VICTOR HUGO RACONTÉ 
PAR UN TÉMOIN DE SA VIE

 
 

 
Chapitre I à V
La Vendée - Mariages - La campagne du Rhin - Naissance - Fra Diavolo
 

 

 
I – LA VENDÉE

      

      Le premier Hugo qui ait laissé trace, parce que les documents antérieurs ont disparu dans le pillage de Nancy par les troupes du maréchal de Créqui en 1670, est un Pierre-Antoine Hugo, né en 1532, conseiller privé du grand-duc de Lorraine, et qui épousa la fille du seigneur de Bioncourt. Parmi les descendants de Pierre-Antoine, je remarque : au seizième siècle, Anne-Marie, chanoinesse de Remiremont ; au dix-septième, Charles-Louis, abbé d’Étival, évêque de Ptolémaïde, auteur d’un recueil estimé, Sacrae antiquitatis monurnenta ; au dix-huitième, Joseph-Antoine, officier près du maréchal de Montesquiou, tué à la bataille de Denain ; Michel-Pierre, lieutenant-colonel au service de Toscane, et Louis-Antoine, que M. Abel Hugo disait être le conventionnel Hugo exécuté pour modérantisme.

      Le père de M. Victor Hugo, Joseph-Léopold-Sigisbert, s’engagea comme cadet en 1788, à l’âge de quatorze ans.

      Sept frères qu’il avait, sans compter les soeurs, partirent presque en même temps que lui. Cinq furent tués dès le commencement de la guerre, aux lignes de Weissembourg. Deux survécurent, Francis-Juste, qui devint major d’infanterie, et Louis-Joseph, mort il y a dix ans général de brigade.

      La révolution arriva, et l’avancement fut rapide, d’abord à cause de l’émigration des officiers, dont un grand nombre se hâta d’échapper aux rancunes du soldat. Des enfants qui avaient mérité leurs grades en dansant le menuet, et qui ne connaissaient en fait de tambour que le tambour à broder, commandaient à de vieux combattants éprouvés par les balles, et les gouvernaient avec l’impertinence d’une caste qui se croyait supérieure. Sous leur botte éperonnée on sentait le talon rouge. Pour des fautes légères, sur la foi d’un rapport souvent inexact, ils prodiguaient l’odieuse et humiliante punition d’alors, les coups de plat de sabre. La révolution trouva les régiments dans un état d’effervescence qui ne contribua pas peu à l’émigration.

      Trois ans après son entrée au service, Léopold Hugo était fourrier marqueur et attaché à l’état-major. Il connut là Kléber et Desaix, qui restèrent ses amis jusqu’à leur mort. Le chef de l’état-major, le général Alexandre Beauharnais, le prit en affection et en fit son secrétaire. Un soir qu’il l’avait chargé de rédiger, sur ses notes, un mémoire au gouvernement proposant de vendre, au lieu de la briser, la sainte ampoule de Reims à l’impératrice de Russie, qui en donnerait deux millions, le général rentra vers minuit, fort préoccupé, et, trouvant son secrétaire encore au travail : – Hugo, dit-il, on m’offre d’être ministre de la guerre, faut-il accepter ? – Plus d’un eût vu dans cette nouvelle son propre intérêt et l’avantage d’être le secrétaire d’un ministre ; le jeune soldat ne vit que l’intérêt de son général ; on était en 92, presque en 93, ces hautes positions étaient plus exposées aux coups de foudre ; il conseilla de refuser. Le lendemain, Alexandre Beauharnais déjeunait chez le général en chef, le duc de Biron ; le duc complimentait le ministre – Ministre ! dit Beauharnais, je ne le suis plus. Et, comme Biron s’étonnait, il montra son secrétaire, et dit : – C’est Hugo qui n’a pas voulu.

      Alexandre Beauharnais avait une telle confiance en Hugo qu’il le chargea d’écrire à Pétion pour lui demander si, dans l’état violent de Paris, il ne ferait pas bien d’envoyer son fils Eugène faire ses études en Angleterre. Bientôt, il eut le commandement en chef de l’armée du Rhin et nomma Hugo son aide de camp. Mais celui-ci avait un ami intime qu’il ne voulut pas quitter ; il remercia le général, et s’en alla en Vendée avec son ami Muscar en qualité d’adjudant-major capitaine.

