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Nous avons cru devoir réimprimer ici l'espèce de préface en dialogue qu'on va lire et qui accompagnait la troisième édition du Dernier Jour d'un condamné. Il faut se rappeler, en la lisant, au milieu de quelles objections politiques, morales et littéraires les premières éditions de ce livre furent publiées.
Une comédie à propos d'une tragédie
UN POËTE ÉLÉGIAQUE, lisant. TOUT L'AUDITOIRE |
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LE CHEVALIER |
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LE POËTE ÉLÉGIAQUE, poursuivant. Voyez-vous bien, monsieur, il faut se borner. Je ne suis pas de ceux qui veulent désorganiser le vers français, et nous ramener à l'époque des Ronsard et des Brébeuf. Je suis romantique, mais modéré. C'est comme pour les émotions. Je les veux douces, rêveuses, mélancoliques, mais jamais de sang, jamais d'horreurs. Voiler les catastrophes. Je sais qu'il y a des gens, des fous, des imaginations en délire qui... Tenez, mesdames, avez-vous lu le nouveau roman ?LES DAMES Quel roman ? LE POËTE ÉLÉGIAQUE Le Dernier Jour... UN GROS MONSIEUR Assez, monsieur ! je sais ce que vous voulez dire. Le titre seul me fait mal aux nerfs. MADAME DE BLINVAL Et à moi aussi. C'est un livre affreux. Je l'ai là. LES DAMES Voyons, voyons. On se passe le livre de main en main. QUELQU'UN, lisant. Le Dernier jour d'un... LE GROS MONSIEUR Grâce, madame ! MADAME DE BLINVAL En effet, c'est un livre abominable, un livre qui donne le cauchemar, un livre qui rend malade. UNE FEMME, bas. Il faudra que je lise cela. LE GROS MONSIEUR Il faut convenir que les moeurs vont se dépravant de jour en jour. Mon Dieu, l'horrible idée ! développer, creuser, analyser, l'une après l'autre et sans en passer une seule, toutes les souffrances physiques, toutes les tortures morales que doit éprouver un homme condamné à mort, le jour de l'exécution ! Cela n'est-il pas atroce ? Comprenez-vous, mesdames, qu'il se soit trouvé un écrivain pour cette idée, et un public pour cet écrivain ? LE CHEVALIER Voilà en effet qui est souverainement impertinent. |
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MADAME DE BLINVAL Qu'est-ce que c'est que l'auteur ? LE GROS MONSIEUR Il n'y avait pas de nom à la première édition. LE POËTE ÉLÉGIAQUE C'est le même qui a déjà fait deux autres romans... ma foi, j'ai oublié les titres. Le premier commence à la Morgue et finit à la Grève. À chaque chapitre, il y a un ogre qui mange un enfant. LE GROS MONSIEUR Vous avez lu cela, monsieur ? LE POËTE ÉLÉGIAQUE Oui, monsieur : la scène se passe en Islande. LE GROS MONSIEUR En Islande, c'est épouvantable ! LE POËTE ÉLÉGIAQUE Il a fait en outre des odes, des ballades, je ne sais quoi, où il y a des monstres qui ont des corps bleus. LE CHEVALIER, riant. Corbleu ! cela doit faire un furieux vers. |
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LE POËTE ÉLÉGIAQUE Il a publié aussi un drame, - on appelle cela un drame, - où l'on trouve ce beau vers : Demain vingt-cinq juin mil six cent cinquante sept. QUELQU'UN Demain, 25 juin 1657. Et ses nuits à rêver
des oeuvres de ténèbres. Vous disiez donc que l'auteur en question a des petits enfants. Impossible, madame. Quand on a fait cet ouvrage-là ! un roman atroce ! |
