Actes et Paroles IV – Depuis l'exil

 

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Dix condamnés à mort

Extrait du Rappel du 8 mars 1882 :
Le 13 mars 1881, Alexandre II meurt dans un attentat ; le règne d'Alexandre III commence par une période de répression antiterroriste intense. Les gouvernements européens – et parmi eux les républicains français – ont d'ailleurs encouragé le nouveau tsar à la « fermeté ».


     II se passe des faits d'une nouveauté étrange.
     Le despotisme et le nihilisme continuent leur guerre. Guerre effrontée du mal contre le mal ; duel de ténèbres. Par moment une explosion déchire cette obscurité, un instant de clarté apparaît, et il se fait un jour de nuit. C'est horrible. La civilisation doit intervenir.
     À cette heure, voici ce qu'on voit : Une obscurité illimitée, au milieu de cette ombre, dix créatures humaines, dont deux femmes (deux femmes !), sont marquées pour la mort. Et dix autres sont données à la cave russe, la Sibérie.
     Pourquoi ?
     Pourquoi ce gibet ? Pourquoi ce cachot ? un groupe d'hommes s'est assemblé. II s'est déclaré haut tribunal Qui assistait à ses séances ? Personne. Pas de public ? Pas de public. Qui en rendait compte ? Personne. Pas de journaux. Mais les accusés ? Ils n'y étaient pas. Mais qui parlait ? on l'ignore. Mais les avocats ? Il n'y avait pas d'avocats. Mais quel code citait-on ? Aucun. Sur quelle loi s'appuyait-on ? Sur toutes et sur aucune. Et qu'est-il sorti de là ?
     Dix condamnés à mort. Et les autres.
     Que le gouvernement russe y prenne garde.
     Il est un gouvernement régulier. – II n'a rien à craindre d'un gouvernement régulier ; il n'a rien à craindre d'une nation libre, rien à craindre d'une armée, rien à craindre d'un état légal, rien à craindre d'une puissance correcte, rien à craindre d'une force politique. Il a tout à craindre du premier venu, d'un passant, d'une voix quelconque.
     Grâce !
     Une voix quelconque, c'est personne, c'est tout le monde, c'est l'immense anonyme. On entendra cette voix ; elle dira : Grâce ! Je crie grâce dans l'ombre. La grâce en bas, c'est la grâce en haut. Je demande grâce pour le peuple à l'empereur ; sinon, je demande à Dieu grâce pour l'empereur.

VICTOR HUGO

Carnet, 20 mars : « Les journaux annoncent que j'ai sauvé la vie à cinq des condamnés ; je vais faire effort pour les autres. »