VICTOR HUGO RACONTÉ 
PAR UN TÉMOIN DE SA VIE

 
  Chapitres XXV à XXIX : Les Bourbons - La pension Cordier - Les cent jours -
Les bêtises que M. Victor Hugo faisait avant sa naissance.
 

XXV - LES BOURBONS

      La restauration des Bourbons fut pour Mme Hugo une joie extrême. Sa haine de Napoléon, comprimée jusque-là par la crainte de compromettre son mari, éclata librement. L’empereur ne fut plus que Buonaparte ; il n’avait ni génie ni talent, même militaire ; il avait été battu partout, en Russie, en France ; il était lâche ; il s’était enfui d’Égypte et de Russie, abandonnant à la peste et aux neiges ceux que son ambition avait entraînés ; il avait pleuré à Fontainebleau comme un enfant ; il avait assassiné le duc d’Enghien, etc.  En revanche, les Bourbons avaient tous les mérites et toutes les gloires.

      La royauté lui rappelait sa chère Bretagne ; c’était son adolescence qui recommençait. Elle redevint, en effet, toute jeune ; elle eut, pendant quelques semaines, une activité et une vivacité extraordinaires. Elle ne manquait pas une fête publique. Son royalisme s’arbora dans son habillement ; le printemps lui permit de ne sortir qu’en robe de percale blanche et en chapeau de paille de riz garni de tubéreuses. La mode affecta aux souliers de femme le vert, afin que la couleur de l’empire fût foulée aux pieds ; Mme Hugo n’eut que des souliers verts.

      Il n’y eut de plus joyeux qu’elle que les perruquiers. Pour eux, royauté voulait dire perruque, poudre, oiseau royal. Dans l’ivresse de leur restauration, ils badigeonnèrent la devanture de leurs boutiques en bleu ciel étoilé de fleurs de lys d’or. Cet azur fut en pure perte, les ailes de pigeon ne reparurent pas, et les perruquiers passèrent bientôt à la monarchie constitutionnelle.

      Le jour de son entrée, le comte d’Artois envoya par une ordonnance aux fils d’une si bonne royaliste la décoration de l’ordre du Lys. Leur fierté fut d’autant plus grande que la décoration était accompagnée d’un brevet signé du prince. Le lys était en argent et suspendu à un ruban de moire blanche. Les nouveaux dignitaires s’empressèrent de pendre à leur boutonnière ce bijou princier. Il y avait à tous les coins de rue des marchands de cocardes blanches ; ils en achetèrent chacun une qu’ils firent coudre à leurs chapeaux. Ainsi affublés, ils se trouvèrent parfaitement royalistes.

      Une solennité se préparait à Notre-Dame. La famille royale devait s’y rendre en pompe pour entendre une messe d'actions de grâces. Mme Hugo était en quête d’une fenêtre d’où elle pût voir défiler le cortège ; M. Foucher en trouva une et lui en offrit la moitié. Les deux familles partirent ensemble, en grande toilette. Le temps était beau, on alla à pied. Victor donna le bras à Mlle Adèle. Il était radieux d’avoir son lys à sa boutonnière et une "femme" à son bras.

      La chambre qui attendait les deux familles était au Palais de Justice dans la tour Saint-Jean. On monta un escalier obscur et l’on entra dans une espèce de cellule sans autre mobilier que quelques chaises de paille qu’on y avait mises pour la circonstance. Une fenêtre étroite et haute éclairait mal cette pièce nue et triste. Mais Mme Hugo ne vit pas cette pièce, elle ne vit que le cortège. Le roi était en habit bleu à épaulettes en graine d’épinards ; on remarquait son cordon bleu, sa petite queue derrière la tête et son gros ventre. Il était dans une immense calèche fleurdelysée et avait près de lui la duchesse d’Angoulême habillée de blanc depuis les souliers jusqu’à l’ombrelle. Le comte d’Artois et le duc d’Angoulême étaient à cheval des deux côtés de la voiture. Devant et derrière étaient les mousquetaires. La vieille garde suivait, humiliée de faire escorte à ce podagre ramené par l’étranger.

      Au moment où les fils recevaient la décoration du lys, le père était moins en faveur. On lui en voulait d’avoir été si incommode aux alliés et d’avoir arrêté si longtemps les hessois devant Thionville. Avoir refusé de rendre à l’étranger une forteresse française, c’était alors une trahison, et l’abbé de Montesquiou, ministre, parlait, à la tribune, de la "révolte de Thionville". Le général fut mal noté et dut s’attendre à perdre bientôt le commandement de cette ville qu’il avait eu le tort de conserver à la France. Aussi n’y fit-il pas venir sa famille. Mme Hugo, qui alla l’y rejoindre un moment pour régler des affaires d’intérêt, n’emmena qu’Abel et laissa Victor et Eugène sous la garde de Mme Lucotte et de Mme Foucher. Je copie ces passages de lettres écrites par les deux frères à leur mère :

      "Ma chère maman,
      "Depuis ton départ, tout le monde s'ennuie ici. Nous allons très souvent chez M. Foucher, ainsi que tu nous l’as recommandé. Il nous a proposé de suivre les leçons qu’on donne à son fils ; nous l’avons remercié. Nous travaillons tous les matins le latin et les mathématiques. Une lettre cachetée de noir et adressée à Abel est arrivée le soir de ton départ. M. Foucher vous la fera passer. Il a eu la bonté de nous mener au Muséum... .

      "Ton fils respectueux,
Victor. "

      "Nous nous ennuyons de plus en plus sans toi, ma chère maman, et tu devrais revenir vite. Victor et moi, nous avons commencé deux têtes au crayon, nous espérons pouvoir te les montrer à ton arrivée. Hier et aujourd’hui, nous avons été au Jardin des plantes avec les Lucotte. La maison continue d’être dans le plus grand ordre, et il y a toujours un domestique ici. Mme Foucher est très complaisante pour nous, elle s’est chargée de faire raccommoder mon pantalon vert, que j’ai déchiré depuis ton départ. M. Foucher nous a montré une lettre que papa lui a écrite qui nous a fait grand plaisir, mais tu es plus heureuse que nous puisque tu es près de lui.

