Le dernier jour d'un condamné

   
         

 

   Texte intégral

   Chanson

   Préface de 1832


   Sommaire

   Arguments

 

Nous avons cru devoir réimprimer ici l'espèce de préface en dialogue qu'on va lire et qui accompagnait la troisième édition du Dernier Jour d'un condamné. Il faut se rappeler, en la lisant, au milieu de quelles objections politiques, morales et littéraires les premières éditions de ce livre furent publiées.


Une comédie à propos d'une tragédie

PERSONNAGES : MADAME DE BLINVAL.
LE CHEVALIER.
ERGASTE.
UN POËTE ÉLÉGIAQUE.

UN PHILOSOPHE.
UN GROS MONSIEUR.
UN MONSIEUR MAIGRE.
DES FEMMES.
UN LAQUAIS.
  
Un salon

UN POËTE ÉLÉGIAQUE, lisant.
 ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...
... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ... ...
Le lendemain, des pas traversaient la forêt,
Un chien le long du fleuve en aboyant errait ;
Et quand la bachelette en larmes
Revint s'asseoir, le coeur rempli d'alarmes,
Sur la tant vieille tour de l'antique châtel,
Elle entendit les flots gémir, la triste Isaure,
Mais plus n'entendit la mandore
Du gentil ménestrel !

TOUT L'AUDITOIRE
Bravo ! charmant ! ravissant !
On bat des mains.

MADAME DE BLINVAL
Il y a dans cette fin un mystère indéfinissable qui tire les larmes des yeux.

LE POËTE ÉLÉGIAQUE, modestement.
La catastrophe est voilée.

LE CHEVALIER, hochant la tête.
Mandore, ménestrel, c'est du romantique, ça !

LE POËTE ÉLÉGIAQUE
Oui, monsieur, mais du romantique raisonnable, du vrai romantique. Que voulez-vous ? Il faut bien faire quelques concessions.

 
   

LE CHEVALIER
Des concessions ! des concessions ! c'est comme cela qu'on perd le goût. Je donnerais tous les vers romantiques seulement pour ce quatrain :
De par le Pinde et par Cythère,
Gentil-Bernard est averti
Que l'Art d'Aimer doit samedi
Venir souper chez l'Art de Plaire.


Voilà la vraie poésie ! L'Art d'aimer qui soupe samedi chez l'Art de Plaire ! à la bonne heure ! Mais aujourd'hui c'est la mandore, le ménestrel. On ne fait plus de poésies fugitives. Si j'étais poëte, je ferais des poésies fugitives : mais je ne suis pas poëte, moi.

LE POËTE ÉLÉGIAQUE
Cependant, les élégies...

LE CHEVALIER
Poésies fugitives, monsieur.
(Bas à Mme de Blinval
 : ) Et puis, châtel n'est pas français ; on dit Castel.

QUELQU'UN, au poëte élégiaque.
Une observation, monsieur. Vous dites l'antique châtel, pourquoi pas le gothique ?

LE POËTE ÉLÉGIAQUE
Gothique ne se dit pas en vers.

LE QUELQU'UN
Ah ! c'est différent.
 

 
   

LE POËTE ÉLÉGIAQUE, poursuivant.

Voyez-vous bien, monsieur, il faut se borner. Je ne suis pas de ceux qui veulent désorganiser le vers français, et nous ramener à l'époque des Ronsard et des Brébeuf. Je suis romantique, mais modéré. C'est comme pour les émotions. Je les veux douces, rêveuses, mélancoliques, mais jamais de sang, jamais d'horreurs. Voiler les catastrophes. Je sais qu'il y a des gens, des fous, des imaginations en délire qui... Tenez, mesdames, avez-vous lu le nouveau roman ?

LES DAMES
Quel roman ?

LE POËTE ÉLÉGIAQUE
Le Dernier Jour...

UN GROS MONSIEUR
Assez, monsieur ! je sais ce que vous voulez dire. Le titre seul me fait mal aux nerfs.

MADAME DE BLINVAL
Et à moi aussi. C'est un livre affreux. Je l'ai là.

LES DAMES
Voyons, voyons.
On se passe le livre de main en main.

QUELQU'UN, lisant.
Le Dernier jour d'un...

LE GROS MONSIEUR
Grâce, madame !

MADAME DE BLINVAL
En effet, c'est un livre abominable, un livre qui donne le cauchemar, un livre qui rend malade.

