Eugène Sue - Les Mystères de Paris

 

        Textes de Hugo

        Textes du XIXe

        Arguments


Le père d'Eugène Sue, Jean-Joseph Sue, était médecin-chirurgien. Il a publié en 1797 un traité intitulé : Singulière étude sur la décolation par la guillotine où il soutient que la guillotine, contrairement aux idées reçues, n'est pas un supplice rapide et sans douleur puisque toutes les observations montrent que les visages des suppliciés continuent, pendant de longues minutes, à exprimer la douleur la plus extrême, ainsi que leur corps, qui n'est envahi par la mort que progressivement.


La punition

    La scène se passe dans un salon tendu de rouge brillamment éclairé.
    Rodolphe, revêtu d'une longue robe de chambre de velours noir, qui augmente encore la pâleur de sa figure, est assis devant une grande table recouverte d'un tapis. Sur cette table on voit deux portefeuilles, celui qui a été volé à Tom par le Maître d'école dans la Cité et celui qui appartient à ce brigand ; la chaîne de similor de la Chouette, à laquelle est suspendu le petit Saint-Esprit de lapis-lazuli, le stylet encore ensanglanté qui a frappé Murph, la pince de fer qui a servi à l'effraction de la porte, et enfin les cinq billets de mille francs que le Chourineur a été chercher dans une pièce voisine.
    Le docteur noir est assis d'un côté de la table. Le Chourineur de l'autre.
    Le Maître d'école, étroitement garrotté, hors d'état de faire un mouvement, est placé dans un grand fauteuil à roulettes, au milieu du salon.
    Les gens qui ont apporté cet homme se sont retirés.
    Rodolphe, le docteur, le Chourineur et l'assassin restent seuls.
    Rodolphe n'est plus irrité : il reste calme, triste, recueilli ; il va accomplir une mission solennelle et formidable.
    Le docteur est pensif.
    Le Chourineur ressent une crainte vague, il ne peut détacher son regard du regard de Rodolphe
    Le Maître d'école est livide... il a peur...
    Une arrestation légale lui eût paru moins redoutable peut-être, son audace ne l'eût pas abandonné devant un tribunal ordinaire ; mais tout ce qui l'entoure le surprend, l'effraye ; il est au pouvoir de Rodolphe, qu'il considérait comme un artisan capable de le trahir ou de faiblir à l'heure du crime, et qu'il a voulu sacrifier à ce soupçon et à l'espoir de profiter seul du vol...
    Et à cette heure, Rodolphe lui apparaît terrible et imposant comme la justice.
    Le plus profond silence règne au-dehors. Seulement l'on entend le bruit de la pluie qui tombe... tombe du toit sur le pavé.
    Rodolphe s'adresse au Maître d'école.
    – Échappé du bagne de Rochefort où vous aviez été condamné à perpétuité... pour crime de faux, de vol et de meurtre... vous êtes Anselme Duresnel. […]
    – Il est impossible que cela se découvre, il n'y a pas de preuves. Je veux bien vous l'avouer à vous, pour montrer ma bonne volonté ; mais devant le juge je nierais…
    – Tu l'avoues donc ?
    – J'étais dans la misère, je ne savais comment vivre. C'est la Chouette qui m'a conseillé... Maintenant je me repens... vous le voyez, puisque j'avoue... Ah ! si vous étiez assez généreux pour ne pas me livrer à la justice, je vous donnerais ma parole d'honneur de ne pas recommencer.
    – Tu vivras… et je ne te livrerai pas à la justice.
    – Vous me pardonnez ? s'écria le Maître d'école ne croyant pas à ce qu'il entendait ; vous me pardonnez ?
    – Je te juge... et je te punis ! s'écria Rodolphe d'une voix tonnante. Je ne te livrerai pas à la justice parce que tu irais au bagne ou à l'échafaud, et il ne faut pas cela... non, il ne le faut pas... 
    Au bagne ! pour dominer encore cette tourbe par ta force et par ta scélératesse ! pour satisfaire encore tes instincts d'oppression brutale !... pour être abhorré, redouté de tous ; car le crime a son orgueil, et tu te réjouis dans ta monstruosité !... Au bagne ! non, non : ton corps de fer défie les labeurs de la chiourme et le bâton des argousins. Et puis les chaînes se brisent, les murs se percent, les remparts s'escaladent ; et quelque jour encore tu romprais ton ban pour te jeter de nouveau sur la société comme une bête féroce enragée, marquant ton passage par la rapine et par le meurtre… car rien n'est à l'abri de ta force d'Hercule et de ton couteau ; et il ne faut que cela soit... non, il ne le faut pas ! 
    Puisque au bagne tu briserais ta chaîne... pour garantir la société de ta rage, que faire ? Te livrer au bourreau ?
    – Mais c'est donc ma mort que vous voulez ? s'écria le brigand, c'est donc ma mort ? – La mort ! ne l'espère pas... tu es si lâche, tu la crains tant… la mort… que jamais tu ne la croirais imminente ! Dans ton acharnement à vivre, dans ton espérance obstinée, tu échapperais aux angoisses de sa formidable approche ! Espérance stupide, insensée !... il n'importe... elle te voilerait l'horreur expiatrice du supplice ; tu n'y croirais que sous l'ongle du bourreau ! Et alors, abruti par la terreur, ce ne serait plus qu'une masse inerte, insensible, qu'on offrirait en holocauste aux mânes de tes victimes… Cela ne se peut pas... tu aurais cru te sauver jusqu'à la dernière minute... Toi, monstre... espérer ? Comment ! l'espérance viendrait suspendre ses doux et consolants mirages aux murs de ton cabanon... jusqu'à ce que la mort ait terni ta prunelle ?… Allons donc !... le vieux Satan rirait trop !... Si tu ne te repens pas... je ne veux plus que tu espères dans cette vie, moi...
