Monsieur,
Je mets sous vos yeux
une série de faits qui se sont accomplis à Jersey dans ces dernières
années.
Il y a quinze ans,
Cahot, assassin, fut condamné à mort et gracié. il y a huit ans,
Thomas Nicolle, assassin, fut condamné à mort et gracié. Il y a trois
ans, en 1851, Jacques Fouquet, assassin, fut condamné à mort et
gracié. Pour tous ces criminels la mort fut commuée en déportation.
Pour obtenir ces grâces, à ces diverses époques, il a suffi d’une
pétition des habitants de l’île.
J’ajoute qu’en 1851
on se borna également à déporter Edward Carlton, qui avait assassiné
sa femme dans des circonstances horribles.
Voilà ce qui s’est
passé depuis quinze ans dans l’île d’où je vous écris.
Par suite de tous ces
faits significatifs, on a effacé les scellements du gibet sur le vieux
Mont-Patibulaire de Saint-Hélier, et il n’y a plus de bourreau à
Jersey.
Maintenant quittons
Jersey et venons à Guernesey.
Tapner, assassin, incendiaire et voleur,
est condamné à mort. À l’heure qu’il est, monsieur, et au besoin
les faits que je viens de vous citer suffiraient à le prouver, dans
toutes les consciences saines et droites la peine de mort est
abolie ; Tapner condamné, un cri s’élève, les pétitions se
multiplient ; une, qui s’appuie énergiquement sur le principe de
l’inviolabilité de la vie humaine, est signée par six cents
habitants les plus éclairés de l’île. Notons ici que, des
nombreuses sectes chrétiennes qui se partagent les quarante mille
habitants de Guernesey, trois ministres seulement* ont accordé leur
signature à ces pétitions. *[M. Pearce, M. Carey, M. Cockburn.] Tous
les autres l’ont refusée. Ces hommes ignorent probablement que la
croix est un gibet. Le peuple criait : grâce ! le prêtre a
crié : mort ! Plaignons le prêtre et passons. Les pétitions
vous sont remises, monsieur. Vous accordez un sursis. En pareil cas,
sursis signifie commutation. L’île respire ; le gibet ne sera
point dressé. Point. Le gibet se dresse. Tapner est pendu.
Après réflexion.
Pourquoi ?
Pourquoi refuse-t-on à
Guernesey ce qu’on avait tant de fois accordé à Jersey ?
pourquoi la concession à l’une et l’affront à l’autre ?
pourquoi la grâce ici et le bourreau là ? pourquoi cette
différence là où il y avait parité ? quel est le sens de ce
sursis qui n’est plus qu’une aggravation ? est-ce qu’il y
aurait un mystère ? à quoi a servi la réflexion ?
Il se dit, monsieur, des
choses devant lesquelles je détourne la tête. Non, ce qui se dit n’est
pas. Quoi ! une voix, la voix la plus obscure, ne pourrait pas, si
c’est la voix d’un exilé, demander grâce, dans un coin perdu de l’Europe,
pour un homme qui va mourir, sans que M. Bonaparte l’entendît !
sans que M. Bonaparte intervînt ! sans que M. Bonaparte mît le
holà ! Quoi ! M. Bonaparte qui a la guillotine de Belley, la
guillotine de Draguignan et la guillotine de Montpellier, n’en aurait
pas assez, et aurait l’appétit d’une potence à Guernesey !
Quoi ! dans cette affaire, vous auriez, vous monsieur, craint de
faire de la peine au proscripteur en donnant raison au proscrit, l’homme
pendu serait une complaisance, ce gibet serait une gracieuseté, et vous
auriez fait cela pour « entretenir l’amitié » !
Non, non, non ! je ne le crois pas, je ne puis le croire ; je
ne puis en admettre l’idée, quoique j’en aie le frisson !
En présence de la
grande et généreuse nation anglaise, votre reine aurait le droit de
grâce et M. Bonaparte aurait le droit de veto ! En même temps qu’il
y a un tout-puissant au ciel, il y aurait ce tout-puissant sur la
terre ! – Non !
