La punition
La scène se passe dans un salon tendu de rouge brillamment
éclairé.
Rodolphe, revêtu d'une longue robe de chambre de
velours noir, qui augmente encore la pâleur de sa figure, est assis
devant une grande table recouverte d'un tapis. Sur cette table on voit
deux portefeuilles, celui qui a été volé à Tom par le Maître d'école
dans la Cité et celui qui appartient à ce brigand ; la chaîne de
similor de la Chouette, à laquelle est suspendu le petit Saint-Esprit de
lapis-lazuli, le stylet encore ensanglanté qui a frappé Murph, la pince
de fer qui a servi à l'effraction de la porte, et enfin les cinq billets
de mille francs que le Chourineur a été chercher dans une pièce
voisine.
Le docteur noir est assis d'un côté de la table.
Le Chourineur de l'autre.
Le Maître d'école, étroitement garrotté, hors
d'état de faire un mouvement, est placé dans un grand fauteuil à
roulettes, au milieu du salon.
Les gens qui ont apporté cet homme se sont
retirés.
Rodolphe, le docteur, le Chourineur et l'assassin
restent seuls.
Rodolphe n'est plus irrité : il reste calme,
triste, recueilli ; il va accomplir une mission solennelle et
formidable.
Le docteur est pensif.
Le Chourineur ressent une crainte vague, il ne
peut détacher son regard du regard de Rodolphe
Le Maître d'école est livide... il a peur...
Une arrestation légale lui eût paru moins redoutable
peut-être, son audace ne l'eût pas abandonné devant un tribunal
ordinaire ; mais tout ce qui l'entoure le surprend, l'effraye ;
il est au pouvoir de Rodolphe, qu'il considérait comme un artisan capable
de le trahir ou de faiblir à l'heure du crime, et qu'il a voulu sacrifier
à ce soupçon et à l'espoir de profiter seul du vol...
Et à cette heure, Rodolphe lui apparaît terrible
et imposant comme la justice.
Le plus profond silence règne au-dehors.
Seulement l'on entend le bruit de la pluie qui tombe... tombe du toit sur
le pavé.
Rodolphe s'adresse au Maître d'école.
– Échappé du bagne de Rochefort où vous aviez
été condamné à perpétuité... pour crime de faux, de vol et de
meurtre... vous êtes Anselme Duresnel. […]
– Il est impossible que cela se découvre, il
n'y a pas de preuves. Je veux bien vous l'avouer à vous, pour montrer ma
bonne volonté ; mais devant le juge je nierais…
– Tu l'avoues donc ?
– J'étais dans la misère, je ne savais comment
vivre. C'est la Chouette qui m'a conseillé... Maintenant je me repens...
vous le voyez, puisque j'avoue... Ah ! si vous étiez assez
généreux pour ne pas me livrer à la justice, je vous donnerais ma
parole d'honneur de ne pas recommencer.
– Tu vivras… et je ne te livrerai pas à la
justice.
– Vous me pardonnez ? s'écria le Maître
d'école ne croyant pas à ce qu'il entendait ; vous me
pardonnez ?
– Je te juge... et je te
punis ! s'écria Rodolphe d'une voix tonnante. Je ne te livrerai pas
à la justice parce que tu irais au bagne ou à l'échafaud, et il ne faut
pas cela... non, il ne le faut pas...
Au bagne ! pour dominer encore cette tourbe
par ta force et par ta scélératesse ! pour satisfaire encore tes
instincts d'oppression brutale !... pour être abhorré, redouté de
tous ; car le crime a son orgueil, et tu te réjouis dans ta
monstruosité !... Au bagne ! non, non : ton corps de fer
défie les labeurs de la chiourme et le bâton des argousins. Et puis les
chaînes se brisent, les murs se percent, les remparts s'escaladent ;
et quelque jour encore tu romprais ton ban pour te jeter de nouveau sur la
société comme une bête féroce enragée, marquant ton passage par la
rapine et par le meurtre… car rien n'est à l'abri de ta force d'Hercule
et de ton couteau ; et il ne faut que cela soit... non, il ne le faut
pas !
Puisque au bagne tu briserais ta chaîne... pour
garantir la société de ta rage, que faire ? Te livrer au
bourreau ?
– Mais c'est donc ma mort que vous voulez ?
s'écria le brigand, c'est donc ma mort ? – La mort ! ne
l'espère pas... tu es si lâche, tu la crains tant… la mort… que
jamais tu ne la croirais imminente ! Dans ton acharnement à vivre,
dans ton espérance obstinée, tu échapperais aux angoisses de sa
formidable approche ! Espérance stupide, insensée !... il
n'importe... elle te voilerait l'horreur expiatrice du supplice ; tu
n'y croirais que sous l'ongle du bourreau ! Et alors, abruti par la
terreur, ce ne serait plus qu'une masse inerte, insensible, qu'on
offrirait en holocauste aux mânes de tes victimes… Cela ne se peut
pas... tu aurais cru te sauver jusqu'à la dernière minute... Toi,
monstre... espérer ? Comment ! l'espérance viendrait suspendre
ses doux et consolants mirages aux murs de ton cabanon... jusqu'à ce que
la mort ait terni ta prunelle ?… Allons donc !... le vieux
Satan rirait trop !... Si tu ne te repens pas... je ne veux plus que
tu espères dans cette vie, moi...
