Le secret de l'échafaud - 1883
À Monsieur Edmond de Goncourt.
Les exécutions récentes me
remettent en mémoire l’extraordinaire histoire que voici :
— Ce soir-là, 5 juin 1864, sur
les sept heures, le docteur Edmond-Désiré Couty de la Pommerais,
récemment transféré de la Conciergerie à la Roquette, était assis,
revêtu de la camisole de force, dans la cellule des condamnés à mort.
Taciturne, il s’accoudait au
dossier de sa chaise, les yeux fixes. Sur la table, une chandelle
éclairait la pâleur de sa face froide. À deux pas, un gardien,
debout, adossé au mur, l’observait, bras croisés.
Presque toujours les détenus sont
contraints à un labeur quotidien sur le salaire duquel l’administration
prélève d’abord, en cas de décès, le prix de leur linceul, qu’elle
ne fournit pas. — Seuls, les condamnés à mort n’ont aucune tâche
à remplir.
Le prisonnier était de ceux qui ne
jouent pas aux cartes : on ne lisait, dans son regard, ni peur ni
espoir.
Trente-quatre ans ; brun ;
de moyenne taille, fort bien prise à la vérité ; les tempes,
depuis peu grisonnantes ; l’oeil nerveux, à demi-couvert ;
un front de raisonneur ; la voix mate et brève, les mains
saturniennes ; la physionomie compassée des gens étroitement
diserts ; les manières d’une distinction étudiée ; —
tel il apparaissait.
(L’on se souvient qu’aux assises
de la Seine, le plaidoyer, cependant très serré, cette fois, de Me
Lachaud, n’ayant pas anéanti, dans la conscience des jurés, le
triple effet produit par les débats, les conclusions du docteur Tardieu
et le réquisitoire de M. Oscar de Vallée, M. de la Pommerais,
convaincu d’avoir administré, dans un but cupide et avec
préméditation, des doses mortelles de digitaline à une dame de ses
amies — madame de Pauw — avait entendu prononcer contre lui, en
application des articles 301 et 302 du code pénal, la sentence
capitale.)
Ce soir-là, 5 juin, il ignorait
encore le rejet du pourvoi en cassation, ainsi que le refus de toute
audience de grâce sollicitée par ses proches. À peine son défenseur,
plus heureux, avait-il été distraitement écouté de l’Empereur. Le
vénérable abbé Crozes qui, avant chaque exécution, s’épuisait en
supplications aux Tuileries, était revenu sans réponse. — Commuer la
peine de mort, en de telles circonstances, n’était-ce pas
implicitement, l’abolir ? — L’affaire était d’exemple. À
l’estime du Parquet, le rejet du recours ne faisant plus question et
devant être notifié d’un instant à l’autre, M. Hendreich venait d’être
requis d’avoir à prendre livraison du condamné le 9 au matin à cinq
heures.
— Soudain un bruit de crosses de
fusils sonna sur le dallage du couloir ; la serrure grinça
lourdement ; la porte s’ouvrit ; les baïonnettes
brillèrent dans la pénombre ; le directeur de la Roquette, M.
Beauquesne, parut sur le seuil, accompagné d’un visiteur.
M. de La Pommerais, ayant relevé la
tète, reconnut, d’un coup d’oeil, en ce visiteur, l’illustre
chirurgien Armand Velpeau.
Sur un signe de qui de droit, le
gardien sortit. M. Beauquesne, après une muette présentation, s’étant
retiré lui-même, les deux collègues se trouvèrent seuls, tout à
coup, debout en face l’un de l’autre et les yeux sur les yeux.
La Pommerais, en silence, indiqua au
docteur sa propre chaise, puis alla s’asseoir sur cette couchette dont
les dormeurs, pour la plupart, sont bientôt réveillés de la vie en un
sursaut. — Comme on y voyait mal, le grand clinicien se rapprocha
du... malade, pour l’observer mieux et pouvoir causer à voix basse.
Velpeau, cette année-là,
entrait dans la soixantaine. À l’apogée de son renom, héritier du
fauteuil de Larrey à l’Institut, premier professeur de clinique
chirurgicale de Paris, et, par ses ouvrages, tous d'une rigueur de
déduction si nette et si vive, l’une des lumières de la science
pathologique actuelle, l’émérite praticien s’imposait déjà comme
l’une des sommités du siècle.
Après un froid moment de
silence :
— Monsieur, dit-il, entre
médecins, on doit s’épargner d’inutiles condoléances. D’ailleurs,
une affection de la prostate (dont, certes, je dois périr sous deux
ans, ou deux ans et demi) me classe aussi, à quelques mois d'échéance
de plus, dans la catégorie des condamnés à mort. Venons donc au fait,
sans préambules.