Seulement il n’a pas
été possible aux journaux de France de parler de Tapner. Je constate
le fait, mais je n’en conclus rien.
Quoi qu’il en soit,
vous avez ordonné, ce sont les termes de la dépêche, que la justice
« suivît son cours » ; quoi qu’il en soit, tout
est fini ; quoi qu’il en soit, Tapner, après trois sursis* et
trois réflexions (*Du 27 janvier au 3 février. – Du 3 février au 6.
– Du 6 au 10), a été pendu hier 10 février, et, – si, par
aventure, il y a quelque chose de fondé dans les conjectures que je
repousse, – voici, monsieur, le bulletin de la journée. Vous
pourriez, dans ce cas, le transmettre aux Tuileries. Ces détails n’ont
rien qui répugne à l’empire du Deux Décembre ; il planera avec
joie sur cette victoire. C’est un aigle à gibets.
Depuis quelques jours,
le condamné était frissonnant. Le lundi 6 on avait entendu un dialogue
entre lui et un visiteur : – Comment êtes-vous ? – J’ai plus peur de la mort que jamais. – Est-ce du supplice
que vous avez peur ? – Non, pas de cela... Mais quitter mes
enfants ! et il s’était mis à pleurer. Puis il avait
ajouté – Pourquoi ne me laisse-t-on pas le temps de me
repentir ? La dernière nuit, il a lu plusieurs fois le psaume
51.
Puis, après s’être
étendu un moment sur son lit, il s’est jeté à genoux. Un assistant
s’est approché et lui a dit – Sentez-vous que vous avez besoin
de pardon ? Il a répondu : Oui. La même personne
a repris – Pour qui priez-vous ? Le condamné a dit Pour
mes enfants. Puis il a relevé la tète, et l’on a vu son visage
inondé de larmes, et il est resté à genoux. Entendant sonner quatre
heures du matin, il s’est tourné et a dit aux gardiens – J’ai
encore quatre heures, mais où ira ma misérable âme ? Les
apprêts ont commencé ; on l’a arrangé comme il fallait qu’il
fût ; le bourreau de Guernesey pratique peu ; le condamné a
dit tout bas au sous-shérif – Cet homme saura-t-il bien faire la
chose ? – Soyez tranquille, a répondu le sous-shérif. Le
procureur de la reine est entré ; le condamné lui a tendu la
main ; le jour naissait, il a regardé la fenêtre blanchissante du
cachot et a murmuré Mes enfants ! Et il s’est mis à lire
un livre intitulé CROYEZ ET VIVEZ.
Dès le point du jour
une multitude immense fourmillait aux abords de la geôle.
Un jardin était
attenant à la prison. On y avait dressé l’échafaud. Une brèche
avait été faite au mur pour que le condamné passât. À huit heures
du matin, la foule encombrant les rues voisines, deux cents spectateurs
« privilégiés » étant dans le jardin, l’homme a paru à la
brèche. Il avait le front haut et le pas ferme ; il était
pâle ; le cercle rouge de l’insomnie entourait ses yeux. Le mois
qui venait de s’écouler l’avait vieilli de vingt années. Cet homme
de trente ans en paraissait cinquante. « Un bonnet de coton blanc
profondément enfoncé sur la tête et relevé sur le front, – dit un
témoin oculaire – vêtu de la redingote brune qu’il portait aux
débats, et chaussé de vieilles pantoufles », il a fait le
tour d’une partie du jardin dans une allée sablée exprès. Les
bordiers, le shérif, le lieutenant-shérif, le procureur de la reine,
le greffier et le sergent de la reine l’entouraient. Il avait les
mains liées ; mal, comme vous allez voir. Pourtant, selon l’usage
anglais, pendant que les mains étaient croisées par les liens sur la
poitrine, une corde rattachait les coudes derrière le dos. Il marchait
l’oeil fixé sur le gibet. Tout en marchant il disait à voix haute
– Ah ! mes pauvres enfants ! À côté de lui, le
chapelain Bouwerie, qui avait refusé de signer la demande en grâce,
pleurait. L’allée sablée menait à l’échelle. Le noeud pendait.