– Mais qu'est-ce que j'ai fait à cet
homme ?... qui est-il ? que veut-il de moi ? où
suis-je ?... s'écria le Maître d'école presque dans le délire.
Rodolphe continua :
– Si au contraire tu bravais
effrontément la mort, il ne faudrait pas non plus te livrer au supplice…
Pour toi l'échafaud serait un sanglant tréteau où, comme tant d'autres,
tu ferais parade de ta férocité... où, insouciant d'une vie misérable,
tu damnerais ton âme dans un dernier blasphème !... Il ne faut pas
cela non plus… Il n'est pas bon au peuple de voir le condamné badiner
avec le couperet, narguer le bourreau et souffler en ricanant sur la
divine étincelle que le Créateur a mise en nous... C'est quelque chose
de sacré que le salut d'une âme. Tout crime s'expie et se rachète, a
dit le Sauveur, mais pour qui veut sincèrement expiation et repentir. Du
tribunal à l'échafaud le trajet est trop court. Il ne faut pas que tu
meures ainsi.
Le Maître d'école était anéanti... Pour la
première fois de sa vie, il y eut quelque chose qu'il redouta plus que la
mort... Cette crainte vague était horrible...
Le docteur noir et le Chourineur regardaient
Rodolphe avec angoisse, ils écoutaient en frémissant cet accent sonore,
tranchant, impitoyable comme le fer d'une hache ; ils sentaient leur
cœur se serrer douloureusement
Rodolphe continua :
– Anselme Duresnel, tu n'iras donc pas au bagne…
tu ne mourras donc pas…
– Mais que voulez-vous de moi ? c'est donc
l'enfer qui vous envoie ?
– Écoute… dit Rodolphe en se levant
d'un air solennel et en donnant à son geste une autorité
menaçante : tu as criminellement abusé de ta force... je
paralyserai ta force... Les plus vigoureux tremblaient devant toi... tu
trembleras devant les plus faibles... Assassin... tu as plongé des
créatures de Dieu dans la nuit éternelle... les ténèbres de
l'éternité commenceront pour toi dans cette vie… aujourd'hui… tout
à l'heure…
Ta punition enfin égalera tes crimes...
Mais, ajouta Rodolphe avec une sorte de pitié
douloureuse, cette punition épouvantable te laissera du moins l'horizon
sans bornes de l'expiation... Je serais aussi criminel que toi si, en te
punissant, je ne satisfaisais qu'une vengeance, si juste qu'elle fût...
Loin d'être stérile comme la mort… ta punition doit être
féconde ; loin de te damner... elle te peut racheter... Si, pour te
mettre hors d'état de nuire... je te dépossède à jamais des splendeurs
de la création... si je te plonge dans une nuit impénétrable... seul...
avec le souvenir de tes forfaits... c'est pour que tu contemples
incessamment leur énormité... Oui... pour toujours isolé du monde
extérieur, tu seras forcé de regarder toujours en toi... et alors, je
l'espère, ton front bronzé par l'infamie rougira de honte... ton âme
endurcie par la férocité... corrodée par le crime... s'amollira par la
commisération... chacune de tes paroles est un blasphème... chacune de
tes paroles sera une prière.
Tu es audacieux et cruel parce que tu es
fort... tu seras doux et humble parce que tu seras faible... Ton cœur est
fermé au repentir... un jour tu pleureras tes victimes...
Tu as dégradé l'intelligence que Dieu avait mise
en toi, tu l'as réduite à des instincts de rapine et de meurtre...
d'homme tu t'es fait bête sauvage... un jour ton intelligence se
retrempera par le remords, se relèvera par l'expiation...
Tu n'as pas même respecté ce que respectent les
bêtes sauvages... leurs femelles et leurs petits... Après une longue vie
consacrée à la rédemption de tes crimes, ta dernière prière sera pour
supplier Dieu de t'accorder le bonheur inespéré de mourir entre ta femme
et ton fils.
En disant ces dernières paroles, la voix de
Rodolphe s'était tristement émue.
Le Maître d'école ne ressentait
presque plus de terreur... Il crut que Rodolphe avait voulu l'effrayer
avant que d'arriver à cette moralité. Presque rassuré par la douceur de
l'accent de son juge, le brigand, d'autant plus insolent qu'il était
moins effrayé, dit avec un rire grossier :
– Ah ça ! Devinons-nous des charades, ou
sommes-nous au catéchisme, ici ?...
Le noir regarda Rodolphe avec inquiétude ;
il s'attendait à un accès de fureur de sa part. Il n'en fut rien... le
jeune homme secoua la tête avec une ineffable expression de tristesse, et
dit au docteur :
– Faites, David... Que Dieu me punisse seul si
je me trompe !...
Et Rodolphe cacha sa figure dans ses deux mains…
À ces mots : « Faites, David ! » le noir sonna.
Deux hommes vêtus de noir entrèrent. D'un signe
le docteur leur montra la porte d'un cabinet latéral. Les deux hommes y
roulèrent le fauteuil où le Maître d'école était garrotté de façon
à ne pouvoir faire aucun mouvement. […]
Les Mystères de Paris, première partie - Ch. XXI
Roman publié du 19 juin au 15 octobre 1843
en feuilleton dans Le Journal
des débats

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