      Eugène"

      "P. S. Victor n’a pas voulu t’écrire en même temps que moi, c’est pourquoi nos lettres ne partent qu’aujourd’hui.

      "Nous attendons de tes nouvelles avec impatience, ma chère maman. Nous continuons d’étudier assidûment, mais nous avons été forcés d’abandonner les mathématiques, n’y pouvant rien comprendre sans aide. Nous avons acheté, avec une partie de l’argent que tu nous as laissé, des études de têtes d’animaux. Nous dessinons, nous allons après chez M. Larivière : et nous travaillons au jardin. Notre journée se passe ainsi. M. Foucher nous mène promener les dimanches et les jeudis, et nous dînons chez lui en rentrant...

      "Eugène. "

      Mme Hugo ne resta que quelques semaines à Thionville. Eugène et Victor reprirent leur vie ordinaire.

      Il n’y eut de nouveau dans leur printemps et dans leur été que Bobino. Ils s’éprirent de sa parade ; des volées furieuses qu’il administrait à son Jocrisse et des hurlements risibles de celui-ci. Tout cela n’était que pour attirer, un public aux marionnettes de l’intérieur. La parade finie, les enfants "prrrenaient leurs billets" et pour quatre sous voyaient gesticuler, rire et pleurer des marionnettes si grandioses qu’elles avaient mérité à la baraque le titre majestueux de Théâtre des Automates. Ces belles représentations inspirèrent aux deux frères l’idée d’avoir un théâtre à eux ; ils en achetèrent un magnifique, en carton avec des filets d’or, et une troupe complète de petits comédiens en bois. Chacun dut faire sa pièce, et le futur auteur de Ruy Blas débuta dans l’art dramatique par un Palais enchanté dont les répétitions allèrent grand train, mais dont la représentation fuit empêchée par un incident sérieux.

      En septembre, La restauration se crut assez forte pour punir ceux qui avaient résisté à l’invasion ; le général Hugo fut destitué de son commandement et mis hors d’activité, ainsi que tous les chefs sans exception qui avaient concouru à la défense de Thionville. Il vint à Paris et jugea qu’il était temps de songer à l’avenir des enfants. Eugène allait avoir quinze ans, et Victor treize ; le général, qui rêvait pour eux l’école polytechnique, leur chercha une pension préparatoire ; il en trouva une rue Sainte-Marguerite, et les y conduisit la veille du jour fixé pour la première représentation du Palais enchanté.

 

 

 XXVI - LA PENSION CORDIER

      Ce n’était pas un "palais enchanté" que la pension Cordier. La rue Sainte-Marguerite, sombre et resserrée entre la prison de l’Abbaye et le passage du Dragon enfumé et martelé par ses forgerons, n’avait rien qui prévînt en faveur de la maison. La maison était un corps de logis à un seul étage entre deux cours, dont la seconde servait aux récréations. En entrevoyant cette seconde cour à travers les fenêtres, les enfants furent d’abord étonnés d’y voir de la verdure et des fruits en plein hiver, mais ils s’aperçurent bien vite que c’étaient des arbres peints sur la muraille du fond.

      Le maître de l’établissement, M. Cordier, était un ancien abbé qui avait jeté la soutane aux orties comme l’abbé Larivière. C’était un vieillard d’aspect bizarre. Il était passionné de Jean-Jacques Rousseau, dont il avait adopté jusqu’au costume arménien. Il joignait à sa pelisse et à son bonnet une énorme tabatière de métal où il puisait perpétuellement et qu’il cognait sur la tête des élèves qui ne savaient pas leurs leçons ou qui lui "répondaient". Ce Cordier avait un associé appelé Decotte, plus brutal que lui.

      Les deux frères n’étaient pas avec les autres pensionnaires. Le général, voulant qu’on les poussât vite, les avait fait mettre à part. Ils avaient leur chambre et ils n’apparaissaient qu’aux repas et aux récréations. On leur donna cependant un camarade de chambrée. C’était le fils d’un des maîtres d’étude, un garçon doux et travailleur, appelé Vivien. Son père, qui revenait des Indes, en avait rapporté une cargaison de sparterie ; on en tendit la chambre, et les trois camarades passèrent l’hiver dans cette fourrure.

      La fourrure ne consolait pas les deux Hugo de la perte de leur liberté. Mais à cet âge le chagrin passe vite ; et puis ils eurent bien vite des amis, un, entre autres, intelligent et sympathique, Jules Claye, devenu depuis l’excellent imprimeur dont le concours a été si utile à M. Victor Hugo et qui a fait les belles éditions des Contemplations, de la Légende des Siècles et des Misérables. Et puis, qu’est-ce qui les empêchait d’introduire dans la pension les représentations théâtrales si brusquement interrompues chez eux ? L’idée, proposée dans une récréation, fut acceptée avec enthousiasme. Et ce serait bien plus beau que rue du Cherche-Midi ; les rôles ne seraient pas joués par des marionnettes puisqu’on avait une troupe d’acteurs en chair et en os dans les pensionnaires. Ce serait cette fois un théâtre pour de vrai. La salle était toute construite, on prit la grande classe ; les tables rapprochées firent la scène, le dessous des tables les coulisses, les quinquets la rampe, et les bancs le parterre.

      Le répertoire ne fut pas l’embarras ; il était commandé par le costume. Le costume le plus facile à confectionner, et on même temps le plus beau, était évidemment le costume militaire. Avec du carton et du papier d’or et d’argent, on se fait des casques, des épaulettes, des galons, des décorations, des sabres ; un bouchon noirci à la flamme se chargeait des moustaches. Donc le répertoire, dont Eugène et Victor furent les auteurs privilégiés, eut pour sujets habituels les guerres de l’empire. La seule difficulté était la distribution des rôles ; l’ennemi étant toujours vaincu et rossé à la fin, personne ne voulait être l’ennemi. Victor arrangea la chose en proposant que chacun le fût à son tour. Il poussa même la conciliation jusqu’à jouer une fois, lui l’auteur, un officier prussien ; mais ce fut une seule fois et pour donner l’exemple ; en général, il se décernait le principal rôle. Quand Napoléon était de la pièce, il jouait Napoléon. Alors il se couvrait de décorations, et sa poitrine rayonnait d’aigles d’or et d’argent. Dans les moments solennels, pour mêler de la réalité à toutes ces splendeurs, il ajoutait aux aigles sa décoration du lys.