Tapner a monté. Le bourreau tremblait ; les bourreaux d’en bas
sont quelquefois émus. Tapner s’est mis lui-même sous le noeud
coulant et y a passé son cou, et, comme il avait les mains peu
attachées, voyant que le bourreau, tout égaré, s’y prenait mal, il
l’a aidé. Puis, « comme s’il eût pressenti ce qui allait
suivre, – dit le même témoin, – il a dit Liez-moi donc
mieux les mains. – C’est inutile, a répondu le bourreau.
(*Exécution de J. -C. Tapner. (Imprimé au bureau du Star de
Guernesey. )
Tapner étant ainsi
debout dans le noeud coulant, les pieds sur la trappe, le bourreau a
rabattu le bonnet sur son visage, et l’on n’a plus vu de cette face
pâle qu’une bouche qui priait. La trappe prête à s’ouvrir sous
lui avait environ deux pieds carrés. Après quelques secondes, le temps
de se retourner, l’homme des « hautes œuvres » a pressé le
ressort de la trappe. Un trou s’est fait sous le condamné, il y est
tombé brusquement, la corde s’est tendue, le corps a tourné, on a
cru l’homme mort. « On pensa, dit le témoin, que Tapner avait
été tué roide par la rupture de la moelle épinière. » Il était
tombé de quatre pieds de haut, et de tout son poids, et c’était un
homme de haute taille ; et le témoin ajoute « Ce
soulagement des coeurs oppressés ne dura pas deux minutes. » Tout
à coup, l’homme, pas encore cadavre et déjà spectre, a
remué ; les jambes se sont élevées et abaissées l’une après
l’autre comme si elles essayaient de monter des marches dans le vide,
ce qu’on entrevoyait de la face est devenu horrible, les mains,
presque déliées, s’éloignaient et se rapprochaient « comme pour
demander assistance », dit le témoin. Le lien des coudes s’était
rompu à la secousse de la chute. Dans ces convulsions, la corde s’est
mise à osciller, les coudes du misérable ont heurté le bord de la
trappe, les mains s’y sont cramponnées, le genou droit s’y est
appuyé, le corps s’est soulevé, et le pendu s’est penché sur la
foule. Il est retombé, puis a recommencé. Deux fois, dit le
témoin. La seconde fois il s’est dressé à un pied de hauteur ;
la corde a été un moment lâche. Puis il a relevé son bonnet et la
foule a vu ce visage. Cela durait trop, à ce qu’il paraît. Il a
fallu finir. Le bourreau qui était descendu, est remonté, et a fait,
je cite toujours le témoin oculaire, « lâcher prise au
patient ». La corde avait dévié ; elle était sous le
menton ; le bourreau l’a remise sous l’oreille ; après
quoi il a « pressé sur les deux épaules » (*Gazette de
Guernesey, 11 février ). Le bourreau et le spectre ont lutté un
moment. Le bourreau a vaincu. Puis cet infortuné, condamné lui-même,
s’est précipité dans le trou où pendait Tapner, lui a étreint les
deux genoux et s’est suspendu à ses pieds. La corde s’est balancée
un moment, portant le patient et le bourreau, le crime et la loi. Enfin,
le bourreau a lui-même « lâché prise ». C’était fait. L’homme
était mort.
Vous le voyez, monsieur,
les choses se sont bien passées. Cela a été complet, Si c’est un
cri d’horreur qu’on a voulu, on l’a.
La ville étant bâtie
en amphithéâtre, on voyait cela de toutes les fenêtres. Les regards
plongeaient dans le jardin.
La foule criait shame !
shame ! Des femmes sont tombées évanouies.
Pendant ce temps-là,
Fouquet, le gracié de 1851, se repent. Le bourreau a fait de Tapner un
cadavre ; la clémence a refait de Fouquet un homme.