      Son bataillon traversa rapidement la France, passa la Loire aux Ponts-de-Cé, et fut de la bataille de Martigné-Briand et des deux combats de Vihiers. Au second, Hugo reçut ordre de couvrir un mouvement de sa brigade avec un détachement ; ce détachement, livré à un feu terrible, ne recula pas et se fit tuer à son poste ; tous périrent, à l’exception de quelques blessés qu’on put enlever, dont l’adjudant-major, qui revint avec dix-sept coups de mitraille et un pied fracassé par une balle dans toute sa longueur.

      Il n’attendit pas qu’il pût marcher pour rejoindre son bataillon ; il n’avait pas besoin de jambes puisqu’il avait celles de son cheval. Mais, à la déroute de Montaigu, il eut deux chevaux tués sous lui, et, incapable de faire un pas, il allait être tué, sans un officier des hussards noirs qui le sauva au péril de sa vie en le hissant sur un de ses chevaux.

      Il inspirait aisément de ces dévouements, étant lui-même le dévouement et la bonté mêmes. Il suffisait de le connaître pour s’attacher à lui. Il était humain jusqu’à l’attendrissement. Dans cette guerre implacable où l’on ne faisait pas de prisonniers et où il fallait tuer pour ne pas mourir, il eut plusieurs fois le bonheur de sauver des existences. À l’attaque de la Chevrollière, Muscar, qui commandait l’expédition, ayant été mis hors de combat par sept coups de feu, le désigna pour commander à sa place. Les chouans, vivement envahis, prirent la fuite à travers la lande, laissant à l’ennemi les vieillards, les femmes et les enfants. Hugo les prit, sachant qu’ils seraient plus en sûreté avec lui qu’ailleurs ; voyant un petit enfant de cinq mois qu’une nourrice, car ce ne pouvait être sa mère, avait jeté en s’enfuyant, il le ramassa et lui chercha aussitôt une nourrice parmi les prisonnières. L’expédition terminée, il remit en liberté cette population reconnaissante et lui donna des vivres pour plusieurs jours.

      On fusillait deux vendéens, l’oncle et le neveu, pris les armes à la main ; on avait déjà fusillé l’oncle et on allait en faire autant au neveu, un enfant de neuf à dix ans. Hugo se jeta au-devant des fusils, sauva l’enfant, qui s’appelait Jean Prin, en prit soin et le garda auprès de lui sept ans, jusqu’à ce qu’il eût trouvé à le bien placer.

      Sa bonté était contagieuse. Une petite fille de deux ans, abandonnée à Pont-Saint-Martin, fut recueillie par son adjudant Vogt qui depuis, devenu capitaine, l’adopta. page 7

      Le village de Bouquenay attaquait au passage tous les détachements qui se rendaient du château d’O à Nantes. Un escadron, irrité d’une fusillade, se rua sur le village et revint avec deux cent quatrevingt-douze prisonniers dont vingt-deux femmes. Pris, cela veut dire mort. Cependant Muscar, effrayé du nombre, demanda des instructions à Nantes. La réponse fut une commission spéciale qui vint pour juger, ou plutôt pour condamner. On commença par les hommes. Hugo osa se présenter devant le tribunal pour demander, non pas leur grâce, mais qu’on les envoyât travailler aux mines dans l’intérieur de la France jusqu’à la paix. Les juges ne se laissèrent pas toucher, et les deux cent soixante-dix hommes furent condamnés et exécutés. Les femmes allaient l’être, quand le tribunal fut redemandé à Nantes et retourna précipitamment, chargeant Muscar de les livrer à une commission militaire. Hugo obtint d’être président de cette commission ; il craignait un vieux sous-lieutenant, nommé Fleury, homme sombre et taciturne, qui, à cause de son âge, parlerait le premier ; avant de l’interroger, il dit à la commission qu’elle n’avait à prendre exemple de personne et qu’elle devait juger avec sa conscience seule ces malheureuses femmes, qui n’avaient pas participé aux hostilités et qui étaient déjà sévèrement punies par la mort de leurs pères, de leurs frères, de leurs maris et de leurs fils, qu’elles avaient entendu fusiller. Alors il laissa parler le vieux sous-lieutenant qui, avec son air brusque et sa voix dure, dit Je me suis fait militaire pour combattre des hommes et non pour assassiner des femmes. Je vote la mise en liberté des vingt-deux femmes et leur renvoi immédiat chez elles. " Celui-là ayant commencé, tous suivirent. Il y eut unanimité.