      Eugène et Victor avaient déjà pour leurs camarades ce grand prestige des élèves on chambre. L’organisation du théâtre et la composition des pièces leur créèrent une influence qui alla bientôt jusqu’à la domination. La pension se partagea en deux peuples, un qui prit pour roi Eugène, et l’autre, Victor. Vivien seul, étant en chambre aussi, refusa de se soumettre et, n’ayant pas pu régner, ne voulut pas obéir. Il n’y a pas de peuple sans un nom ; les sujets de Victor s’appelèrent les chiens, et les sujets d’Eugène les veaux. Les deux rois étaient absolus. Ils exerçaient une autorité despotique, ne souffraient aucune opposition, avaient leur code, dont la plus forte peine était la perte des droits civiques et de la nationalité. Un des sujets d’Eugène ayant manqué de servilité, le roi lui dit

      — Tu n’es plus mon veau ! et ce fut terrible. L’ex-veau, qui essaya vainement de se faire recevoir parmi les chiens et qu’ils repoussèrent comme mauvais citoyen, devint un étranger dans la pension et fut exclu de tous les jeux ; sa tristesse et ses remords apaisèrent Eugène, qui daigna l’amnistier et le rappeler de son exil.

      En revanche, lorsque les sujets se conduisaient bien, leur roi les protégeait. Un veau n’eût pas touché un chien, que Victor ne lançât toute sa meute à la vengeance. Les deux rois avaient dans leurs chambres des congrès où ils débattaient les griefs réciproques de leurs peuples, et Eugène disait sérieusement à Victor : — J’ai à me plaindre de tes chiens. Après une semaine tout entière où il n’avait eu personne à punir, Eugène combla ses sujets d’une légitime fierté en leur disant — Veaux, je suis content de vous !

      On ne serait pas roi longtemps si l’on n’avait rien à donner. Le roi des chiens et le roi des veaux auraient pu donner des pensions et des traitements ; ils n’auraient eu qu’à frapper des impôts, sur lesquels ils auraient prélevé une forte liste civile ; ils auraient pu alors faire des cadeaux sur leur cassette particulière, et leur peuple, auquel ils auraient restitué ainsi quelques miettes de son propre argent, aurait béni leur générosité. Ils dédaignèrent de gouverner les hommes par le vil intérêt et ne distribuèrent que des récompenses honorifiques. Ils eurent leur décoration afin d’éviter les conflits avec les gouvernements, ils s'informèrent des couleurs qui n’avaient été prises par aucun ordre, et ils choisirent le lilas pour leur ruban. La croix était nécessairement en carton, recouvert de papier d’argent ou d’or, suivant le grade. Il va sans dire qu’Eugène et Victor s’étaient nommés eux-mêmes grands cordons.

      Le pouvoir des deux tyrans était si bien établi que, lorsque les maîtres ne pouvaient rien obtenir d’un élève, lorsque M. Decotte avait épuisé les pensums et l’abbé Cordier les coups de tabatière sur la tête, ils venaient prier son roi de lui parler et de lui ordonner la docilité et l’application.

      Les externes étaient spécialement employés aux relations extérieures. Un jeune et gentil garçon qui est devenu un homme vaillant et solide, aussi bon nageur qu’habile écuyer, adroit à toutes les armes, prêt à toutes les rencontres, Léon Gatayes, avait alors pour mission quotidienne de rapporter les deux sous de fromage d’Italie que sa majesté Victor Ier ajoutait au pain sec de son déjeuner, et tremblait quand le sourcil froncé du roi n’était pas content de la quantité ou du morceau. Un autre saute-ruisseau de Victor était un petit garçon, fils unique de parents riches, dont la tendresse se voyait sur ses joues roses ; ils ne l’avaient mis qu’en demi-pension, ne pouvant se passer de lui vingt-quatre heures. Il arrivait toujours les poches bourrées de bonbons et de gâteaux, que Victor distribuait aux plus méritants, en lui en laissant une faible part quand il avait bien fait ses commissions. Du reste, le petit Joly les donnait de lui-même avec la facilité de ceux qui ont tout ce qu’ils veulent. Il était toujours mis avec une grande élégance, ouaté l’hiver, brodé l’été.

      En 1845, M. Victor Hugo, traversant la cour de l’Institut, vit venir à lui un homme à cheveux gris, ridé, misérable et vêtu d’un reste de redingote grise rapiécée de drap bleu, qui l’aborda et lui dit
      — Me reconnais-tu ?
      M. Victor Hugo essaya de mettre un nom sur cette figure éraillée et dégradée, et n’y parvint pas.
      — Non ? reprit l’homme. Ça ne m’étonne pas, je suis un peu changé. Je suis Joly.
      — Joly ? répéta N. Victor Hugo à qui le nom n’a disait pas plus que le visage.
      — Oui, Joly, de la pension Cordier.
      M. Victor Hugo se souvint alors de ce beau petit garçon si riche et si bien habillé qui était toujours chargé de bonbons.
      — Tu y es maintenant ? dit l'homme en haillons. Eh bien, oui, c’est moi. Je suis le beau petit Joly. Toi, Je t’ai reconnu tout de suite. Il parait que l’académie et la chambre des pairs, ça vous conserve mieux que le bagne.

      Et le misérable raconta qu’il avait perdu son père et sa mère tout jeune et s’était trouvé seul avec une grande fortune. Il avait dépensé sans compter, les dettes étaient venues ; il n’avait pu se résoudre à la misère, et il avait fait des faux, pour lesquels il avait été condamné à sept ans de bagne et à la marque.