Dernier détail.
Entre le moment où
Tapner est tombé dans le trou de la trappe et l’instant où le
bourreau, ne sentant plus de frémissement, lui a lâché les pieds, il
s’est écoulé douze minutes. Douze minutes ! Qu’on calcule
combien cela fait de temps, si quelqu’un sait à quelle horloge se
comptent les minutes de l’agonie ! Voilà donc, monsieur, de
quelle façon Tapner est mort.
Cette exécution a
coûté cinquante mille francs. C’est un beau luxe*.
(« L’exécuteur
Rooks a déjà coûté près de deux mille livres sterling au
fisc », Gazette de Guernesey, 11 février. Rooks n’avait
encore pendu personne ; Tapner est son coup d’essai. Le dernier
gibet qu’ait vu Guernesey remonte à vingt-quatre ans. Il fut dressé
pour un assassin nommé Béasse, exécuté le 3 novembre 1830.)
Quelques amis de la
peine de mort disent qu’on aurait pu avoir cette strangulation pour
« vingt-cinq livres sterling ». Pourquoi lésiner ?
Cinquante mille francs ! quand on y pense, ce n’est pas trop
cher ; il y a beaucoup de détails dans cette chose-là.
On voit l’hiver, à
Londres, dans de certains quartiers, des groupes d’êtres pelotonnés
dans les angles des rues, au coin des portes, passant ainsi les jours et
les nuits, mouillés, affamés, glacés, sans abri, sans vêtements et
sans chaussures, sous le givre, et sous la pluie. Ces êtres sont des
vieillards, des enfants et des femmes ; presque tous
irlandais ; comme vous, monsieur. Contre l’hiver ils ont la rue,
contre la neige ils ont la nudité, contre la faim ils ont le tas d’ordures
voisin. C’est sur ces indigences-là que le budget prélève les
cinquante mille francs donnés au bourreau Rooks. Avec ces cinquante
mille francs, on ferait vivre pendant un an cent de ces familles. Il
vaut mieux tuer un homme.
Ceux qui croient que le
bourreau Rooks a commis quelque maladresse paraissent être dans l’erreur.
L’exécution de Tapner
n’a rien que de simple. C’est ainsi que cela doit se passer. Un
nommé Tawel a été pendu récemment par le bourreau de Londres, qu’une
relation que j’ai sous les yeux qualifie ainsi : « Le maître des
exécuteurs, celui qui s’est acquis une célébrité sans rivale dans
sa peu enviable profession. » Eh bien, ce qui est arrivé à Tapner
était arrivé à Tawel.* (lire la note)
On aurait tort de dire
qu’aucune précaution n’avait été prise pour Tapner. Le jeudi 9,
quelques zélés de la peine capitale avaient visité la potence déjà
toute prête dans le jardin. S’y connaissant, ils avaient remarqué
que « la corde était grosse comme le pouce et le noeud
coulant gros comme le poing ». Avis avait été donné au procureur
royal, lequel avait fait remplacer la grosse corde par une corde fine.
De quoi donc se plaindrait-on ?
Tapner est resté une
heure au gibet. L’heure écoulée, on l’a détaché ; et le
soir, à huit heures, on l’a enterré dans le cimetière dit des
étrangers, à côté du supplicié de 1830, Béasse.
Il y a encore un autre
être condamné. C’est la femme de Tapner. Elle s’est évanouie,
deux fois en lui disant adieu ; le second évanouissement a duré
une demi-heure ; on l’a crue morte.
Voilà, monsieur, j’y
insiste, de quelle façon est mort Tapner.
Un fait que je ne puis
vous taire, c’est l’unanimité de la presse locale sur ce point – Il
n’y aura plus d’exécution à mort dans ce pays, l’échafaud n’y
sera plus toléré.
La Chronique de
Jersey du 11 février ajoute « Le supplice a été plus atroce
que le crime, »
J’ai peur que, sans le
vouloir, vous n’ayez aboli la peine de mort à Guernesey.