UNE FEMME, bas.
Il faudra que je lise cela.

LE GROS MONSIEUR
Il faut convenir que les moeurs vont se dépravant de jour en jour. Mon Dieu, l'horrible idée ! développer, creuser, analyser, l'une après l'autre et sans en passer une seule, toutes les souffrances physiques, toutes les tortures morales que doit éprouver un homme condamné à mort, le jour de l'exécution ! Cela n'est-il pas atroce ? Comprenez-vous, mesdames, qu'il se soit trouvé un écrivain pour cette idée, et un public pour cet écrivain ?

LE CHEVALIER
Voilà en effet qui est souverainement impertinent.

 
    MADAME DE BLINVAL
Qu'est-ce que c'est que l'auteur ?

LE GROS MONSIEUR
Il n'y avait pas de nom à la première édition.

LE POËTE ÉLÉGIAQUE
C'est le même qui a déjà fait deux autres romans... ma foi, j'ai oublié les titres. Le premier commence à la Morgue et finit à la Grève. À chaque chapitre, il y a un ogre qui mange un enfant.

LE GROS MONSIEUR
Vous avez lu cela, monsieur ?

LE POËTE ÉLÉGIAQUE
Oui, monsieur : la scène se passe en Islande.

LE GROS MONSIEUR
En Islande, c'est épouvantable !

LE POËTE ÉLÉGIAQUE
Il a fait en outre des odes, des ballades, je ne sais quoi, où il y a des monstres qui ont des corps bleus.

LE CHEVALIER, riant.
Corbleu ! cela doit faire un furieux vers.
 
    LE POËTE ÉLÉGIAQUE
Il a publié aussi un drame, - on appelle cela un drame, - où l'on trouve ce beau vers :
Demain vingt-cinq juin mil six cent cinquante sept.

QUELQU'UN
Ah, ce vers !

LE POËTE ÉLÉGIAQUE
Cela peut s'écrire en chiffres, voyez-vous, mesdames :

Demain, 25 juin 1657.
Il rit. On rit.

LE CHEVALIER
C'est une chose particulière que la poésie d'à présent.

LE GROS MONSIEUR
Ah çà ! il ne sait pas versifier, cet homme-là ! Comment donc s'appelle-t-il déjà ?

LE POËTE ÉLÉGIAQUE
Il a un nom aussi difficile à retenir qu'à prononcer. Il y a du goth, du wisigoth, de l'ostrogoth dedans.
                                  Il rit.

MADAME DE BLINVAL
C'est un vilain homme.

LE GROS MONSIEUR
Un abominable homme.

UNE JEUNE FEMME
Quelqu'un qui le connaît m'a dit...

LE GROS MONSIEUR
Vous connaissez quelqu'un qui le connaît ?

LA JEUNE FEMME
Oui, et qui dit que c'est un homme doux, simple, qui vit dans la retraite et passe ses journées à jouer avec ses enfants.

LE POËTE
Et ses nuits à rêver des oeuvres de ténèbres. - C'est singulier ; voilà un vers que j'ai fait tout naturellement. Mais c'est qu'il y est, le vers :

Et ses nuits à rêver des oeuvres de ténèbres.
Avec une bonne césure. Il n'y a plus que l'autre rime à trouver. Pardieu ! funèbres.

MADAME DE BLINVAL
Quidquid tentabat dicere, versus erat.

LE GROS MONSIEUR
Vous disiez donc que l'auteur en question a des petits enfants. Impossible, madame. Quand on a fait cet ouvrage-là ! un roman atroce !

 
    QUELQU'UN
Mais, ce roman, dans quel but l'a-t-il fait ?

LE POËTE ÉLÉGIAQUE
Est-ce que je sais, moi ?

UN PHILOSOPHE
À ce qu'il paraît, dans le but de concourir à l'abolition de la peine de mort.

LE GROS MONSIEUR
Une horreur, vous dis-je !

LE CHEVALIER
Ah ça ! c'est donc un duel avec le bourreau ?

LE POËTE ÉLÉGIAQUE
Il en veut terriblement à la guillotine.

UN MONSIEUR MAIGRE
Je vois cela d'ici. Des déclamations.

LE GROS MONSIEUR
Point. Il y a à peine deux pages sur ce texte de la peine de mort. Tout le reste, ce sont des sensations.

LE PHILOSOPHE
Voilà le tort. Le sujet méritait le raisonnement. Un drame, un roman ne prouve rien. Et puis, j'ai lu le livre, et il est mauvais.