      Tout en parlant, M. Victor Hugo et lui étaient sortis de la cour et marchaient sur le quai. M. Victor Hugo, avant de quitter ce malheureux, voulut lui donner quelque monnaie et mit la main à la poche de son gilet.
      — Pas ici, lui dit Joly. Un agent qui te verrait m’arrêterait pour mendicité, et alors on me reconnaîtrait. C’est que je suis en rupture de ban. On m’a interné à Pontoise. Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse dans un petit endroit où on sait tout de suite qui vous êtes ? Je suis venu à Paris. Je me monte très peu le jour. Aujourd’hui je suis sorti pour toi ; je savais que c'était ton jour d’académie. La nuit, pour ne pas être ramassé dans les garnis, je couche sur la grève. Tiens, viens plutôt par ici.
      Il entraîna M. Victor Hugo dans une allée obscure où son ancien condisciple lui donna cinq francs en l’engageant à venir le voir place Royale.

      Joly vint en effet, et M. Victor Hugo essaya de le tirer de l’abîme où il était tombé. Mais il ne s’y prêta pas ; il ne voulait rien faire et refusait tout, excepté l’aumône. À chaque nouvelle visite, il était de plus en plus flétri et rongé par le vice.

      Il finit par être exigeant jusqu’à l’insolence, et l’on fut obligé de lui fermer la porte. Il revint une dernière fois, le 1er janvier 1847 ; depuis, M. Victor Hugo n’en a plus entendu parler.

 

 

XXVII - LES CENT JOURS

      Le dimanche 26 février 1815, la pension Cordier allait en promenade au Champ de Mars et suivait le chemin de halage. En passant sous le pont d’Iéna, un élève remarqua. et montra à ses camarades cette inscription largement écrite sur une arche 1er mars 1815. Vive l’empereur ! Ce cri jeté à la face de la royauté fut commenté par les pensionnaires. Pourquoi le 1er mars quand on n’était qu’au 26 février ? Était-ce une erreur de date, ou une menace ? La pension rentra fort intriguée.

      Le 1er mars, Napoléon débarquait à Cannes.

      Le général Curto, qui avait remplacé le général Hugo dans le commandement de Thionville, déclara qu’il resterait fidèle à Louis XVIII et harangua chaleureusement la garnison, mais il fut saisi et jeté hors des remparts. Le général Hugo reçut l’invitation de se rendre sur-le-champ auprès du prince d’Eckmühl.

      — Général, lui dit le prince, vous allez partir dans un quart d’heure pour Thionville. Tout le monde vous y demande, la garnison, les habitants, les autorités et le générai commandant la division ; il n’y a qu’une voix pour que vous en repreniez le gouvernement ; c’est un bel hommage rendu à vos talents et à votre conduite !

      Le soir même, le général partait pour Thionville.

      Napoléon, cette fois, ne dura pas longtemps. L’inquiétude ne tarda pas à reprendre Paris ; les craintes des uns étaient les espérances des autres ; toutes les oreilles étaient tendues aux nouvelles ; on vivait dans la rue.

      La préoccupation générale pénétra dans la pension Cordier ; les études s’en ressentirent ; les portes, mal fermées, laissaient sortir les élèves.

      Les alliés reparurent devant Paris.

      Il y avait alors dans la pension Cordier un maître d’étude jeune, intelligent, ouvert à tout, appelé Biscarrat ; sa figure, très marquée de petite vérole, était riante et loyale, et il avait le caractère de sa figure. Il aimait beaucoup Victor et Eugène, et il était fort aimé de Mlle Rosalie, la lingère de la pension. Mlle Rosalie avait un parent, employé à la Sorbonne, et fit avec Biscarrat la partie de monter dans le dôme, d’où l’on découvre Vaugirard, Meudon, Saint-Cloud, etc. , et d’où ils assisteraient à tous les mouvements des alliés. Biscarrat, encore plus ami qu’amoureux, emmena ses deux jeunes camarades, et tous quatre grimpèrent le roide escalier qui monte à la coupole. Le premier spectacle des deux frères fut Mlle Rosalie, qui fit monter Biscarrat devant elle, mais qui ne fit pas attention à ces deux enfants.

      Du haut de l’édifice, la vue était splendide. C’était en juin, et il faisait le plus beau temps du monde ; les oiseaux chantaient, le soleil rayonnait, l’horizon était une mer de verdure ; c’était lugubre ; la fusillade éclatait, le canon tonnait, le sang rougissait les fleurettes du. printemps, des hommes qui ne s’étaient rien fait et qui ne se connaissaient pas s'entr’égorgeaient pour la querelle d’un roi et d’un empereur. Le ciel ne cessait pas de resplendir. Victor en voulut au soleil d’être aussi éclatant et aux bois d’être si verts, et fut frappé de cet égoïsme de la nature.

      Quelques jours après la bataille de Waterloo, le lieutenant général Czernitchef, commandant l’avant-garde de l’armée russe, avait fait sommer le général Hugo d’avoir à remettre Thionville à l’empereur Alexandre. Le général avait répondu non, et dès le jour même les communications de Thionville avec Metz avaient été totalement interceptées.

      L’accès de bonapartisme qui avait saisi la population française au retour de l’île d’Elbe était singulièrement refroidi par les Cent jours. C’était maintenant à qui abandonnerait la cause impériale. Les routes étaient couvertes de déserteurs de la grande armée. La désertion se mit dans la garnison de Thionville. Les peines les plus sévères n’y firent rien ; un grenadier condamné à mort et passé par les armes en présence des troupes assemblées effraya si peu les autres qu’il fallut faire rentrer tous les postes extérieurs et se borner à la garde du corps de la place. La garde nationale mobile diminuait de jour en jour. Le général eut beaucoup de peine à retenir le 12e bataillon de la Moselle qui se disposait à s’emparer à main armée d’une des portes pour sortir de la ville.

      Le 11 juillet, le général sut que les alliés étaient entrés à Paris. Il trouva que ce n’était pas une raison pour qu’ils entrassent à Thionville. Le prince de Hesse-Hombourg lui ayant demandé de partager au moins avec lui la garde de la forteresse, il rejeta énergiquement la proposition. Pour couper court à tout malentendu et bien montrer que c’était à l’étranger qu’il résistait et non au roi, il arbora le drapeau blanc le 22 juillet et changea la cocarde des troupes.