Je livre en outre à vos
réflexions ce passage d’une lettre que m’écrit un des principaux
habitants de l’île* : « L’indignation était au comble, et
si tous avaient pu voir ce qui se passait sous le gibet, quelque
chose de sérieux serait arrivé, on aurait tâché de sauver celui
qu’on torturait. »
Je vous confie ces
criailleries.
Mais revenons à Tapner.
La théorie de l’exemple
est satisfaite. Le philosophe seul est triste, et se demande si c’est
là ce qu’on appelle la justice « qui suit son cours ».
Il faut croire que le
philosophe a tort. Le supplice a été effroyable, mais le crime était
hideux. Il faut bien que la société se défende, n’est-ce pas ?
où en serions nous si, etc., etc., etc. ? L’audace des malfaiteurs n’aurait
plus de bornes. On ne verrait qu’atrocités et guet-apens. Une
répression est nécessaire. Enfin, c’est votre avis, monsieur, les
Tapner doivent être pendus, à moins qu’ils ne soient empereurs.
Que la volonté des
hommes d’État soit faite !
Les idéologues, les
rêveurs, les étranges esprits chimériques qui ont la notion du bien
et du mal, ne peuvent sonder sans trouble certains côtés du problème
de la destinée.
Pourquoi Tapner, au lieu
de tuer une femme, n’en a-t-il pas tué trois cents, en ajoutant au
tas quelques centaines de vieillards et d’enfants ? pourquoi, au
lieu de forcer une porte, n’a-t-il pas crocheté un serment ?
pourquoi, au lieu de dérober quelques schillings, n’a-t-il pas volé
vingt-cinq millions ? Pourquoi, au lieu de brûler la maison
Saujon, n’a-t-il pas mitraillé Paris ? Il aurait un ambassadeur
à Londres.
Il serait pourtant bon
qu’on en vînt à préciser un peu le point où Tapner cesse d’être
un brigand et où Schinderhannes commence à devenir de la politique.
Tenez, monsieur, c’est
horrible. Nous habitons, vous et moi, l’infiniment petit. Je ne suis
qu’un proscrit et vous n’êtes qu’un ministre. Je suis de la
cendre, vous êtes de la poussière. D’atome à atome on peut se
parler. On peut d’un néant à l’autre se dire ses vérités. Eh
bien, sachez-le, quelles que soient les splendeurs actuelles de votre
politique, quelle que soit la gloire de l’alliance de M. Bonaparte,
quelque honneur qu’il y ait pour vous à mettre votre tête à côté
de la sienne dans le bonnet qu’il porte, si retentissants et si
magnifiques que soient vos triomphes en commun dans l’affaire turque, monsieur, cette corde qu’on noue au cou d’un homme, cette trappe qu’on
ouvre sous ses pieds, cet espoir qu’il se cassera la colonne
vertébrale en tombant, cette face qui devient bleue sous le voile
lugubre du gibet, ces yeux sanglants qui sortent brusquement de leur
orbite, cette langue qui jaillit du gosier, ce rugissement d’angoisse
que le noeud étouffe, cette âme éperdue qui se cogne au crâne sans
pouvoir s’en aller, ces genoux convulsifs qui cherchent un point d’appui,
ces mains liées et muettes qui se joignent et qui crient au secours, et
cet autre homme, cet homme de l’ombre, qui se jette sur ces
palpitations suprêmes, qui se cramponne aux jambes du misérable et qui
se pend au pendu, monsieur, c’est épouvantable. Et si par hasard les
conjectures que j’écarte avaient raison, si l’homme qui s’est
accroché aux pieds de Tapner était M. Bonaparte, ce serait monstrueux. Mais, je le répète, je ne crois pas cela. Vous n’avez obéi à
aucune influence ; vous avez dit : que la justice « suive
son cours » ; vous avez donné cet ordre comme un autre ;
les rabâchages sur la peine de mort vous touchent peu. Pendre un homme,
boire un verre d’eau. Vous n’avez pas vu la gravité de l’acte. C’est
une légèreté d’homme d’État ; rien de plus. Monsieur,
gardez vos étourderies pour la terre, ne les offrez pas à l’éternité.