LE POËTE ÉLÉGIAQUE
Détestable ! Est-ce que c'est là de l'art ? C'est passer les bornes, c'est casser les vitres. Encore, ce criminel, si je le connaissais ? mais point. Qu'a-t-il fait ? on n'en sait rien. C'est peut-être un fort mauvais drôle. On n'a pas le droit de m'intéresser à quelqu'un que je ne connais pas.

LE GROS MONSIEUR
On n'a pas le droit de faire éprouver à son lecteur des souffrances physiques. Quand je vois des tragédies, on se tue, eh bien ! cela ne me fait rien. Mais ce roman, il vous fait dresser les cheveux sur la tête, il vous fait venir la chair de poule, il vous donne de mauvais rêves. J'ai été deux jours au lit pour l'avoir lu.

LE PHILOSOPHE
Ajoutez à cela que c'est un livre froid et compassé.

LE POËTE
Un livre !... un livre !...
 
    LE PHILOSOPHE
Oui. - Et comme vous disiez tout à l'heure, monsieur, ce n'est point là de véritable esthétique. Je ne m'intéresse pas à une abstraction, à une entité pure. Je ne vois point là une personnalité qui s'adéquate avec la mienne. Et puis, le style n'est ni simple ni clair. Il sent l'archaïsme. C'est bien là ce que vous disiez, n'est-ce pas ?

LE POËTE
Sans doute, sans doute. Il ne faut pas de personnalités.

LE PHILOSOPHE
Le condamné n'est pas intéressant.

LE POËTE
Comment intéresserait-il ? il a un crime et pas de remords. J'eusse fait tout le contraire. J'eusse conté l'histoire de mon condamné. Né de parents honnêtes. Une bonne éducation. De l'amour. De la jalousie. Un crime qui n'en soit pas un. Et puis des remords, des remords, beaucoup de remords. Mais les lois humaines sont implacables : il faut qu'il meure. Et là j'aurais traité ma question de la peine de mort. À la bonne heure !

MADAME DE BLINVAL
Ah ! ah !

LE PHILOSOPHE
Pardon. Le livre, comme l'entend monsieur, ne prouverait rien. La particularité ne régit pas la généralité.

LE POËTE
Eh bien ! mieux encore ; pourquoi n'avoir pas choisi pour héros, par exemple... Malesherbes, le vertueux Malesherbes ? son dernier jour, son supplice ? Oh ! alors, beau et noble spectacle ! J'eusse pleuré, j'eusse frémi, j'eusse voulu monter sur l'échafaud avec lui.

LE PHILOSOPHE
Pas moi.

LE CHEVALIER
Ni moi. C'était un révolutionnaire, au fond, que votre M. de Malesherbes.

LE PHILOSOPHE
L'échafaud de Malesherbes ne prouve rien contre la peine de mort en général.
 
    LE GROS MONSIEUR
La peine de mort ! à quoi bon s'occuper de cela ? Qu'est-ce que cela vous fait, la peine de mort ? Il faut que cet auteur soit bien mal né de venir nous donner le cauchemar à ce sujet avec son livre !

MADAME DE BLINVAL
Ah ! oui, un bien mauvais coeur !

LE GROS MONSIEUR
Il nous force à regarder dans les prisons, dans les bagnes, dans Bicêtre. C'est fort désagréable. On sait bien que ce sont des cloaques. Mais qu'importe à la société ?

MADAME DE BLINVAL
Ceux qui ont fait les lois n'étaient pas des enfants.

LE PHILOSOPHE
Ah ! cependant ! en présentant les choses avec vérité...

LE MONSIEUR MAIGRE
Eh ! c'est justement ce qui manque, la vérité. Que voulez-vous qu'un poëte sache sur de pareilles matières ? Il faudrait être au moins procureur du roi. Tenez : j'ai lu dans une citation qu'un journal faisait de ce livre, que le condamné ne dit rien quand on lui lit son arrêt de mort ! eh bien, moi, j'ai vu un condamné qui, dans ce moment-là, a poussé un grand cri. - Vous voyez.

LE PHILOSOPHE
Permettez...