      Le 1er août, des gardes nationaux mobiles refusèrent le service, repoussèrent leurs officiers et coururent aux portes. Il fallut battre la générale, employer la force et les enfermer sous le canon du fort. Le lendemain, le 1er et le 4ème bataillon de la Meurthe désertèrent en masse. Le 6 août, le 4ème de la Meurthe refusa d’obéir. Le 10, arriva l’ordre de licencier la garde nationale, ce qui ne fut pas long, vu le peu qui en restait, et le général n’eut plus avec lui que la garde nationale sédentaire, attachée au sol par la propriété, environ de cinq cents hommes, cinq cent soixante-quatorze douaniers, et trente-trois canonniers de ligne.

      Les prussiens cependant se rapprochaient de Thionville. Ils bombardaient les forts voisins, Rodemach, Longwy. Le maréchal de camp Ducos, qui, sommé de rendre Longwy, avait répondu qu’il y songerait quand son mouchoir brûlerait dans sa poche, fut forcé de capituler. Le prince de Hesse disait que ç’allait être maintenant le tour de Thionville. Le général, sans garnison, accepta la lutte. Son courage épouvanta les lâches ; il y eut un complot pour l’enlever la nuit et le livrer aux Prussiens. Cette infamie fut prévenue, et, les nuits suivantes, la population voulut qu’un peloton d’élite couchât dans les maisons voisines de celle du général.

      Tout était prêt pour une défense acharnée ; la place était approvisionnée de vivres et de munitions ; les eaux avaient été lâchées et inondaient toute la route de Metz. La nouvelle vint que la paix était signée et que nos ennemis étaient nos amis. Mais le roi était plus généreux que le général ; il ouvrait aux alliés Thionville, qu’ils occuperaient, entre autres villes, jusqu’à l’exécution du traité. Cette fois, on n’eut pas besoin de destituer le général : il ne voulut pas donner une place qu’on n’avait pas pu lui prendre, et, les prussiens devant entrer le 20 septembre, il partit le 13.

      Des adresses de regrets et de remercîments lui furent écrites par les officiers de la garde nationale, par le corps des douaniers et par les principaux habitants. Déjà, l’année précédente, les israélites de Thionville lui avaient offert une grosse somme, comme une dette de la fortune que sa fermeté leur avait conservée ; il avait refusé. Ils renouvelèrent leur offre, et il renouvela son refus.

 

 

XXVIII - LES BÊTISES QUE M. VICTOR HUGO

FAISAIT AVANT SA NAISSANCE

      J’ai entre les mains une dizaine de cahiers de vers faits par Victor en pension. Au bas de la table du plus ancien, qui contient quatrevingt-cinq pièces, je lis N. B. Voyez la table du onzième cahier. Ceci en 1815 ; l’auteur avait treize ans.

      Le vent d’alors était à la poésie ; tout le monde faisait des vers ; Eugène en faisait ; le père Larivière en faisait et n’avait pas gêné ses deux écoliers, qui avaient commencé chez lui ; le sombre Decotte en faisait. Mais lui il ne les avait pas encouragés ; au contraire.

      Il trouvait inconvenant d’avoir ses élèves pour rivaux, et, Victor ayant traduit en vers la première églogue de Virgile, il imagina cette vengeance de la traduire en vers lui-même et d’écraser la traduction de Victor avec la sienne, dont il fit ressortir énergiquement la supériorité.

      Mais les poëtes imberbes avaient deux complices Félix Biscarrat, qui, naturellement, faisait des vers aussi, et leur mère. Il entrait dans le système d’éducation libre que Mme Hugo avait appliqué à ses fils de laisser leur esprit aller où il voudrait et de ne pas contrarier leur vocation. Elle était leur confidente, les conseillait et leur proposait des sujets.

      Les premiers vers balbutiés par Victor chez M. Larivière étaient des vers langoureux et chevaleresques, puis il avait passé au genre guerrier et héroïque. Il va sans dire que ces vers n’étaient pas des vers, qu’ils ne rimaient pas, qu’ils n’étaient pas sur leurs pieds ; l’enfant, sans maître et sans prosodie, lisait tout haut ce qu’il avait écrit, s’apercevait que ça n’allait pas et recommençait, changeait, cherchait jusqu’à ce que son oreille ne fût plus choquée. De tâtonnements en tâtonnements, il s’apprit lui-même la mesure, la césure, la rime et l’entre-croisement des rimes masculines et féminines.

      Mais ce fut à la pension Cordier que sa fièvre de versification se déclara tout à fait. M. Decotte eut beau le surveiller avec l’oeil du maître et avec l’oeil, plus clairvoyant encore, du rival ; il eut beau bourrer toutes ses heures de latin et de mathématiques ; il pouvait bien le forcer à éteindre sa chandelle le soir et à se coucher, mais non à dormir, et Victor employait une partie de la nuit à rimer. Le latin même passait à l’ennemi ; un des exercices de ses veilles était de traduire en vers français les odes d’Horace ou les églogues de Virgile qu’on lui avait fait apprendre par coeur.