      En trente ans de service, il ne fut puni qu’une seule fois. Voici à quelle occasion. Muscar, guéri de ses sept coups de feu, eut ordre de prendre position à Vue ; il en chargea le capitaine Mercadier, qui, reçu par des forces décuples, se replia. Muscar avait des instructions formelles, il blâma Mercadier et lui signifia de repartir sur-le-champ. Le capitaine, très brave, mais sûr de l’insuccès, demandait un renfort, qui lui fut refusé. Il partit au point du jour ; à onze heures, un paysan de Saint-Jean-de-Boisseau accourut dire que le détachement allait être écrasé. Muscar et les autres officiers supérieurs n’étaient pas là dans ce moment ; Hugo prit sur lui d’aller au secours de ses camarades. Quand il arriva, Mercadier, tous ses officiers et cent vingt-trois soldats sur deux cents avaient été tués ou pris ; restaient soixante-dix hommes qu’il dégagea et qu’il ramena au camp. Muscar, qui avait refusé un renfort, réprimanda Hugo ; les soixante-dix hommes sauvés murmurèrent, et leurs murmures furent cause que Hugo alla en prison. Alors ils se soulevèrent tout à fait et voulurent forcer la prison, musique en tête. Muscar vint en hâte et trouva Hugo les haranguant d’une fenêtre et leur enjoignant énergiquement la soumission à la discipline. Muscar fit ouvrir la prison, tendit la main à son prisonnier et se jeta dans ses bras, les larmes aux yeux.

      Hugo était alors chef d’état-major. Il prit part à l’expédition de Quiberon. Il vint à Châteaubriant, dont Muscar eut le commandement. Il y fut presque témoin d’une chose horrible. Un soldat, convalescent d’une blessure reçue à l’armée du Rhin, allait se rétablir chez son père ; on lui avait bien recommandé de ne pas devancer l’escorte de la diligence ; mais, à la vue de son village, il n’avait pu attendre et s’était hasardé seul ; un paysan qui travaillait à la terre, le voyant venir, prit un fusil caché dans une haie, l’ajusta, l’atteignit en plein visage, puis vint dépouiller le mort. La détonation avait été entendue, l’escorte de la diligence accourait, le paysan s’enfuit avec le havre-sac et un portefeuille dans lequel il y avait une feuille de route ; comme ni lui ni sa femme ne savaient lire, ils prièrent un voisin de leur dire ce qu’il y avait dans le papier, et ils apprirent que le mort était leur fils. La mère se tua d’un coup de couteau et le père vint se livrer à la justice.

      Le général Hoche mit fin à toutes ces atrocités. Il fut si content de Muscar et de son chef d’état-major qu’il nomma Muscar général et Hugo adjudant général d’une brigade qu’il préparait pour l’lrlande. Mais Muscar, ayant appris que l’expédition serait commandée par le général Humbert, avec lequel il avait eu une altercation très vive, remercia Hoche et lui rendit sa nomination ; Hugo en fit autant, pour ne pas se séparer de son ami.

      Mais bientôt ils furent séparés malgré eux. Leur corps, réduit par les pertes de la guerre et par des envois en Irlande et ailleurs, fut dirigé sur Paris et amalgamé avec les restes de dix-sept autres corps. Il en résulta une demi-brigade, où Muscar ne fut pas assez ancien pour être chef de bataillon, lui qui avait refusé d’être général. Il lui fallut des protecteurs pour être envoyé à Ostende avec un grade qui ne lui donnait plus d’état-major à choisir, et il ne put emmener Hugo, qui resta à Paris comme adjudant du deuxième bataillon.

