Séance du 3 juillet 1880
Je ne veux dire qu'un mot.
J'ai souvent parlé de l'amnistie, et mes paroles
ne sont peut-être pas complètement effacées de vos esprits ; je ne les
répéterai point.
Je vous laisse vous redire à vous-mêmes ce qui a
été dit, dans tous les temps, contre l'amnistie et pour l'amnistie, dans les
deux ordres de faits, dans l'ordre politique et dans l'ordre moral ; –
dans l'ordre politique, toujours les mêmes crimes reprochés par un côté à
l'autre côté, toujours, à toutes les époques, quels que soient les accusés,
quels que soient les juges, les mêmes condamnations, sur lesquelles on
entrevoit au fond de l'ombre ce mot tranquille et sinistre : les vainqueurs
jugent les vaincus ; – dans l'ordre moral, toujours le même
gémissement, toujours la même invocation, toujours les mêmes éloquences,
irritées ou attendries, et, ce qui dépasse toute éloquence, des femmes qui
lèvent les mains au ciel, des mères qui pleurent. (Sensation. )
J'appellerai seulement votre attention sur un
fait.
Messieurs, le 14 juillet est une fête ;
votre vote aujourd'hui touche à cette fête.
Quelle est cette fête ? Cette fête est une
fête populaire. Voyez la joie qui rayonne sur tous les visages, écoutez la
rumeur qui sort de toutes les bouches. C'est plus qu'une fête populaire, c'est
une fête nationale. Regardez ces bannières, entendez ces acclamations. C'est
plus qu'une fête nationale, c'est une fête universelle. Constatez sur tous les
fronts, anglais, espagnols, italiens, le même enthousiasme ; il n'y a plus
d'étrangers.
Messieurs, le 14 juillet, c'est la fête humaine.
Cette gloire est donnée à la France, que la
grande fête française, c'est la fête de toutes les nations.
Fête unique.
Ce jour-là, le 14 juillet, au-dessus de
l'assemblée nationale, au-dessus de Paris victorieux, s'est dressée, dans un
resplendissement suprême, une figure, plus grande que toi, Peuple, plus grande
que toi, – l'Humanité ! (Applaudissements. )
Oui, la chute de cette Bastille, c'était la
chute de toutes les Bastilles. L'écroulement de cette citadelle, c'était
l'écroulement de toutes le tyrannies, de tous les despotismes, de toutes les
oppressions. C'était la délivrance, la mise en lumière, toute la terre tirée
de toute la nuit. C'était l'éclosion de l'homme. La destruction de cet
édifice du mal, c'était la construction de l'édifice du bien. Ce jour-là,
après son long supplice, après tant de siècles de torture, l'immense et
vénérable Humanité s'est levée, avec ses chaînes sous ses pieds et sa
couronne sur sa tête.
Eh bien, messieurs, ce jour-là, on vous demande
de le célébrer de deux façons, toutes deux augustes. Vous n'y manquerez
certainement pas. Vous donnerez à l'armée le drapeau, qui exprime à la fois
la guerre glorieuse et la paix puissante, et vous donnerez à la nation
l'amnistie, qui signifie concorde, oubli, conciliation, et qui, là-haut, dans
la lumière, place au-dessus de la guerre civile la paix civile. (Très
bien ! - Bravos. )
Le 14 juillet a marqué la fin de tous les
esclavages. Ce grand effort humain a été un effort divin. Quand on comprendra,
pour employer les mots dans leur sens absolu, que toute action humaine est une
action divine, alors tout sera dit, le monde n'aura plus qu'à marcher dans le
progrès tranquille vers l'avenir superbe.
Messieurs, ce sera un double don de paix que vous
ferez à ce grand pays : le drapeau, qui exprime la fraternité du peuple
et de l'armée ; l'amnistie, qui exprime la fraternité de la France et de
l'humanité.
Rendons grâce à la République.
Quant à moi, – laissez-moi terminer par ce
souvenir, – il y a trente-quatre ans, je débutais à la tribune française,
– à cette tribune. Dieu permettait que mes premières paroles fussent pour la
marche en avant et pour la vérité ; il permet aujourd'hui que celles-ci,
– les dernières, si je songe à mon âge, que je prononcerai peut-être, –
soient pour la clémence et pour la justice.
(Profonde émotion et vifs
applaudissements. )

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