— Alors, selon vous, docteur, ma
situation judiciaire est… désespérée ? interrompit La
Pommerais.
— On le craint, répondit
simplement Velpeau.
— Mon heure est-elle fixée ?
— Je l’ignore ; mais, comme
rien n’est arrêté, encore, à votre égard, vous pouvez à coup
sûr, compter sur quelques jours.
La Pommerais passa, sur son front
livide, la manche de sa camisole de force.
Soit. Merci. Je serai prêt :
je l’étais déjà ; — désormais, le plus tôt sera le
mieux !
— Votre recours n’étant pas
rejeté, quant à présent du moins, reprit Velpeau, la proposition que
je vais vous faire n’est que conditionnelle. Si le salut vous arrive,
tant mieux !… Sinon...
Le grand chirurgien s’arrêta.
— Sinon ?… demanda La
Pommerais.
Velpeau, sans répondre, prit dans
se poche une petite trousse, l’ouvrit, en tira la lancette et, fendant
la camisole au poignet gauche, appuya le médium sur le pouls du jeune
condamné.
— Monsieur de la Pommerais,
dit-il, votre pouls me révèle un sang-froid, une fermeté rares. La
démarche que j’accomplis auprès de vous (et qui doit être tenue
secrète) a pour objet une sorte d’offre qui, même adressée à un
médecin de votre énergie, à un esprit trempé aux convictions
positives de notre Science et bien dégagé de toutes frayeurs
fantastiques de la Mort, pourrait sembler d’une extravagance ou d’une
dérision criminelles. Mais, nous savons, je pense, qui nous
sommes ; vous la prendrez donc en attentive considération, quelque
troublante qu’elle vous paraisse de prime abord.
— Mon attention vous est acquise,
monsieur, répondit La Pommerais.
— Vous êtes loin d’ignorer,
reprit Velpeau, que l’une des plus intéressantes questions de la
physiologie moderne est de savoir si quelque lueur de mémoire, de
réflexion, de sensibilité réelle persiste dans le cerveau de l’homme
après la section de la tête ?
À cette ouverture inattendue, le
condamné tressaillit ; puis, se remettant :
— Lorsque vous êtes entré,
docteur, répondit-il, j’étais, tout justement, fort préoccupé de
ce problème, doublement intéressant pour moi, d’ailleurs.
— Vous êtes au courant des
travaux écrits sur cette question, depuis ceux de Sœmmering, de Sue,
de Sédillot et de Bichat, jusqu’à ceux des modernes ?
— Et j’ai même assisté, jadis,
à l’un de vos cours de dissection sur les restes d’un supplicié.
— Ah !... Passons, alors. —
Avez-vous des notions exactes, au point de vue chirurgical, sur la
guillotine ?
La Pommerais, ayant bien regardé
Velpeau, répondit froidement :
— Non, monsieur.
— J’ai scrupuleusement étudié
l’appareil aujourd’hui même, continua sans s’émouvoir, le
docteur Velpeau : — c’est, je l’atteste, un instrument
parfait.
Le couteau-glaive agissant, à la
fois, comme coin, comme faux et comme masse, intersecte, en biseau, le
cou du patient en un tiers de seconde. Le décapité, sous le
heurt de cette atteinte fulgurante, ne peut donc pas plus ressentir de
douleur qu’un soldat n’en éprouve, sur le champ de bataille, de son
bras emporté dans le vent d’un boulet. La sensation, faute de temps,
est nulle et obscure.
— Il y a peut-être l’arrière-douleur ; il reste l’à vif de deux plaies ! — N’est-ce pas Julia
Fontenelle qui, donnant ses motifs, demande si cette vitesse même n’a
pas de conséquences plus douloureuses que l’exécution au damas ou à
la hache ?
— Il a suffi de Bérard pour faire
justice de cette rêverie ! répondit Velpeau.
Pour moi, j’ai la conviction,
basée sur cent expériences et sur mes observations particulières, que
l’ablation instantanée de la tête produit, au moment même, chez l’individu
détronqué, l’évanouissement anesthésique le plus absolu.