      Un accident lui donna du loisir. Dans une promenade au bois de Boulogne, les chiens et les veaux se disputèrent une butte près de la mare d’Auteuil. Il y eut un siège en règle. Les armes étaient les mouchoirs arrangés en tampons. Les veaux qui étaient les assiégeants, furent repoussés avec perte, et une vigoureuse sortie des chiens leur compléta une déroute honteuse. Un veau, qui ne put consentir à cette humiliation, mit une pierre aiguë dans son mouchoir et, se précipitant furieusement à travers les chiens, parvint jusqu’au roi, qu’il frappa de toute sa force. Le coup fut si rude et si douloureux que Victor poussa un cri. Il était blessé au genou, et le sang coulait. Alors celui qui avait fait cela fut inquiet de son succès. Non seulement ses camarades lui reprochèrent sa méchanceté déloyale, mais il craignit d’être dénoncé aux maîtres. Victor le rassura sur ce point ; il ordonna à son peuple et voulut qu’Eugène ordonnât au sien de ne rien raconter. Il revint du bois de Boulogne à la rue Sainte-Marguerite, comme il put, boitant, et soutenu par son frère ; mais, à peine arrivé à la pension, il fut pris de fièvre ; l’effort avait aggravé le mal, et le genou était énorme. Il fallut le porter dans son lit ; le médecin vint et lui demanda ce qui s’était passé ; il répondit qu’il était tombé sur un morceau de verre ; le médecin s’aperçut du mensonge et lui fit avouer qu’il avait reçu un coup de pierre ; mais ni le médecin ni M. Cordier ni M. Decotte ne purent lui faire dire de qui il l’avait reçu. La plaie était sérieuse ; elle fut longue à guérir. Il ne s’en inquiétait pas ; il était plutôt content d’être débarrassé des mathématiques et de pouvoir rêvasser à son aise. Sa mère venait le voir tous les jours ; un jour qu’elle lui demandait ce qu’avait dit le médecin, il lui répondit, sans autrement s’émouvoir : — Je crois qu’il a dit qu’il faudrait me couper la jambe.

      On ne la lui coupa pas ; mais l’articulation fut du temps à se remettre ; il resta des semaines au lit d’abord et puis assis, libre de leçons ; lâché par les mathématiques, il se donna à la poésie, qui prit décidément possession de lui.

      Pendant les trois ans qu’il passa à la pension Cordier (1815-1818), il fit des vers de toutes les sortes possibles : odes, satires, épîtres, poèmes, tragédies, élégies, idylles, imitations d’Ossian, traductions de Virgile, d’Horace, de Lucain (César passe le Rubicon), d’Ausone, de Martial, romances, fables, contes, épigrammes, madrigaux, logogriphes, acrostiches, charades, énigmes, impromptus. Il fit même un opéra-comique.

      Il lisait cela à sa mère, à Eugène, à Biscarrat, qui donnait son avis franchement et qui annotait en bien et en mal les passages qui le frappaient. Un poème de cinq cents vers, le Déluge, annoté par lui, se termine par cette récapitulation

       20. mauvais.
      
32 bons.
      
15 très bons.
      
5 passables.
      1 faible.
      
      
      
Je me demande ce que peuvent être les quatre cents autres vers qui ne sont ni mauvais, ni bons, ni très bons, ni passables, ni faibles.
      Victor avait un juge plus rigoureux que Biscarrat ; c’était lui-même. À chaque cahier, son goût s’éclairait, et il brûlait le cahier précédent. C’est ainsi qu’il en manque onze.
      À la fin d’un des cahiers auxquels il a fait grâce, il plaide la circonstance atténuante de son âge (treize ans)
      
      Ami lecteur, en lisant cet écrit,
      N’exerce pas sur moi ta satirique rage,
      Et que la faiblesse de l’âge
      Excuse celle de l’esprit.
      
      En relisant les cahiers conservés, il effaçait aujourd’hui une pièce, demain une autre. Il y a un cahier où il a mis en tête cette note : Un honnête homme peut lire tout ce qui n’est pas biffé, et où il a biffé tout.
      Dans un autre, au bas d’un conte qui n’a pas de titre, il y a cette note Mettra un titre qui pourra ; j’en suis encore à chercher quel sujet j’ai voulu traiter.
      
Un an après sa tragédie d’Irtamène, voici ce qu’il en pensait
      
      À quatorze ans, novice en mon essor,
      J’osai porter mes voeux à Melpomène,
      Et je croyais lui porter un trésor.
      Enfant hissé sur le grand lrtamène,
      Sur Phalène et le farouche Actor,
      Je vins camper dans son vaste domaine.
      Que je fus sot, quand je vis l’inhumaine,
      En entendant mon ouvrage né-mort,
      Me dire : Enfant, à quoi bon tant de peine ?
      Pour ennuyer, chez toi je me démène ;
      Fuis loin d’ici, naissant énergumène !...
      
      Il ne fut pas un an à se dégoûter de son opéra-comique ; en l’envoyant à sa mère à peine terminé, il disait ;
      
      En descendant du mont de Castalie,
      Plus vite, hélas ! Que je n’étais monté,
      Je rencontrai la charmante Thalie.
      Elle me plut, car elle était jolie ;
      Je lui déplus beaucoup de mon côté.
      
      À un endroit où il avait fait rimer safran avec paissant, il s’injurie de cette annotation : Misérable !
      

      Je trouve dans les cahiers cette traduction d’Ausone
      
      Infelix Dido nulli bene nupta marito,
      Hoc perente, fugis ; hoc fugiente, peris.
      
      
Didon, de tes époux victime infortunée,
      Tu fuis, quand Siché meurt ; tu meurs, quand fuit Énée.
      
      Et puis des choses moins sérieuses. Une explication bizarre du miracle des noces de Cana :
      
      La Nymphe de ces eaux aperçut Jésus-Christ,
      Et son pudique front de rougeur se couvrit.
      
      Des épigrammes, dont voici un échantillon
      
      SUR UN MÉCHANT AUTEUR MÉCHANT.
      
      Tu dis, Lubin, dans tes doctes ouvrages,
      Que des mauvais auteurs on devrait se venger
      En les noyant. L’avis sans doute est des plus sages ;
      Mais, mon ami, sais-tu nager ?
      
      Des madrigaux, parfois traduits du latin, comme celui-ci
      
      SUR UNE JOLIE FEMME BORGNE DE L’OEIL DROIT, DONT LE FILS ÉTAIT BORGNE DE DE L'OEIL GAUCHE.
      
      De l’oeil droit seul Hylas voit la lumière ;
      Glycéris de l’oeil droit n’a jamais vu le jour ;
      Donne, charmant Hylas, ton oeil droit à ta mère
      Elle sera Vénus et tu seras l’Amour.
      
      Des improvisations
      IMPROMPTU FAIT À UN DESSERT
      
      D’attraits ravissants pourvue,
      Seule elle réunît tout ;
      Ses appas charment la vue
      Et chacun vante son goût.
      Sa peau veloutée et fraîche
      Joint toujours la rose au lys.
      Ce pourrait être Phyllis, —
      Si ce n’était une pêche.
      
