XXX
Le prêtre est revenu.
Il a des cheveux blancs, l'air très
doux, une bonne et respectable figure ; c'est en effet un homme
excellent et charitable. Ce matin, je l'ai vu vider sa bourse dans les
mains des prisonniers. D'où vient que sa voix n'a rien qui émeuve et qui
soit ému ? D'où vient qu'il ne m'a rien dit encore qui m'ait pris
par l'intelligence ou par le coeur ?
Ce matin, j'étais égaré. J'ai à
peine entendu ce qu'il m'a dit. Cependant ses paroles m'ont semblé
inutiles, et je suis resté indifférent ; elles ont glissé comme
cette pluie froide sur cette vitre glacée.
Cependant, quand il est rentré tout
à l'heure près de moi, sa vue m'a fait du bien. C'est parmi tous ces
hommes le seul qui soit encore homme pour moi, me suis-je dit. Et il m'a
pris une ardente soif de bonnes et consolantes paroles.
Nous nous sommes assis, lui sur la
chaise, moi sur le lit. Il m'a dit : - Mon fils... Ce mot m'a
ouvert le coeur. Il a continué :
- Mon fils, croyez-vous en Dieu ?
- Oui, mon père, lui ai-je répondu.
- Croyez-vous en la sainte église
catholique, apostolique et romaine ?
- Volontiers, lui ai-je dit.
- Mon fils, a-t-il repris, vous avez
l'air de douter.
Alors il s'est mis à parler. Il a
parlé longtemps ; il a dit beaucoup de paroles ; puis, quand il
a cru avoir fini, il s'est levé et m'a regardé pour la première fois
depuis le commencement de son discours, en m'interrogeant :
- Eh bien ?
Je proteste que je l'avais écouté
avec avidité d'abord, puis avec attention, puis avec dévouement.
Je me suis levé aussi.
- Monsieur, lui ai-je répondu,
laissez-moi seul, je vous prie.
Il m'a demandé :
- Quand reviendrai-je ?
- Je vous le ferai savoir
Alors il est sorti sans colère, mais
en hochant la tête, comme se disant à lui-même : Un impie !
Non, si bas que je sois tombé, je
ne suis pas un impie, et Dieu m'est témoin que je crois en lui. Mais que
m'a-t-il dit, ce vieillard ? Bien de senti, rien d'attendri, rien de
pleuré, rien d'arraché de l'âme, rien qui vînt de son coeur pour aller
au mien, rien qui fût de lui à moi. Au contraire, je ne sais quoi de
vague, d'inaccentué, d'applicable à tout et à tous ; emphatique où
il eût été besoin de profondeur, plat où il eût fallu être simple ;
une espèce de sermon sentimental et d'élégie théologique. Ca et là,
une citation latine en latin. Saint Augustin, Saint Grégoire, que sais-je ?
Et puis il avait l'air de réciter une leçon déjà vingt fois récitée,
de repasser un thème, oblitéré dans sa mémoire à force d'être su.
Pas un regard dans l'oeil, pas un accent dans la voix, pas un geste dans
les mains.
Et comment en serait-il autrement ?
Ce prêtre est l'aumônier en titre de la prison. Son état est de
consoler et d'exhorter et il vit de cela. Les forçats, les patients sont
du ressort de son éloquence. Il les confesse et les assiste, parce qu'il
a sa place à faire. Il a vieilli à mener des hommes mourir. Depuis
longtemps il est habitué à ce qui fait frissonner les autres ; ses
cheveux, bien poudrés à blanc, ne se dressent plus ; le bagne et l'échafaud
sont de tous les jours pour lui. Il est blasé. Probablement il a son
cahier ; telle page les galériens, telle page les condamnés à
mort. On l'avertit la veille qu'il y aura quelqu'un à consoler le
lendemain à telle heure ; il demande ce que c'est, galérien ou
supplicié ? en relit la page ; et puis il vient. De cette façon,
il advient que ceux qui vont à Toulon et ceux qui vont à la Grève sont
un lieu commun pour lui, et qu'il est un lieu commun pour eux.