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QUELQU'UN Mais, ce roman, dans quel but l'a-t-il fait ? LE POËTE ÉLÉGIAQUE Est-ce que je sais, moi ? UN PHILOSOPHE À ce qu'il paraît, dans le but de concourir à l'abolition de la peine de mort. LE GROS MONSIEUR Une horreur, vous dis-je ! LE CHEVALIER Ah ça ! c'est donc un duel avec le bourreau ? LE POËTE ÉLÉGIAQUE Il en veut terriblement à la guillotine. UN MONSIEUR MAIGRE Je vois cela d'ici. Des déclamations. LE GROS MONSIEUR Point. Il y a à peine deux pages sur ce texte de la peine de mort. Tout le reste, ce sont des sensations. LE PHILOSOPHE Voilà le tort. Le sujet méritait le raisonnement. Un drame, un roman ne prouve rien. Et puis, j'ai lu le livre, et il est mauvais. LE POËTE ÉLÉGIAQUE Détestable ! Est-ce que c'est là de l'art ? C'est passer les bornes, c'est casser les vitres. Encore, ce criminel, si je le connaissais ? mais point. Qu'a-t-il fait ? on n'en sait rien. C'est peut-être un fort mauvais drôle. On n'a pas le droit de m'intéresser à quelqu'un que je ne connais pas. LE GROS MONSIEUR On n'a pas le droit de faire éprouver à son lecteur des souffrances physiques. Quand je vois des tragédies, on se tue, eh bien ! cela ne me fait rien. Mais ce roman, il vous fait dresser les cheveux sur la tête, il vous fait venir la chair de poule, il vous donne de mauvais rêves. J'ai été deux jours au lit pour l'avoir lu. LE PHILOSOPHE Ajoutez à cela que c'est un livre froid et compassé. LE POËTE Un livre !... un livre !... |
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LE PHILOSOPHE Oui. - Et comme vous disiez tout à l'heure, monsieur, ce n'est point là de véritable esthétique. Je ne m'intéresse pas à une abstraction, à une entité pure. Je ne vois point là une personnalité qui s'adéquate avec la mienne. Et puis, le style n'est ni simple ni clair. Il sent l'archaïsme. C'est bien là ce que vous disiez, n'est-ce pas ? LE POËTE Sans doute, sans doute. Il ne faut pas de personnalités. LE PHILOSOPHE Le condamné n'est pas intéressant. LE POËTE Comment intéresserait-il ? il a un crime et pas de remords. J'eusse fait tout le contraire. J'eusse conté l'histoire de mon condamné. Né de parents honnêtes. Une bonne éducation. De l'amour. De la jalousie. Un crime qui n'en soit pas un. Et puis des remords, des remords, beaucoup de remords. Mais les lois humaines sont implacables : il faut qu'il meure. Et là j'aurais traité ma question de la peine de mort. À la bonne heure ! MADAME DE BLINVAL Ah ! ah ! LE PHILOSOPHE Pardon. Le livre, comme l'entend monsieur, ne prouverait rien. La particularité ne régit pas la généralité. LE POËTE Eh bien ! mieux encore ; pourquoi n'avoir pas choisi pour héros, par exemple... Malesherbes, le vertueux Malesherbes ? son dernier jour, son supplice ? Oh ! alors, beau et noble spectacle ! J'eusse pleuré, j'eusse frémi, j'eusse voulu monter sur l'échafaud avec lui. LE PHILOSOPHE Pas moi. LE CHEVALIER Ni moi. C'était un révolutionnaire, au fond, que votre M. de Malesherbes. LE PHILOSOPHE L'échafaud de Malesherbes ne prouve rien contre la peine de mort en général. |
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LE GROS MONSIEUR La peine de mort ! à quoi bon s'occuper de cela ? Qu'est-ce que cela vous fait, la peine de mort ? Il faut que cet auteur soit bien mal né de venir nous donner le cauchemar à ce sujet avec son livre ! MADAME DE BLINVAL Ah ! oui, un bien mauvais coeur ! LE GROS MONSIEUR Il nous force à regarder dans les prisons, dans les bagnes, dans Bicêtre. C'est fort désagréable. On sait bien que ce sont des cloaques. Mais qu'importe à la société ? MADAME DE BLINVAL Ceux qui ont fait les lois n'étaient pas des enfants. LE PHILOSOPHE Ah ! cependant ! en présentant les choses avec vérité... LE MONSIEUR MAIGRE Eh ! c'est justement ce qui manque, la vérité. Que voulez-vous qu'un poëte sache sur de pareilles matières ? Il faudrait être au moins procureur du roi. Tenez : j'ai lu dans une citation