LE MONSIEUR MAIGRE
Tenez, messieurs, la guillotine, la Grève, c'est de mauvais goût. Et la preuve, c'est qu'il paraît que c'est un livre qui corrompt le goût, et vous rend incapable d'émotions pures, fraîches, naïves. Quand donc se lèveront les défenseurs de la saine littérature ? Je voudrais être, et mes réquisitoires m'en donneraient peut-être le droit, membre de l'académie française... - Voilà justement monsieur Ergaste, qui en est. Que pense-t-il du Dernier Jour d'un Condamné ?
 
    ERGASTE
Ma foi, monsieur, je ne l'ai lu ni ne le lirai. Je dînais hier chez Mme de Sénange, et la marquise de Morival en a parlé au duc de Melcour. On dit qu'il y a des personnalités contre la magistrature, et surtout contre le président d'Alimont. L'abbé de Floricour aussi était indigné. Il paraît qu'il y a un chapitre contre la religion, et un chapitre contre la monarchie. Si j'étais procureur du roi !...

LE CHEVALIER
Ah bien oui, procureur du roi ! et la charte ! et la liberté de la presse ! Cependant, un poëte qui veut supprimer la peine de mort, vous conviendrez que c'est odieux. Ah ! ah ! dans l'ancien régime, quelqu'un qui se serait permis de publier un roman contre la torture !... Mais depuis la prise de la Bastille, on peut tout écrire. Les livres font un mal affreux.

LE GROS MONSIEUR
Affreux. On était tranquille, on ne pensait à rien. Il se coupait bien de temps en temps en France une tête par-ci par-là, deux tout au plus par semaine. Tout cela sans bruit, sans scandale. Ils ne disaient rien. Personne n'y songeait. Pas du tout, voilà un livre... - un livre qui vous donne un mal de tête horrible !

LE MONSIEUR MAIGRE
Le moyen qu'un juré condamne après l'avoir lu !

ERGASTE
Cela trouble les consciences.

MADAME DE BLINVAL
Ah ! les livres ! les livres ! Qui eût dit cela d'un roman ?

LE POËTE
Il est certain que les livres sont bien souvent un poison subversif de l'ordre social.

LE MONSIEUR MAIGRE
Sans compter la langue, que messieurs les romantiques révolutionnent aussi.

LE POËTE
Distinguons, monsieur ; il y a romantiques et romantiques.

LE MONSIEUR MAIGRE
Le mauvais goût, le mauvais goût.

ERGASTE
Vous avez raison. Le mauvais goût.

LE MONSIEUR MAIGRE
Il n'y a rien à répondre à cela.

LE PHILOSOPHE, appuyé au fauteuil d'une dame.
Ils disent là des choses qu'on ne dit même plus rue Mouffetard.

ERGASTE
Ah ! l'abominable livre !

MADAME DE BLINVAL
Hé ! ne le jetez pas au feu. Il est à la loueuse.
 
    LE CHEVALIER
Parlez-moi de notre temps. Comme tout s'est dépravé depuis, le goût et les moeurs ! Vous souvient-il de notre temps, madame de Blinval ?

MADAME DE BUNVAL
Non, monsieur, il ne m'en souvient pas.

LE CHEVALIER
Nous étions le peuple le plus doux, le plus gai, le plus spirituel. Toujours de belles fêtes, de jolis vers. C'était charmant. Y a-t-il rien de plus galant que le madrigal de M. de La Harpe sur le grand bal que Mme la maréchale de Mailly donna en mil sept cent... l'année de l'exécution de Damiens ?

LE GROS MONSIEUR, soupirant.
Heureux temps ! Maintenant les moeurs sont horribles, et les livres aussi. C'est le beau vers de Boileau :
Et la chute des arts suit la décadence des moeurs.
 

 

 

 

LE PHILOSOPHE, bas au poëte.
Soupe-t-on dans cette maison ?

LE POËTE ÉLÉGIAQUE
Oui, tout à l'heure.

LE MONSIEUR MAIGRE
Maintenant on veut abolir la peine de mort, et pour cela on fait des romans cruels, immoraux et de mauvais goût, Le Dernier jour d'un Condamné, que sais-je ?

LE GROS MONSIEUR
Tenez, mon cher, ne parlons plus de ce livre atroce ; et, puisque je vous rencontre, dites-moi, que faites-vous de cet homme dont nous avons rejeté le pourvoi depuis trois semaines ?

LE MONSIEUR MAIGRE
Ah ! un peu de patience ! je suis en congé ici. Laissez-moi respirer. À mon retour. Si cela tarde trop pourtant, j'écrirai à mon substitut...

UN LAQUAIS, entrant.
Madame est servie.