Oh ! qu'on m'aille donc, au
lieu de cela, chercher quelque jeune vicaire, quelque vieux curé, au
hasard, dans la première paroisse venue ; qu'on le prenne au coin de
son feu, lisant son livre et ne s'attendant à rien, et qu'on lui dise :
- Il y a un homme qui va mourir,
et il faut que ce soit vous qui le consoliez. Il faut que vous soyez là
quand on lui liera les mains, là quand on lui coupera les cheveux ;
que vous montiez dans sa charrette avec votre crucifix pour lui cacher le
bourreau ; que vous soyez cahoté avec lui par le pavé jusqu'à la
Grève ; que vous traversiez avec lui l'horrible foule buveuse de
sang ; que vous l'embrassiez au pied de l'échafaud, et que vous
restiez jusqu'à ce que la tête soit ici et le corps là.
Alors, qu'on me l'amène, tout
palpitant, tout frissonnant de la tête aux pieds ; qu'on me jette
entre ses bras, à ses genoux ; et il pleurera, et nous pleurerons,
et il sera éloquent, et je serai consolé, et mon coeur se dégonflera
dans le sien, et il prendra mon âme, et je prendrai son Dieu.
Mais ce bon vieillard, qu'est-il
pour moi ? que suis-je pour lui ? Un individu de l'espèce
malheureuse, une ombre comme il en a déjà tant vu, une unité à ajouter
au chiffre des exécutions.
J'ai peut-être tort de le repousser
ainsi ; c'est lui qui est bon et moi qui suis mauvais. Hélas !
ce n'est pas ma faute. C'est mon souffle de condamné qui gâte et flétrit
tout.
On vient de m'apporter de la
nourriture ; ils ont cru que je devais avoir besoin. Une table délicate
et recherchée, un poulet, il me semble, et autre chose encore. Eh bien !
j'ai essayé de manger ; mais, à la première bouchée, tout est
tombé de ma bouche, tant cela m'a paru amer et fétide !
XXXI
Il vient d'entrer un monsieur, le
chapeau sur la tête, qui m'a à peine regardé, puis a ouvert un
pied-de-roi et s'est mis à mesurer de bas en haut les pierres du mur,
parlant d'une voix très haute pour dire tantôt : c'est cela ;
tantôt : ce n'est pas cela.
J'ai demandé au gendarme qui c'était.
Il paraît que c'est une espèce de sous-architecte employé à la prison.
De son côté, sa curiosité s'est
éveillée sur mon compte. Il a échangé quelques demi-mots avec le
porte-clefs qui l'accompagnait ; puis a fixé un instant les yeux sur
moi, a secoué la tête d'un air insouciant, et s'est remis à parler à
haute voix et à prendre des mesures.
Sa besogne finie, il s'est approché
de moi en me disant avec sa voix éclatante :
- Mon bon ami, dans six mois cette
prison sera beaucoup mieux.
Et son geste semblait ajouter :
- Vous n'en jouirez pas, c'est
dommage.
Il souriait presque. J'ai cru voir le
moment où il allait me railler doucement, comme on plaisante une jeune
mariée le soir de ses noces.
Mon gendarme, vieux soldat à
chevrons, s'est chargé de la réponse.
- Monsieur, lui a-t-il dit, on ne
parle pas si haut dans la chambre d'un mort.
L'architecte s'en est allé.
Moi, j'étais là, comme une des
pierres qu'il mesurait.
XXXII
Et puis, il m'est arrivé une chose
ridicule.
On est venu relever mon bon vieux
gendarme, auquel, ingrat égoïste que je suis, je n'ai seulement pas serré
la main. Un autre l'a remplacé : homme à front déprimé, des yeux
de boeuf, une figure inepte.
Au reste, je n'y avais fait aucune
attention. Je tournais le dos à la porte, assis devant la table ; je
tâchais de rafraîchir mon front avec ma main, et mes pensées
troublaient mon esprit.