      
      Beaucoup de charades
      
      J’achète mon second avecque mon premier
      Pour le voir à la fin mangé par mon entier.
      (Souris. )
      
      
Jusqu’à des calembours, comme dans ce couplet d'une chanson à boire
      
      Que la misère importune
      Change en haillons mes habits ;
      Mon nez, malgré la fortune,
      Sera brillant de rubis.
      Le maître des dieux s’étonne
      De me voir à son niveau ;
      Jupiter aima Latone,
      Et moi, j’aime le tonneau I
      
      Ce qui ressort le plus de tous les cahiers que j’ai pu lire, c’est la tendresse absolue du fils pour la mère. Il ne voit que sa mère au monde ; elle est de toutes les pages ; il ne laisse jamais passer sa fête ni le premier jour de l’an sans lui adresser des vers. Il lui dédie son opéra-comique. Il ne peut s’habituer à vivre sans elle :
      Séparé d’une tendre mère,
      Privé du bonheur de la voir,
      J’exhale en soupirant un sombre désespoir.
      Quel crime ai-je commis ?…
      
      Le poète enfant a naturellement l’opinion politique de sa mère ; il ne fait que répéter ce qu’il lui a entendu dire. Il n’avait jamais entendu autre chose. M. Foucher était royaliste ; Lahorie détestait l’empire ; il connaissait à peine son père, dont, l’impérialisme, assez tiède dès l’abord et refroidi par la rancune implacable de Napoléon, n’aurait pu d’ailleurs combattre l’influence quotidienne et passionnée de la mère. L’enfant n’est donc que l’écho de la croyance maternelle : haine de la révolution et de l’empire, amour des Bourbons. Voici des vers faits quelques jours après la bataille de Waterloo :
      
      Tremble ! voici l’instant où ta gloire odieuse
      Subira du destin la main victorieuse.
      Sombre, inquiet, en proie aux remords déchirants,
      Aux remords qui toujours poursuivent les tyrans,
      Tu voulus tout dompter dans ton brûlant délire,
      Et pour mieux l’affermir tu perdis ton empire.
      Mais, du sang des français cimentant tes malheurs,
      Ta chute même, hélas ! nous fit verser des pleurs !
      O champs de Waterloo ! bataille mémorable !
      Jour à la fois pour nous heureux et déplorable !
      ………. .
      
      
      La haine de l’empire éclate aussi dans la satire le Télégraphe. L’adoration de la royauté n’était pas moins éperdue. Je remarque une chanson dont le refrain est Vive le roi ! vive la France ! et une ode sur "la mort de Louis XVII", antérieure à celle des Odes et Ballades, avec une épigraphe de Delille. Dans une autre ode (1817) la France appelle le duc d’Angoulême "le plus grand de ses guerriers" ; elle dit de la duchesse d’Angouléme :
      
      O Louis, c’est ton Antigone, Qui, vaillante, combat pour toi !
      D’Angoulême, c’est ton épouse !
      Vois de quel noble éclat son front est revêtu.
      De ta gloire elle est peu jalouse,
      Mais elle l’est de ta vertu.
      Telle on voit la colombe, intrépide, et tremblante
      Pour les doux nourrissons qui lui doivent le jour,
      S’élancer sur l’autour à la serre sanglante.
      Son courage est dans son amour.
      
      
      Sa première tragédie (à quatorze ans) est une restauration. Le royalisme y est sans bornes. Zobéir, roi légitime d’Égypte, a été dépossédé par l’usurpateur Actor ; Irtamène, ancien capitaine des gardes de Zobéir, conspire son rétablissement, le rappelle et soulève la population ; malheureusernent, l’insurrection légitime est vaincue, et Irtamène, fait prisonnier, périrait, s’il n’était pas marié. Mais il a une femme dont le tyran est amoureux : Actor lui propose la vie en échange de sa femme. Irtamène rejette avec mépris ce marché de honte. Actor, ne pouvant le décider, s’avise de lui dire que Zobéir est prisonnier aussi et mourra s’il ne consent pas. Alors Irtamène est déchiré entre son amour et son royalisme ; le mari cède au sujet, et il conseille à sa femme... Que le lecteur se rassure, il apprend que Zobéir est libre, et s’arrête dans son conseil. — La tragédie a une telle foi dans les rois qu’il y a une scène où Zobéir, apprenant qu’Irtamène va être égorgé, s’introduit dans sa prison et lui offre de mourir à sa place. Tout finit par le châtiment de l’usurpateur et le couronnement du roi légitime.
       Le dernier vers de la pièce résume parfaitement ce que l’enfant voyait alors dans le mot royauté
      
      Quand on hait les tyrans, on doit aimer les rois.
      
      Pour lui, les Bourbons apportaient la liberté. On allait respirer après la longue oppression impériale. Je lis dans une Épître à M. Ourry
      
      
Peut-être tu me crois de ces vieux cacochymes,
      Nobles, et grands prêcheurs des anciennes maximes ;
      Ourry, détrompe-toi ; j’ai seize ans, et mes jours
      Dans une humble roture ont commencé leur cours ;
      Je respecte la Charte et son frein salutaire ;
      Je lis l’Esprit des lois et j’admire Voltaire.
      
      Il veut que la royauté soit le progrès
      
      Rions de ces cerveaux de préjugés imbus
      Pour qui nos arts nouveaux sont de nouveaux abus.
      L’un, sachant que F. — s’est couvert d’infamie,
      Proscrit avec F. — l’algèbre et la chimie ;
      D’autres aimeraient mieux se voir, sans référés,
      Pendus au parlement qu’absous par les jurés ;
      Tel enfin qui jadis, jouet d’un empirique,
      Croyait mille vertus au baquet magnétique,
      Contre un remède utile aujourd’hui déchaîné,
      Préférerait mourir à vivre vacciné.
      
