II se passe des faits d'une nouveauté
étrange.
Le despotisme et le nihilisme continuent leur
guerre. Guerre effrontée du mal contre le mal ; duel de ténèbres. Par
moment une explosion déchire cette obscurité, un instant de clarté apparaît,
et il se fait un jour de nuit. C'est horrible. La civilisation doit intervenir.
À cette heure, voici ce qu'on voit : Une
obscurité illimitée, au milieu de cette ombre, dix créatures humaines, dont
deux femmes (deux femmes !), sont marquées pour la mort. Et dix autres
sont données à la cave russe, la Sibérie.
Pourquoi ?
Pourquoi ce gibet ? Pourquoi ce
cachot ? un groupe d'hommes s'est assemblé. II s'est déclaré haut
tribunal Qui assistait à ses séances ? Personne. Pas de public ?
Pas de public. Qui en rendait compte ? Personne. Pas de journaux. Mais les
accusés ? Ils n'y étaient pas. Mais qui parlait ? on l'ignore. Mais
les avocats ? Il n'y avait pas d'avocats. Mais quel code citait-on ?
Aucun. Sur quelle loi s'appuyait-on ? Sur toutes et sur aucune. Et
qu'est-il sorti de là ?
Dix condamnés à mort. Et les autres.
Que le gouvernement russe y prenne garde.
Il est un gouvernement régulier. – II n'a
rien à craindre d'un gouvernement régulier ; il n'a rien à craindre
d'une nation libre, rien à craindre d'une armée, rien à craindre d'un état
légal, rien à craindre d'une puissance correcte, rien à craindre d'une force
politique. Il a tout à craindre du premier venu, d'un passant, d'une voix
quelconque.
Grâce !
Une voix quelconque, c'est personne, c'est tout
le monde, c'est l'immense anonyme. On entendra cette voix ; elle
dira : Grâce ! Je crie grâce dans l'ombre. La grâce en bas, c'est
la grâce en haut. Je demande grâce pour le peuple à l'empereur ; sinon,
je demande à Dieu grâce pour l'empereur.
VICTOR HUGO
Carnet, 20 mars : « Les journaux
annoncent que j'ai sauvé la vie à cinq des condamnés ; je vais faire
effort pour les autres. »

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