Un léger coup, frappé sur mon épaule,
m'a fait tourner la tête. C'était le nouveau gendarme, avec qui j'étais
seul.
Voici à peu près de quelle façon
il m'a adressé la parole.
- Criminel, avez-vous bon coeur ?
- Non, lui ai-je dit.
La brusquerie de ma réponse a paru le
déconcerter. Cependant il a repris en hésitant :
- On n'est pas méchant pour le
plaisir de l'être.
- Pourquoi non ? ai-je répliqué.
Si vous n'avez que cela à me dire, laissez-moi. Où voulez-vous en venir ?
- Pardon, mon criminel, a-t-il répondu.
Deux mots seulement. Voici. Si vous pouviez faire le bonheur d'un pauvre
homme, et que cela ne vous coûtât rien, est-ce que vous ne le feriez pas ?
J'ai haussé les épaules.
- Est-ce que vous arrivez de
Charenton ? Vous choisissez un singulier vase pour y puiser du
bonheur. Moi, faire le bonheur de quelqu'un !
Il a baissé la voix et pris un air
mystérieux, ce qui n'allait pas à sa figure idiote.
- Oui, criminel, oui bonheur, oui
fortune. Tout cela me sera venu de vous. Voici. Je suis un pauvre
gendarme. Le service est lourd, la paye est légère ; mon cheval est
à moi et me ruine. Or je mets à la loterie pour contre-balancer. Il faut
bien avoir une industrie. Jusqu'ici il ne m'a manqué pour gagner que
d'avoir de bons numéros. J'en cherche partout de sûrs ; je tombe
toujours à côté. Je mets le 76 ; il sort le 77. J'ai beau les
nourrir ils ne viennent pas...
- Un peu de patience, s'il vous plaît,
je suis à la fin.
- Or voici une belle occasion
pour moi. Il paraît, pardon, criminel, que vous passez aujourd'hui. Il
est certain que les morts qu'on fait périr comme cela voient la loterie
d'avance. Promettez-moi de venir demain soir, qu'est-ce que cela vous fait ?
me donner trois numéros, trois bons. Hein ? - Je n'ai pas peur des
revenants, soyez tranquille. - Voici mon adresse : Caserne
Popincourt, escalier A n° 26, au fond du corridor. Vous me reconnaîtrez
bien, n'est-ce pas ? Venez même ce soir, si cela vous est plus
commode.
J'aurais dédaigné de lui répondre,
à cet imbécile, si une espérance folle ne m'avait traversé l'esprit.
Dans la position désespérée où je suis, on croit par moments qu'on
briserait une chaîne avec un cheveu.
- Écoute, lui ai-je dit en faisant
le comédien autant que le peut faire celui qui va mourir, je puis en
effet te rendre plus riche que le roi, te faire gagner des millions. À
une condition.
Il ouvrait des yeux stupides.
- Laquelle ? laquelle ?
tout pour vous plaire, mon criminel.
- Au lieu de trois numéros, je t'en
promets quatre. Change d'habits avec moi.
- Si ce n'est que cela !
s'est-il écrié en défaisant les premières agrafes de son uniforme.
Je m'étais levé de ma chaise.
J'observais tous ses mouvements, mon coeur palpitait. Je voyais déjà les
portes s'ouvrir devant l'uniforme de gendarme, et la place, et la rue, et
le Palais de Justice derrière moi !
Mais il s'est retourné d'un air
indécis.
- Ah ça ! ce n'est pas pour
sortir d'ici ?
J'ai compris que tout était perdu.
Cependant j'ai tenté un dernier effort, bien inutile et bien insensé !
- Si fait, lui ai-je dit, mais ta
fortune est faite...
Il m'a interrompu.
- Ah bien non ! tiens ! et
mes numéros ! Pour qu'ils soient bons, il faut que vous soyez mort.
Je me suis rassis, muet et plus désespéré
de toute l'espérance que j'avais eue.