    – Mais qu'est-ce que j'ai fait à cet homme ?... qui est-il ? que veut-il de moi ? où suis-je ?... s'écria le Maître d'école presque dans le délire.
   Rodolphe continua :
    – Si au contraire tu bravais effrontément la mort, il ne faudrait pas non plus te livrer au supplice… Pour toi l'échafaud serait un sanglant tréteau où, comme tant d'autres, tu ferais parade de ta férocité... où, insouciant d'une vie misérable, tu damnerais ton âme dans un dernier blasphème !... Il ne faut pas cela non plus… Il n'est pas bon au peuple de voir le condamné badiner avec le couperet, narguer le bourreau et souffler en ricanant sur la divine étincelle que le Créateur a mise en nous... C'est quelque chose de sacré que le salut d'une âme. Tout crime s'expie et se rachète, a dit le Sauveur, mais pour qui veut sincèrement expiation et repentir. Du tribunal à l'échafaud le trajet est trop court. Il ne faut pas que tu meures ainsi.
    Le Maître d'école était anéanti... Pour la première fois de sa vie, il y eut quelque chose qu'il redouta plus que la mort... Cette crainte vague était horrible...
    Le docteur noir et le Chourineur regardaient Rodolphe avec angoisse, ils écoutaient en frémissant cet accent sonore, tranchant, impitoyable comme le fer d'une hache ; ils sentaient leur cœur se serrer douloureusement
    Rodolphe continua :
    – Anselme Duresnel, tu n'iras donc pas au bagne… tu ne mourras donc pas…
    – Mais que voulez-vous de moi ? c'est donc l'enfer qui vous envoie ?
    – Écoute… dit Rodolphe en se levant d'un air solennel et en donnant à son geste une autorité menaçante : tu as criminellement abusé de ta force... je paralyserai ta force... Les plus vigoureux tremblaient devant toi... tu trembleras devant les plus faibles... Assassin... tu as plongé des créatures de Dieu dans la nuit éternelle... les ténèbres de l'éternité commenceront pour toi dans cette vie… aujourd'hui… tout à l'heure… 
Ta punition enfin égalera tes crimes...   
    Mais, ajouta Rodolphe avec une sorte de pitié douloureuse, cette punition épouvantable te laissera du moins l'horizon sans bornes de l'expiation... Je serais aussi criminel que toi si, en te punissant, je ne satisfaisais qu'une vengeance, si juste qu'elle fût... Loin d'être stérile comme la mort… ta punition doit être féconde ; loin de te damner... elle te peut racheter... Si, pour te mettre hors d'état de nuire... je te dépossède à jamais des splendeurs de la création... si je te plonge dans une nuit impénétrable... seul... avec le souvenir de tes forfaits... c'est pour que tu contemples incessamment leur énormité... Oui... pour toujours isolé du monde extérieur, tu seras forcé de regarder toujours en toi... et alors, je l'espère, ton front bronzé par l'infamie rougira de honte... ton âme endurcie par la férocité... corrodée par le crime... s'amollira par la commisération... chacune de tes paroles est un blasphème... chacune de tes paroles sera une prière.
   Tu es audacieux et cruel parce que tu es fort... tu seras doux et humble parce que tu seras faible... Ton cœur est fermé au repentir... un jour tu pleureras tes victimes... 
    Tu as dégradé l'intelligence que Dieu avait mise en toi, tu l'as réduite à des instincts de rapine et de meurtre... d'homme tu t'es fait bête sauvage... un jour ton intelligence se retrempera par le remords, se relèvera par l'expiation... 
    Tu n'as pas même respecté ce que respectent les bêtes sauvages... leurs femelles et leurs petits... Après une longue vie consacrée à la rédemption de tes crimes, ta dernière prière sera pour supplier Dieu de t'accorder le bonheur inespéré de mourir entre ta femme et ton fils.
    En disant ces dernières paroles, la voix de Rodolphe s'était tristement émue.
    Le Maître d'école ne ressentait presque plus de terreur... Il crut que Rodolphe avait voulu l'effrayer avant que d'arriver à cette moralité. Presque rassuré par la douceur de l'accent de son juge, le brigand, d'autant plus insolent qu'il était moins effrayé, dit avec un rire grossier :
    – Ah ça ! Devinons-nous des charades, ou sommes-nous au catéchisme, ici ?...
    Le noir regarda Rodolphe avec inquiétude ; il s'attendait à un accès de fureur de sa part. Il n'en fut rien... le jeune homme secoua la tête avec une ineffable expression de tristesse, et dit au docteur :
    – Faites, David... Que Dieu me punisse seul si je me trompe !...
    Et Rodolphe cacha sa figure dans ses deux mains…
    À ces mots : « Faites, David ! » le noir sonna.
    Deux hommes vêtus de noir entrèrent. D'un signe le docteur leur montra la porte d'un cabinet latéral. Les deux hommes y roulèrent le fauteuil où le Maître d'école était garrotté de façon à ne pouvoir faire aucun mouvement. […]

Les Mystères de Paris, première partie - Ch. XXI
Roman publié du 19 juin au 15 octobre 1843
en feuilleton dans Le Journal des débats