de formation reste bien pédérastique, car elle initie, éduque et mêle les plaisirs des sens aux plaisirs spirituels.
Commentaire
Bon parcours pour un sujet délicat. Il se justifie par limportance évidente de la relation amicale dans le roman et par léchec de la plupart des entreprises amoureuses. Si les couples ne parviennent pas à se former, lamitié constitue-t-elle le lien idéal ?
On peut suivre à peu près le raisonnement pour lidée de la « cristallisation » de lamitié. Il y a des « affinités électives » et lon peut penser que lidée des « contraires » qui sattirent est mise en oeuvre par lauteur.
La véritable « amitié » présentée dans le livre est celle de Bernard et Olivier. Elle est dominée par Bernard, qui ,nayant pas de « crainte » vis à vis de son ami, se montre franc et direct avec lui. La timidité dont il fait preuve au début du roman, dans le Jardin du Luxembourg, est une retenue naturelle pleine de délicatesse qui respecte son ami et sa propre timidité. Mais il se montre direct, confident attentif, respectueux de la différence que marque Olivier. Il sera consterné par lenlaidissement de son ami sous leffet de la jalousie, et ne sortira de sa délicatesse que pour faire une oeuvre de véritable ami : lui marquer son refus de la complaisance. Il nessaie pas de dire à Olivier quil se trompe : il lui dit clairement quil nest plus lui-même. Lamitié de Bernard est donc sans arrière pensée, généreuse, ouverte, prête au partage pour le bonheur de son ami. Sans aucune tendance homosexuelle de la part de Bernard, elle surmonte un obstacle majeur quelle aide (maladroitement peut-être, mais...) à franchir.
Plus étrange est lamitié de Laura et dÉdouard : elle vient de la qualité des sentiments et de la connaissance de lautre ; par cette reconnaissance, ils ont décidé de renoncer à la relation amoureuse. Mais cette relation est inégalitaire : Édouard apporte aide et protection à Laura, et celle-ci qui le lui a demandé sen montre gênée. Ce quil y a de beau dans lamitié dÉdouard cest lempressement, le soutien, la générosité. Mais quont-ils à partager ? Chacun semble désormais dans un monde différent de lautre - et cette différence ne peut aboutir quà une sorte de rupture. Dabord parce que la demande dÉdouard a été malhonnête, ensuite parce quil tient à conserver, en face de Laura, une certaine image de lui-même, se vexe quand elle rit, manque de naturel...
l « amitié » dÉdouard pour Olivier est-elle de lamitié ? Il semble plutôt que l'on doive parler d'amour et on entrevoit bien dans les quelques notations du narrateur toutes les formes de lamour : le désir de séduction et la tendresse, lexigence et la coquetterie, la protection et linquiétude. Cest un véritable amour. Il lui manque peut-être de l'abnégation pour être aussi pur que lamitié : certes Édouard accueille Olivier, il avoue devant Pauline, il se rend surtout chez Passavant : il est donc capable d'un certain renoncement. Mais Édouard ne sera peut-être pas un ami fidèle. Et Olivier montre quelques faiblesses qui sont gênantes dans la formation dun véritable couple damis...
Gide na donc pas renouvelé le thème de lamitié. Même sil le développe dune manière très personnelle, il semble trop vouloir démontrer. Il nest pas deshonnête, mais il est de parti pris...