XXXIII
J'ai fermé les yeux, et j'ai mis
les mains dessus, et j'ai tâché d'oublier, d'oublier le présent dans le
passé. Tandis que je rêve, les souvenirs de mon enfance et de ma
jeunesse me reviennent un à un, doux, calmes, riants, comme des îles de
fleurs sur ce gouffre de pensées noires et confuses qui tourbillonnent
dans mon cerveau.
Je me revois enfant, écolier rieur
et frais, jouant, courant, criant avec mes frères dans la grande allée
verte de ce jardin sauvage où ont coulé mes premières années, ancien
enclos de religieuses que domine de sa tête de plomb le sombre dôme du
Val-de-Grâce.
Et puis, quatre ans plus tard, m'y
voilà encore, toujours enfant, mais déjà rêveur et passionné. Il y a
une jeune fille dans le solitaire jardin.
La petite Espagnole, avec ses grands
yeux et ses grands cheveux, sa peau brune et dorée, ses lèvres rouges et
ses joues roses, l'Andalouse de quatorze ans, Pepa.
Nos mères nous ont dit d'aller courir
ensemble : nous sommes venus nous promener.
On nous a dit de jouer, et nous
causons, enfants du même âge, non du même sexe.
Pourtant, il n'y a encore qu'un an,
nous courions, nous luttions ensemble. Je disputais à Pepita la plus
belle pomme du pommier ; je la frappais pour un nid d'oiseau. Elle
pleurait ; je disais : C'est bien fait ! et nous allions
tous deux nous plaindre ensemble à nos mères, qui nous donnaient tort
tout haut et raison tout bas.
Maintenant elle s'appuie sur mon
bras et je suis tout fier et tout ému. Nous marchons lentement, nous
parlons bas. Elle laisse tomber son mouchoir ; je le lui ramasse. Nos
mains tremblent en se touchant. Elle me parle des petits oiseaux, de l'étoile
qu'on voit là-bas, du couchant vermeil derrière les arbres, ou bien de
ses amies de pension, de sa robe et de ses rubans. Nous disons des choses
innocentes, et nous rougissons tous deux. La petite fille est devenue
jeune fille.
Ce soir-là - c'était un soir d'été
-, nous étions sous les marronniers, au fond du jardin. Après un de
ces longs silences qui remplissaient nos promenades, elle quitta tout à
coup mon bras, et me dit : Courons !
Je la vois encore, elle était tout en
noir en deuil de sa grand-mère. Il lui passa par la tête une idée
d'enfant, Pepa redevint Pepita, elle me dit : Courons !
Et elle se mit à courir devant moi
avec sa taille fine comme le corset d'une abeille et ses petits pieds qui
relevaient sa robe jusqu'à mi-jambe. Je la poursuivis, elle fuyait ;
le vent de sa course soulevait par moments sa pèlerine noire, et me
laissait voir son dos brun et frais.
J'étais hors de moi. Je
l'atteignis près du vieux puisard en ruine ; je la pris par la
ceinture, du droit de victoire, et je la fis asseoir sur un banc de gazon ;
elle ne résista pas. Elle était essoufflée et riait. Moi, j'étais sérieux,
et je regardais ses prunelles noires à travers ses cils noirs.
- Asseyez-vous là, me dit-elle. Il
fait encore grand jour, lisons quelque chose. Avez-vous un livre ?
J'avais sur moi le tome second des
Voyages de Spallanzani. J'ouvris au hasard, je me rapprochai d'elle, elle
appuya son épaule à mon épaule, et nous nous mîmes à lire chacun de
notre côté, tout bas, la même page. Avant de tourner le feuillet, elle
était toujours obligée de m'attendre. Mon esprit allait moins vite que
le sien.
- Avez-vous fini ? me
disait-elle, que j'avais à peine commencé.
Cependant nos têtes se touchaient,
nos cheveux se mêlaient, nos haleines peu à peu se rapprochèrent, et
nos bouches tout à coup.
Quand nous voulûmes continuer notre
lecture, le ciel était étoilé.
- Oh ! maman, maman, dit-elle
en rentrant, si tu savais comme nous avons couru !
Moi, je gardais le silence.
- Tu ne dis rien, me dit ma mère, tu as
l'air triste.