La seule syncope, sur-le-champ,
provoquée par la perte des quatre ou cinq litres de sang qui font
éruption hors des vaisseaux — (et, souvent, avec une force de
projection circulaire d’un mètre de diamètre) — suffirait à
rassurer les plus timorés à cet égard. Quant aux tressauts
inconscients de la machine charnelle, trop soudainement arrêtée en son
processus, ils ne constituent pas plus un indice de souffrance que... le
pantèlement d’une jambe coupée, par exemple, dont les muscles et les
nerfs se contractent, mais dont on ne souffre plus. Je dis que la
fièvre nerveuse de l’incertitude, la solennité des apprêts fatals
et le sursaut du matinal réveil sont le plus clair de la prétendue
souffrance, ici. L’amputation ne pouvant être qu’imperceptible, la réelle douleur n’est qu’imaginaire. Quoi ! tel
coup violent sur la tête non seulement n’est pas ressenti, mais ne
laisse aucune conscience de son choc, — telle simple lésion des
vertèbres entraîne l’insensibilité ataxique — et l’enlèvement
même de la tête, la scission de l’épine dorsale, l’interruption
des rapports organiques entre le coeur et le cerveau, ne suffiraient pas
à paralyser, au plus intime de l’être humain, toute sensation, même
vague, de douleur ? Impossible ! Inadmissible ! Et vous le
savez comme moi.
— Je l’espère, du moins, plus
que vous, monsieur ! répondit La Pommerais. Aussi, n’est-ce pas,
en réalité, quelque grosse et rapide souffrance physique (à
peine conçue dans le désarroi sensoriel et bien vite étouffée par l’envahissante
ascendance de la Mort), n’est-ce point cela, dis-je, que je redoute. C’est
autre chose.
— Voulez-vous essayer de
formuler ? dit Velpeau.
— Écoutez, murmura La Pommerais
après un silence, en définitive, les organes de la mémoire et de la
volonté, (s’ils sont circonscrits, chez l’Homme, dans les mêmes
lobes où nous les avons constatés chez… le chien, par exemple), —
ces organes, dis-je, sont respectés par le passage du couteau !
Nous avons relevé trop d’équivoques
précédentes, aussi inquiétantes qu'incompréhensibles, pour que je me
laisse aisément persuader de l’inconscience immédiate d’un
décapité. D’après les légendes, combien de têtes, interpellées,
ont tourné leur regard vers l’appelant ? — Mémoire des
nerfs ? Mouvements réflexes ? Vains mots !
Rappelez-vous la tête de ce matelot
qui, à la clinique de Brest, une heure et quart après décollation, coupait en deux, d’un mouvement des mâchoires — peut-être volontaire
— un crayon placé entre elles !... Pour ne choisir que cet
exemple, entre mille, la question réelle serait donc de savoir, ici, si
c’est, ou non, le moi de cet homme, qui, après la cessation de
l’hématose, impressionna les muscles de sa tête exsangue.
— Le moi n’est que dans l’ensemble,
dit Velpeau
— La moelle épinière prolonge le
cervelet, répondit M. de La Pommerais. Dès lors, où serait l’ensemble
sensitif ? Qui pourra le révéler ? — Avant huit jours, je
l’aurai, certes, appris !... et oublié.
— Il tient, peut-être, à vous
que l’Humanité soit fixée, à ce sujet, une fois pour toutes,
répondit lentement Velpeau, les yeux sur ceux de son interlocuteur. —
Et, parlons franc, c’est pour cela que je suis ici.
Je suis délégué auprès de vous
par une commission de nos plus éminents collègues de la Faculté de
Paris, et voici mon laisser-passer de l’Empereur. Il contient des
pouvoirs suffisamment étendus pour frapper d’un sursis, au besoin, l’ordre
même de votre exécution.
— Expliquez-vous… je ne vous
comprends plus, répondit La Pommerais, interdit.
— Monsieur de La Pommerais, au nom
de la Science qui nous est toujours chère et qui ne compte plus, parmi
nous, le nombre de ses martyrs magnanimes, je viens — (dans l’hypothèse,
pour moi plus que douteuse, où quelque expérience, convenue entre
nous, serait praticable) — réclamer de tout votre être la plus
grande somme d’énergie et d’intrépidité que l’on puisse
attendre de l’espèce humaine, Si votre recours en grâce est rejeté,
vous vous trouvez, étant médecin, un sujet compétent lui-même
dans la suprême opération qu’il doit subir. Votre concours serait
donc inestimable dans une tentative de... communication, ici. —
Certes, quelque bonne volonté dont vous puissiez vous proposer de faire
preuve, tout semble attester d’avance le résultat le plus
négatif ; — mais, enfin, avec vous, — (toujours dans l’hypothèse
où cette expérience ne serait pas absurde en principe), — elle offre
une chance sur dix mille d’éclairer miraculeusement, pour ainsi dire,
la physiologie moderne. L’occasion doit être, dès lors, saisie et,
dans le cas d’un signe d’intelligence victorieusement échangé
après l’exécution, vous laisseriez un nom dont la gloire
scientifique effacerait à jamais le souvenir de votre défaillance
sociale.