qu'un journal faisait de ce livre, que le condamné ne dit rien quand on lui lit son arrêt de mort ! eh bien, moi, j'ai vu un condamné qui, dans ce moment-là, a poussé un grand cri. - Vous voyez. LE PHILOSOPHE Permettez... LE MONSIEUR MAIGRE Tenez, messieurs, la guillotine, la Grève, c'est de mauvais goût. Et la preuve, c'est qu'il paraît que c'est un livre qui corrompt le goût, et vous rend incapable d'émotions pures, fraîches, naïves. Quand donc se lèveront les défenseurs de la saine littérature ? Je voudrais être, et mes réquisitoires m'en donneraient peut-être le droit, membre de l'académie française... - Voilà justement monsieur Ergaste, qui en est. Que pense-t-il du Dernier Jour d'un Condamné ? |
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ERGASTE Ma foi, monsieur, je ne l'ai lu ni ne le lirai. Je dînais hier chez Mme de Sénange, et la marquise de Morival en a parlé au duc de Melcour. On dit qu'il y a des personnalités contre la magistrature, et surtout contre le président d'Alimont. L'abbé de Floricour aussi était indigné. Il paraît qu'il y a un chapitre contre la religion, et un chapitre contre la monarchie. Si j'étais procureur du roi !... LE CHEVALIER Ah bien oui, procureur du roi ! et la charte ! et la liberté de la presse ! Cependant, un poëte qui veut supprimer la peine de mort, vous conviendrez que c'est odieux. Ah ! ah ! dans l'ancien régime, quelqu'un qui se serait permis de publier un roman contre la torture !... Mais depuis la prise de la Bastille, on peut tout écrire. Les livres font un mal affreux. LE GROS MONSIEUR Affreux. On était tranquille, on ne pensait à rien. Il se coupait bien de temps en temps en France une tête par-ci par-là, deux tout au plus par semaine. Tout cela sans bruit, sans scandale. Ils ne disaient rien. Personne n'y songeait. Pas du tout, voilà un livre... - un livre qui vous donne un mal de tête horrible ! LE MONSIEUR MAIGRE Le moyen qu'un juré condamne après l'avoir lu ! ERGASTE Cela trouble les consciences. MADAME DE BLINVAL Ah ! les livres ! les livres ! Qui eût dit cela d'un roman ? LE POËTE Il est certain que les livres sont bien souvent un poison subversif de l'ordre social. LE MONSIEUR MAIGRE Sans compter la langue, que messieurs les romantiques révolutionnent aussi. LE POËTE Distinguons, monsieur ; il y a romantiques et romantiques. LE MONSIEUR MAIGRE Le mauvais goût, le mauvais goût. ERGASTE Vous avez raison. Le mauvais goût. LE MONSIEUR MAIGRE Il n'y a rien à répondre à cela. LE PHILOSOPHE, appuyé au fauteuil d'une dame. Ils disent là des choses qu'on ne dit même plus rue Mouffetard. ERGASTE Ah ! l'abominable livre ! MADAME DE BLINVAL Hé ! ne le jetez pas au feu. Il est à la loueuse. |
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LE CHEVALIER Parlez-moi de notre temps. Comme tout s'est dépravé depuis, le goût et les moeurs ! Vous souvient-il de notre temps, madame de Blinval ? MADAME DE BUNVAL Non, monsieur, il ne m'en souvient pas. LE CHEVALIER Nous étions le peuple le plus doux, le plus gai, le plus spirituel. Toujours de belles fêtes, de jolis vers. C'était charmant. Y a-t-il rien de plus galant que le madrigal de M. de La Harpe sur le grand bal que Mme la maréchale de Mailly donna en mil sept cent... l'année de l'exécution de Damiens ? LE GROS MONSIEUR, soupirant. Heureux temps ! Maintenant les moeurs sont horribles, et les livres aussi. C'est le beau vers de Boileau : Et la chute des arts suit la décadence des moeurs. |
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LE PHILOSOPHE, bas au poëte. LE GROS MONSIEUR |
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