J'avais le paradis dans le coeur.
C'est une soirée que je me
rappellerai toute ma vie.
Toute ma vie !
XXXIV
Une heure vient de sonner. Je ne
sais laquelle : j'entends mal le marteau de l'horloge. Il me semble
que j'ai un bruit d'orgue dans les oreilles ; ce sont mes dernières
pensées qui bourdonnent.
À ce moment suprême où je me
recueille dans mes souvenirs, j'y retrouve mon crime avec horreur ;
mais je voudrais me repentir davantage encore. J'avais plus de remords
avant ma condamnation ; depuis, il semble qu'il n'y ait plus de place
que pour les pensées de mort. Pourtant, je voudrais bien me repentir
beaucoup.
Quand j'ai rêvé une minute à ce
qu'il y a de passé dans ma vie, et que j'en reviens au coup de hache qui
doit la terminer tout à l'heure, je frissonne comme d'une chose nouvelle.
Ma belle enfance ! ma belle jeunesse ! étoffe dorée dont
l'extrémité est sanglante. Entre alors et à présent, il y a une rivière
de sang, le sang de l'autre et le mien.
Si on lit un jour mon histoire, après
tant d'années d'innocence et de bonheur, on ne voudra pas croire à cette
année exécrable, qui s'ouvre par un crime et se clôt par un supplice ;
elle aura l'air dépareillée.
Et pourtant, misérables lois et misérables
hommes, je n'étais pas un méchant !
Oh ! mourir dans quelques
heures, et penser qu'il y a un an, à pareil jour, j'étais libre et pur
que je faisais mes promenades d'automne, que j'errais sous les arbres, et
que je marchais dans les feuilles !
XXXV
En ce moment même, il y a tout auprès
de moi, dans ces maisons qui font cercle autour du Palais et de la Grève, et
partout dans Paris, des hommes qui vont et viennent, causent et rient, lisent le
journal, pensent à leurs affaires ; des marchands qui vendent ; des
jeunes filles qui préparent leurs robes de bal pour ce soir ; des mères
qui jouent avec leurs enfants !
XXXVI
Je me souviens qu'un jour, étant enfant,
j'allai voir le bourdon de Notre-Dame.
J'étais déjà étourdi d'avoir monté
le sombre escalier en colimaçon, d'avoir parcouru la frêle galerie qui lie les
deux tours, d'avoir eu Paris sous les pieds, quand j'entrai dans la cage de
pierre et de charpente où pend le bourdon avec son battant, qui pèse un
millier.
J'avançai en tremblant sur les planches
mal jointes, regardant à distance cette cloche si fameuse parmi les enfants et
le peuple de Paris, et ne remarquant pas sans effroi que les auvents couverts
d'ardoises qui entourent le clocher de leurs plans inclinés étaient au niveau
de mes pieds. Dans les intervalles, je voyais, en quelque sorte à vol d'oiseau,
la place du Parvis-Notre-Dame, et les passants comme des fourmis.
Tout à coup l'énorme cloche tinta, une
vibration profonde remua l'air, fit osciller la lourde tour. Le plancher sautait
sur les poutres. Le bruit faillit me renverser ; je chancelai, prêt à
tomber, prêt à glisser sur les auvents d'ardoises en pente. De terreur je me
couchai sur les planches, les serrant étroitement de mes deux bras, sans
parole, sans haleine, avec ce formidable tintement dans les oreilles, et sous
les yeux ce précipice, cette place profonde où se croisaient tant de passants
paisibles et enviés.
Eh bien ! il me semble que je suis
encore dans la tour du bourdon. C'est tout ensemble un étourdissement et un éblouissement.
Il y a comme un bruit de cloche qui ébranle les cavités de mon cerveau ;
et autour de moi je n'aperçois plus cette vie plane et tranquille que j'ai
quittée, et où les autres hommes cheminent encore, que de loin et à travers
les crevasses d'un abîme.
XXXVII
L'Hôtel de Ville est un édifice
sinistre.