— Ah ! murmura La Pommerais
devenu blafard, mais avec un résolu sourire, — ah ! — je
commence à comprendre !... — Au fait, les supplices ont déjà
révélé le phénomène de la digestion, nous dit Michelot. Et... de
quelle nature serait votre expérience ?... Secousses galvaniques ?... Incitations du ciliaire ?... Injections de sang
artériel ?... Peu concluant, tout cela !
— Il va sans dire qu’aussitôt
après la triste cérémonie, vos restes s’en iront reposer en paix
dans la terre et qu’aucun de nos scalpels ne vous touchera, reprit
Velpeau. — Non !... Mais au tomber du couteau, je serai là, moi,
debout, en face de vous, contre la machine. Aussi vite que possible,
votre tête passera des mains de l’exécuteur entre les miennes. Et
alors l’expérience ne pouvant être sérieuse et concluante qu’en
raison de sa simplicité même — je vous crierai, très distinctement,
à l’oreille : — « Monsieur Couty de La Pommerais, en
souvenir de nos conventions pendant la vie, pouvez-vous, en ce
moment, abaisser, trois fois de suite, la paupière de votre
oeil droit en maintenant l’autre oeil tout grand ouvert ? » — Si, à ce moment, quelles que soient les autres contractions
du faciès, vous pouvez, par ce triple clin d’oeil, m’avertir que
vous m'avez entendu et compris, et me le prouver en impressionnant
ainsi, par un acte de mémoire et de volonté permanentes, votre muscle
palpébral, votre nerf zygomatique et votre conjonctive — en dominant
toute l’horreur, toute la houle des autres impressions de votre être
— ce fait suffira pour illuminer la Science, révolutionner nos
convictions. Et je saurai, n’en doutez pas, le notifier de manière à
ce que, dans l’avenir, vous laissiez moins la mémoire d’un criminel
que celle d’un héros.
À ces insolites paroles, M. de La
Pommerais parut frappé d’un saisissement si profond que, les pupilles
dilatées et fixées sur le chirurgien, il demeura, pendant une minute,
silencieux et comme pétrifié. — Puis, sans mot dire, il se leva, fit
quelques pas, très pensif, et, bientôt, secouant tristement la
tète :
— L’horrible violence du coup me
jettera hors de moi-même. Réaliser ceci me paraît au-dessus de tout
vouloir, de tout effort humain ! dit-il. D’ailleurs, on dit que
les chances de vitalité ne sont pas les mêmes pour tous les
guillotinés. Cependant... revenez, monsieur, le matin de l’exécution.
Je vous répondrai si je me prête, ou non, à cette tentative à la
fois effroyable, révoltante et illusoire. — Si c’est non, je compte
sur votre discrétion, n’est-ce pas, pour laisser ma tête saigner
tranquillement ses dernières vitalités dans le seau d’étain qui la
recevra.
— À bientôt donc, M. de La
Pommerais ? dit Velpeau en se levant aussi. — Réfléchissez.
Tous deux se saluèrent.
L’instant d’après, le docteur
Velpeau quittait la cellule : le gardien rentrait, et le condamné
s'étendait, résigné, sur son lit de camp pour dormir ou songer.
Quatre jours après, vers cinq
heures et demie du matin, M. Beauquesne, l’abbé Crozes, M. Claude et
M. Potier, greffier de la Cour impériale, entrèrent dans la cellule.
— Réveillé, M. de La Pommerais, à la nouvelle de l’heure fatale,
se dressa sur son séant fort pâle, et s’habilla vite. — Puis, il
causa dix minutes avec l’abbé Crozes, dont il avait déjà bien
accueilli les visites : on sait que le saint prêtre était doué
de cette onction d’inspiré qui rend vaillante la dernière heure.
Ensuite, voyant survenir le docteur Velpeau :
— J’ai travaillé, dit-il.
Voyez !
Et, pendant la lecture de l’arrêt,
il tint close sa paupière droite en regardant le chirurgien fixement de
son oeil gauche tout grand ouvert.
Velpeau s’inclina profondément,
puis, se tournant vers M. Hendreich, qui entrait avec ses aides, il
échangea, très vite, avec l’exécuteur, un signe d’intelligence.