      Son royalisme était le royalisme voltairien de sa mère, le trône sans l’autel. On a vu qu’il "admirait Voltaire". Le dimanche, pendant la messe, que la pension allait entendre à Saint-Germain-des-Prés, il employait tout le temps à ruminer des vers, souvent fort peu orthodoxes, épigrammes, odes galantes traduites d’Horace, élégies, contes où, comme dans celui-ci, le fanatisme n’était pas mieux traité que la barbarie et que la guerre
      
      Sire Jupin, d’homérique mémoire,
      Un certain soir ayant cuvé son vin,
      Las de Junon et fatigué de boire,
      Daigna jeter, dans son ennui divin,
      Des yeux distraits (comme vous pouvez croire)
      Sur le taudis du pauvre genre humain.
      Il vit, hélas ! sur ce globe de fange,
      De cent forfaits un monstrueux mélange.
      Là, par un grec c’est un vieux turc volé,
      Et puis le grec par son maître sanglé,
      Et puis le turc que le cadi fait vendre,
      Puis le cadi par l’émir empalé,
      Et puis l’émir que le pacha fait pendre,
      Puis le pacha, par le vizir pillé,
      Livrant sa tête au fer d’un janissaire,
      Et puis enfin le vizir étranglé
      Par le sultan, dont il tua le père
      Pour ce bon fils, qui se l’est rappelé !
      Ce que voyant, le dieu plein de colère
      Se détourna vers de plus doux climats ;
      Mais les humains peuplaient la terre entière ;
      Aussi Jupin ne vit que des ingrats.
      Là, sans aigreur, des moines, bonnes âmes,
      Brûlaient en choeur, pour le sauver des flammes,
      Un homme atteint d’avoir mangé du gras.
      Hurlant plus loin, maints furieux apôtres,
      En bonnets noirs, en soutane, en rabats,
      Se déchaînaient pour le grand saint Thomas,
      Et, glapissant d’obscures patenôtres,
      Ennuyaient tout du bruit de leurs combats.
      Jupin leur dit : Je ne suis pas des vôtres.
      Il vit alors, sous l’oeil d’un souverain,
      Mille guerriers, tout cuirassés d’airain,
      S’entre-tuer pour arracher à d’autres
      Un tas de boue aussi grand que sa main
      (Sa main, je crois, en vaut bien deux des nôtres).
      
      
      Par instants il en voulait à cette politique qui l’avait pris tout enfant et qui accaparait si égoïstement l’attention universelle
      
      – Bonjour, mon cher. – Entrez, Damon, je vous salue ;
      Votre femme ?... – L’on dit l’affaire résolue,
      La loi vient de passer. – Votre fils ?... – À propos,
      Mina des insurgés veut quitter les drapeaux.
      – Votre père ?... – Merci. Lisez-vous les gazettes ?
      – Non, mais... – Je suis au fait des intrigues secrètes.
      Et vous, rien de nouveau ? – Si fait, j’ai, ce matin,
      Relu... – Vous avez lu le dernier bulletin ?
      Rien de piquant. Pour vous, comment vont les affaires ?
      – Assez bien. Mon volume est chez tous les libraires.
      Et puis, j’ai, ce matin, tiré de mon cerveau
      Le plan d’un nouveau drame... – Ainsi rien de nouveau ?
      Serviteur ! – Insolent !...
      
      L’auteur des pièces militaires que jouait et applaudissait la pension n’était pas pour s’en tenir à une seule tragédie. Il était poussé vers l’art dramatique, par son instinct d’abord, et puis par le théâtre de Voltaire, que lui avait donné autrefois le général Lahorie et qu’il avait dévoré, dans sa maladie, de Mahomet aux Guèbres et de Zaïre à Nanine. Deux ans après Irtamène, il commença une nouvelle tragédie, Athélie ou les Scandinaves, parfaitement régulière, en cinq actes, avec unités de temps et de lieu, songe, confidents, etc. Mais il avait déjà quinze ans alors, il s’en dégoûta en la faisant et n’alla pas plus loin que le second acte. Il se mit à écrire un opéra-comique, À quelque chose hasard est bon ; puis il se tourna vers le drame, et fit Inès de Castro, pièce curieuse à connaître comme première ébauche et point de départ de son théâtre.
      
Pour rassembler ici tout ce que j’ai à dire de ses commencements littéraires, j’anticiperai un peu sur les faits et parlerai de ses premières publications.
      Abel était, nous le verrons, l’ami d’un imprimeur, nommé Gué, qui imprima de Victor une ode À la Vendée, puis une satire, le Télégraphe ; cela se vendit passablement.
      Abel eut alors l’idée d’une revue qui paraîtrait deux fois par mois ; il fonda, avec ses deux frères et quelques amis, le Conservateur littéraire. Victor y collabora assidûment.
      Il y publia Bug-Jargal sous sa première forme. Nous dirons à quelle occasion, en 1818, il écrivit, en quinze jours, ce livre. Sept ans plus tard, en 1825, le jeune homme remania et récrivit en grande partie le roman de l’adolescent. Néanmoins, le Bug-Jargal primitif, le vrai récit improvisé à seize ans, qu’on trouvera reproduit dans ce volume, a aussi, ce me semble, sous sa forme simple et rapide, sa valeur et son attrait.
      Dans chaque numéro du Conservateur littéraire, Victor donnait des vers et de la prose. Tout cela fort royaliste. Une grande partie de. ces poésies et de ces articles ont paru, depuis, dans les Odes et Ballades et dans Littérature et philosophie mêlées. Mais, en glanant avec un choix moins sévère dans le Conservateur littéraire et dans les cahiers, j’ai pu y recueillir encore un certain nombre de morceaux qui présenteront peut-être quelque intérêt et quelque curiosité. Ode, satire, roman, drame, critique philosophique et littéraire, on aura ainsi des essais et comme des échantillons de tout ce qui composera un jour l’oeuvre du poète.
      Sur la première page du dernier, et par conséquent du meilleur des cahiers, je trouve ceci : Les bêtises que je faisais avant ma naissance, — et, au-dessous, un oeuf dessiné dans lequel on voit quelque chose d’informe et d’horrible, au bas de quoi il y a : oiseau. Je regarderai dans l’oeuf, pour ceux que la formation de l’oiseau intéresse et qui y voient déjà le commencement du vol.