Avec son toit aigu et roide, son clocheton
bizarre, son grand cadran blanc, ses étages à petites colonnes, ses mille
croisées, ses escaliers usés par les pas, ses deux arches à droite et à
gauche, il est là, de plain-pied avec la Grève ; sombre, lugubre, la face
toute rongée de vieillesse, et si noir qu'il est noir au soleil.
Les jours d'exécution, il vomit des
gendarmes de toutes ses portes, et regarde le condamné avec toutes ses fenêtres.
Et le soir, son cadran, qui a marqué
l'heure, reste lumineux sur sa façade ténébreuse.
XXXVIII
Il est une heure et quart.
Voici ce que j'éprouve maintenant :
Une violente douleur de tête. Les reins
froids, le front brûlant. Chaque fois que je me lève ou que je me penche, il
me semble qu'il y a un liquide qui flotte dans mon cerveau, et qui fait battre
ma cervelle contre les parois du crâne.
J'ai des tressaillements convulsifs, et de
temps en temps la plume tombe de mes mains comme par une secousse galvanique.
Les yeux me cuisent comme si j'étais dans
la fumée.
J'ai mal dans les coudes.
Encore deux heures et quarante-cinq
minutes, et je serai guéri.
XXXIX
Ils disent que ce n'est rien, qu'on ne
souffre pas, que c'est une fin douce, que la mort de cette façon est bien
simplifiée.
Eh ! qu'est-ce donc que cette agonie de
six semaines et ce râle de tout un jour ? Qu'est-ce que les angoisses de
cette journée irréparable, qui s'écoule si lentement et si vite ?
Qu'est-ce que cette échelle de tortures qui aboutit à l'échafaud ?
Apparemment ce n'est pas là souffrir.
Ne sont-ce pas les mêmes convulsions,
que le sang s'épuise goutte à goutte, ou que l'intelligence s'éteigne pensée
à pensée ?
Et puis, on ne souffre pas, en sont-ils sûrs ?
Qui le leur a dit ? Conte-t-on que jamais une tête coupée se soit dressée
sanglante au bord du panier et qu'elle ait crié au peuple : Cela ne fait
pas de mal !
Y a-t-il des morts de leur façon qui
soient venus les remercier et leur dire : C'est bien inventé.
Tenez-vous-en là. La mécanique est bonne.
Est-ce Robespierre ? Est-ce Louis XVI ?...
Non, rien ! moins qu'une minute,
moins qu'une seconde, et la chose est faite. - Se sont-ils jamais mis,
seulement en pensée, à la place de celui qui est là, au moment où le lourd
tranchant qui tombe mord la chair, rompt les nerfs, brise les vertèbres... Mais
quoi ! une demi-seconde ! la douleur est escamotée...
Horreur !
XL
Il est singulier que je pense sans cesse
au roi. J'ai beau faire, beau secouer la tête, j'ai une voix dans l'oreille qui
me dit toujours :
- Il y a dans cette même ville, à
cette même heure, et pas bien loin d'ici, dans un autre palais, un homme qui a
aussi des gardes à toutes ses portes, un homme unique comme toi dans le peuple,
avec cette différence qu'il est aussi haut que tu es bas. Sa vie entière,
minute par minute, n'est que gloire, grandeur, délices, enivrement. Tout est
autour de lui amour respect, vénération. Les voix les plus hautes deviennent
basses en lui parlant et les fronts les plus fiers ploient. Il n'a que de la
soie et de l'or sous les yeux. À cette heure, il tient quelque conseil de
ministres où tous sont de son avis, ou bien songe à la chasse de demain, au
bal de ce soir sûr que la fête viendra à l'heure, et laissant à d'autres le
travail de ses plaisirs. Eh bien ! cet homme est de chair et d'os comme toi !
- Et pour qu'à l'instant même l'horrible échafaud s'écroulât, pour que
tout te fût rendu, vie, liberté, fortune, famille, il suffirait qu'il écrivît
avec cette plume les sept lettres de son nom au bas d'un morceau de papier, ou même
que son carrosse rencontrât ta charrette ! - Et il est bon, et il ne
demanderait pas mieux peut-être, et il n'en sera rien !