La toilette fut rapide : l’on
remarqua que le phénomène des cheveux blanchissant à vue d’oeil
sous les ciseaux ne se produisit pas. — Une lettre d’adieu de sa
femme, lue à voix basse par l’aumônier, mouilla ses yeux de pleurs
que le prêtre essuya pieusement avec le morceau ramassé de l’échancrure
de la chemise. Une fois debout et sa redingote jetée sur les épaules,
on dut desserrer ses entraves aux poignets. Puis il refusa le verre d’eau-de-vie
et l’escorte se mit en marche dans le couloir. À l’arrivée au
portail, rencontrant, sur le seuil, son collègue :
— À tout à l’heure ! lui
dit-il très bas, — et adieu.
Soudain les vastes battants de fer s’entr’ouvrirent
et roulèrent devant lui.
Le vent du matin entra dans la
prison ; il faisait petit jour : la grande place, au loin s’étendait,
cernée d’un double cordon de cavalerie ; — en face, à dix
pas, en un demi-cercle de gendarmes à cheval, dont les sabres, tirés
à son apparition, bruirent, surgissait l’échafaud. — À quelque
distance parmi des envoyés de la presse, on se découvrait.
Là-bas, derrière les arbres, on
entendait les houleuses rumeurs de la foule, énervée par la nuit. Sur
les toits des guinguettes, aux fenêtres, quelques filles fripées,
livides, en soieries voyantes, — d’aucunes tenant encore une
bouteille de champagne — se penchaient en compagnie de tristes habits
noirs. — Dans l’air matinal, sur la place, des hirondelles volaient,
de-ci de-là
Seule, emplissant l’espace et
bornant la ciel, la guillotine semblait prolonger sur l’horizon l’ombre
de ses deux bras levés, entre lesquels bien loin là-haut, dans le
bleuissement de l’aube, on voyait scintiller la dernière étoile.
À ce funéraire aspect, le
condamné frémit, puis marcha résolument, vers l'échappée… Il
monta les degrés d’abord. Maintenant le couteau triangulaire brillait
sur le noir châssis, voilant l’étoile. Devant la planche fatale,
après le crucifix, il baisa cette messagère boucle de ses propres
cheveux ramassée pendant la toilette, par l'abbé Crozes, qui lui en
toucha les lèvres : — « Pour elle !… » dit-il.
Les cinq personnages se
détachaient, en silhouettes, sur l’échafaud : le silence, en
cet instant, se fit si profond que le bruit d’une branche cassée, au
loin, sous le poids d’un curieux, parvint, avec le cri et quelques
vagues et hideux rires, jusqu’au groupe tragique. Alors, comme l’heure
sonnait dont il ne devait pas entendre le dernier coup, M. de La
Pommerais aperçut, en face, de l’autre côté, son étrange
expérimentateur, qui, une main sur la plate-forme, le
considérait !… Il se recueillit une seconde et ferma les yeux.
Brusquement, la bascule joua, le
carcan s’abattit, le bouton céda, la lueur du couteau passa. Un choc
terrible secoua la plate-forme ; les chevaux se cabrèrent à l’odeur
magnétique du sang et l’écho du bruit vibrait encore, que, déjà le
chef sanglant de la victime palpitait entre les mains impassibles du
chirurgien de la Pitié, lui rougissant à flots les doigts, les
manchettes et les vêtements.
C’était une face sombre,
horriblement blanche, aux yeux rouverts et comme distraits, aux sourcils
tordue, au rictus crispé : les dents s’entrechoquaient ; le
menton, à l’extrémité du maxillaire inférieur, avait été
intéressé.
Velpeau se pencha vite sur cette
tête et articula, dans l’oreille droite, la question convenue. Si
affermi que fût cet homme, le résultat le fit tressaillir d’une
sorte de frayeur froide : la paupière de l’oeil droit s’abaissait,
l’oeil gauche, distendu, le regardait.
— Au nom de Dieu même et de
notre être, encore deux fois ce signe ! cria-t-il un peu éperdu.
Les cils se disjoignirent, comme
sous un effort interne ; mais la paupière ne se releva plus. Le
visage, de seconde en seconde, devenait rigide, glacé, immobile. C’était
fini.
Le docteur Velpeau rendit la tête
morte à M. Hendreich qui, rouvrant le panier, la plaça, selon l’usage,
entre les jambes du tronc déjà inerte.
Le grand chirurgien baigna ses mains
dans l’un des seaux destinés au lavage, déjà commencé, de la
machine. Autour de lui la foule s’écoulait, soucieuse, sans le
reconnaître. Il s’essuya, toujours en silence.
Puis, à pas lents, le front pensif
et grave ! — il rejoignit sa voiture demeurée à l’angle de la
prison. Comme il y montait, il aperçut le fourgon de justice qui s’éloignait
au grand trot vers Montparnasse.
Villiers de l'Isle-Adam
L'amour suprême
Le Figaro, 23 octobre 1883

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