Croyez-moi, ne jouez pas avec ces profondeurs-là ; n’y jetez
rien de vous. C’est une imprudence. Ces profondeurs-là, je suis plus
près que vous, je les vois. Prenez garde. Exsul sicut mortuus. Je
vous parle de dedans le tombeau.
Bah ! qu’importe !
Un homme pendu ; et puis après ? une ficelle que nous allons
rouler, une charpente que nous allons déclouer, un cadavre que nous
allons enterrer, voilà grand’chose. Nous tirerons le canon, un peu de
fumée en Orient, et tout sera dit. Guernesey, Tapner, il faut un
microscope pour voir cela. Messieurs, cette ficelle, cette poutre, ce
cadavre, ce méchant gibet imperceptible, cette misère, c’est l’immensité.
C’est la question sociale, plus haute que la question politique. C’est
plus encore, c’est ce qui n’est plus la terre. Ce qui est peu de
chose, c’est votre canon, c’est votre politique, c’est votre
fumée. L’assassin qui du matin au soir devient l’assassiné, voilà
ce qui est effrayant ; une âme qui s’envole tenant le bout de
corde du gibet, voilà ce qui est, entre deux dîners, formidable.
Hommes d’État, entre deux protocoles, entre deux sourires, vous
pressez nonchalamment de votre pouce ganté de blanc le ressort de la
potence, et la trappe tombe sous les pieds du pendu. Cette trappe,
savez-vous ce que c’est ? C’est l’infini qui apparaît ;
c’est l’insondable et l’inconnu ; c’est la grande ombre qui
s’ouvre brusque et terrible sous votre petitesse.
Continuez. C’est bien.
Qu’on voie les hommes du vieux monde à l’oeuvre. Puisque le passé
s’obstine, regardons-le. Voyons successivement toutes ses
figures : à Tunis, c’est le pal ; chez le czar, c’est le
knout ; chez le pape, c’est le garrot ; en France, c’est
la guillotine ; en Angleterre, c’est le gibet ; en Asie et
en Amérique, c’est le marché d’esclaves. Ah ! tout cela s’évanouira !
Nous les anarchistes, nous les démagogues, nous les buveurs de sang,
nous vous le déclarons, à vous les conservateurs et les sauveurs, la
liberté humaine est auguste, l’intelligence humaine est sainte, la
vie humaine est sacrée, l’âme humaine est divine. Pendez
maintenant !
Prenez garde. L’avenir
approche. Vous croyez vivant ce qui est mort et vous croyez mort ce qui
est vivant. La vieille société est debout, mais morte, vous dis-je.
Vous vous êtes trompés. Vous avez mis la main dans les ténèbres sur
le spectre et vous en avez fait votre fiancée. Vous tournez le dos à
la vie ; elle va tout. à l’heure se lever derrière vous. Quand
nous prononçons ces mots, progrès, révolution, liberté, humanité,
vous souriez, hommes malheureux, et vous nous montrez la nuit où nous
sommes et où vous êtes. Vraiment, savez-vous ce que c’est que cette
nuit ? Apprenez-le, avant peu les idées en sortiront énormes et
rayonnantes. La démocratie, c’était hier la France ; ce sera
demain l’Europe. L’éclipse actuelle masque le mystérieux
agrandissement de l’astre.
Je suis, monsieur, votre
serviteur,
VICTOR HUGO
Marine-Terrace, 11 février
1854
* « La trappe tomba, et le malheureux
homme se livra tout d’abord à de violentes convulsions. Tout son
corps frissonna. Les bras et les jambes se contractèrent, puis
retombèrent ; se contractèrent encore, puis retombèrent
encore ; se contractèrent encore, et ce ne fut qu’après ce
troisième effort que le pendu ne fut plus qu’un cadavre. » (Execution
of Tawel. Thorne’s printing establishment. Charles Street.
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