XLI
Eh bien donc ! ayons courage avec la
mort, prenons cette horrible idée à deux mains, et considérons-la en face.
Demandons-lui compte de ce qu'elle est, sachons ce qu'elle nous veut,
retournons-la en tous sens, épelons l'énigme, et regardons d'avance dans le
tombeau.
Il me semble que, dès que mes yeux
seront fermés, je verrai une grande clarté et des abîmes de lumière où mon
esprit roulera sans fin. Il me semble que le ciel sera lumineux de sa propre
essence, que les astres y feront des taches obscures, et qu'au lieu d'être
comme pour les yeux vivants des paillettes d'or sur du velours noir, ils
sembleront des points noirs sur du drap d'or.
Ou bien, misérable que je suis, ce sera
peut-être un gouffre hideux, profond, dont les parois seront tapissées de ténèbres,
et où je tomberai sans cesse en voyant des formes remuer dans l'ombre.
Ou bien, en m'éveillant après le coup,
je me trouverai peut-être sur quelque surface plane et humide, rampant dans
l'obscurité et tournant sur moi-même comme une tête qui roule. Il me semble
qu'il y aura un grand vent qui me poussera, et que je serai heurté ça et là
par d'autres têtes roulantes. Il y aura par places des mares et des ruisseaux
d'un liquide inconnu et tiède ; tout sera noir. Quand mes yeux, dans leur
rotation, seront tournés en haut, ils ne verront qu'un ciel d'ombre, dont les
couches épaisses pèseront sur eux, et au loin dans le fond de grandes arches
de fumée plus noires que les ténèbres. Ils verront aussi voltiger dans la
nuit de petites étincelles rouges, qui, en s'approchant, deviendront des
oiseaux de feu. Et ce sera ainsi toute l'éternité.
Il se peut bien aussi qu'à certaines
dates les morts de la Grève se rassemblent par de noires nuits d'hiver sur la
place qui est à eux. Ce sera une foule pâle et sanglante, et je n'y manquerai
pas. Il n'y aura pas de lune, et l'on parlera à voix basse. L'Hôtel de Ville
sera là, avec sa façade vermoulue, son toit déchiqueté, et son cadran qui
aura été sans pitié pour tous. Il y aura sur la place une guillotine de
l'enfer où un démon exécutera un bourreau ; ce sera à quatre heures du
matin. À notre tour nous ferons foule autour.
Il est probable que cela est ainsi. Mais
si ces morts-là reviennent, sous quelle forme reviennent-ils ? Que
gardent-ils de leur corps incomplet et mutilé ? Que choisissent-ils ?
Est-ce la tête ou le tronc qui est spectre ?
Hélas ! qu'est-ce que la mort fait
avec notre âme ? quelle nature lui laisse-t-elle ? qu'a-t-elle à lui
prendre ou à lui donner ? où la met-elle ? lui prête-t-elle
quelquefois des yeux de chair pour regarder sur la terre, et pleurer ?
Ah ! un prêtre ! un prêtre
qui sache cela ! Je veux un prêtre, et un crucifix à baiser !
Mon Dieu, toujours le même !
XLII
Je l'ai prié de me laisser dormir, et je
me suis jeté sur le lit.
En effet, j'avais un flot de sang dans la tête,
qui m'a fait dormir. C'est mon dernier sommeil, de cette espèce.
J'ai fait un rêve.
J'ai rêvé que c'était la nuit. Il me
semblait que j'étais dans mon cabinet avec deux ou trois de mes amis, je ne
sais plus lesquels.
Ma femme était couchée dans la chambre à
coucher à côté, et dormait avec son enfant.
Nous parlions à voix basse, mes amis et
moi, et ce que nous disions nous effrayait.
Tout à coup il me sembla entendre un bruit
quelque part dans les autres pièces de l'appartement. Un bruit faible, étrange,
indéterminé.
Mes amis avaient entendu comme moi. Nous écoutâmes :
c'était comme une serrure qu'on ouvre sourdement, comme un verrou qu'on scie à
petit bruit.
Il y avait quelque chose qui nous glaçait :
nous avions peur. Nous pensâmes que peut-être c'étaient des voleurs qui s'étaient
introduits chez moi, à cette heure si avancée de la nuit.
Nous résolûmes d'aller voir. Je me levai,
je pris la bougie. Mes amis me suivaient, un à un.
Nous traversâmes la chambre à coucher,
à côté. Ma femme dormait avec son enfant.
Puis nous arrivâmes dans le salon. Rien.
Les portraits étaient immobiles dans leurs cadres d'or sur la tenture rouge. Il
me sembla que la porte du salon à la salle à manger n'était point à sa place
ordinaire.
Nous entrâmes dans la salle à manger ;
nous en fîmes le tour. Je marchais le premier. La porte sur l'escalier était
bien fermée, les fenêtres aussi. Arrivé près du poêle, je vis que l'armoire
au linge était ouverte, et que la porte de cette armoire était tirée sur
l'angle du mur comme pour le cacher.
Cela me surprit. Nous pensâmes qu'il y
avait quelqu'un derrière la porte.
Je portai la main à cette porte pour
refermer l'armoire ; elle résista. Étonné, je tirai plus fort, elle céda
brusquement, et nous découvrîmes une petite vieille, les mains pendantes, les
yeux fermés, immobile, debout, et comme collée dans l'angle du mur.
Cela avait quelque chose de hideux, et
mes cheveux se dressent d'y penser.
Je demandai à la vieille :
- Que faites-vous là ?
Elle ne répondit pas.
Je lui demandai :
- Qui êtes-vous ?
Elle ne répondit pas, ne bougea pas, et
resta les yeux fermés.
Mes amis dirent :
- C'est sans doute la complice de ceux qui
sont entrés avec de mauvaises pensées ; ils se sont échappés en nous
entendant venir ; elle n'aura pu fuir et s'est cachée là.
Je l'ai interrogée de nouveau, elle est
demeurée sans voix, sans mouvement, sans regard.
Un de nous l'a poussée à terre, elle
est tombée.
Elle est tombée tout d'une pièce, comme un
morceau de bois, comme une chose morte.
Nous l'avons remuée du pied, puis deux de
nous l'ont relevée et de nouveau appuyée au mur. Elle n'a donné aucun signe
de vie. On lui a crié dans l'oreille, elle est restée muette comme si elle
était sourde.
Cependant, nous perdions patience, et il y
avait de la colère dans notre terreur. Un de nous m'a dit :
- Mettez-lui la bougie sous le menton.
Je lui ai mis la mèche enflammée sous le
menton.
Alors elle a ouvert un oeil à demi, un oeil
vide, terne, affreux, et qui ne regardait pas.
J'ai ôté la flamme et j'ai dit :
- Ah ! enfin ! répondras-tu,
vieille sorcière ? Qui es-tu ?
L'oeil s'est refermé comme de lui-même.
- Pour le coup, c'est trop fort, ont dit
les autres. Encore la bougie !
encore ! il faudra bien qu'elle parle.
J'ai replacé la lumière sous le menton de
la vieille.
Alors, elle a ouvert ses deux yeux
lentement, nous a regardés tous les uns après les autres, puis, se baissant
brusquement, a soufflé la bougie avec un souffle glacé. Au même moment j'ai
senti trois dents aiguës s'imprimer sur ma main, dans les ténèbres.
Je me suis réveillé, frissonnant et
baigné d'une sueur froide.
Le bon aumônier était assis au pied de mon
lit, et lisait des prières.
- Ai-je dormi longtemps ? lui ai-je
demandé.
- Mon fils, m'a-t-il dit, vous avez dormi
une heure. On vous a amené votre enfant. Elle est là dans la pièce voisine,
qui vous attend. Je n'ai pas voulu qu'on vous éveillât.
- Oh ! ai-je crié, ma fille,
qu'on m'amène ma fille !

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