 

 

II - MARIAGES

      Pendant cette guerre de Vendée, le major Hugo avait eu l’occasion d’aller fréquemment à Nantes, et il s’y était fait des relations, principalement avec un armateur appelé Trébuchet.

      Ce Trébuchet était un de ces honnêtes bourgeois qui ne sortent jamais de leur ville ni de leur opinion. Il était resté royaliste et catholique, et confondait dans sa religion Dieu et le roi. Comment le soldat de la Convention était-il entré chez le fidèle de Louis XVI ? et comment y était-il venu ? Je l’ignore ; mais je sais bien ce qui l’y avait fait revenir et ce qui l’y avait fait rappeler.

      L’armateur, veuf, avait trois filles, dont une, Sophie, n’était qu’à moitié dans les idées de son père. Elle avait cette indépendance d’esprit et cette personnalité décidée des filles sans mère, obligées d’être femmes plus tôt que les autres. Elle n’avait la ferveur de son père qu’en politique et elle n’était dévote qu’au trône. C’était encore trop contre le major ; mais il avait été humain dans la guerre, il avait eu pitié des femmes et des enfants. Et puis, c’était un grand et fier garçon, bien fait, vivant, et ayant dans l’expression de son visage cette beauté supérieure, la bonté. Voilà pourquoi le major avait été rappelé. Sophie, elle, était petite, mignonne, des mains et des pieds d’enfant ; elle avait quelques traces de petite vérole, mais qui disparaissaient dans l’extrême finesse de sa physionomie et dans son regard intelligent. Voilà pourquoi le major était revenu.

      L’intelligence et la bonté sont faites pour s’entendre. Elles s’étaient entendues si bien qu’il y avait eu promesse de mariage. Hoche avait empêché la promesse d’être tenue en terminant la guerre trop vite ; le major avait été forcé de partir pour Paris, mais il n’était pas parti sans laisser et sans emporter le serment de tout faire pour hâter l’union désirée.

      Paris ne lui fit pas oublier Nantes. Après la formation et l’instruction de la demi-brigade, il fut nommé rapporteur du premier conseil de guerre, dont le greffier était du même âge que lui. Jeunes tous deux, logés tous deux sous le même toit (alors les conseils de guerre étaient à l’hôtel de ville), Léopold Hugo et Pierre Foucher, l’un rapporteur et l’autre greffier, furent bien vite amis, et amis intimes quand Hugo sut que Foucher était de Nantes et qu’il connaissait la famille Trébuchet. Un noeud de plus à leur camaraderie, c’est que Foucher aussi était amoureux et à la veille de se marier.

      Une seule chose divisait les deux amis, la politique. Le rapporteur était républicain et le greffier royaliste. Sans père ni mère dès l’enfance, Foucher avait été élevé par un oncle chanoine au Mans, qui lui avait fait faire ses études chez les oratoriens de Nantes. Tous ces prêtres ne lui avaient pas inspiré un grand enthousiasme de la révolution. Il avait vu tuer un ami de son oncle, un abbé Briant, qui avait deux passions, composer des sermons et pêcher à la ligne. N’ayant pas à qui prêcher tous les sermons qu’il composait, on le plaisantait en disant qu’il prêchait les poissons et qu’il se pêchait des auditeurs. La guerre avait été une bonne fortune pour lui ; il avait quitté les poissons pour les paysans ; il montait sur les arbres pour être entendu de plus loin et prêchait qui voulait. Il fut entendu de trop loin ; un détachement républicain le surprit et l’abattit d’un coup de fusil.

      – J’étais là, disait le greffier au rapporteur en lui racontant ce coup de fusil qu’il reprochait à la république.

      – Et j’y étais aussi, répondit l’autre, car c’est moi qui commandais le détachement.

      Ce n’était pas lui pourtant, c’était le lieutenant de son avant-garde qui avait commandé le feu, et il l’en avait blâmé, pensant qu’on aurait pu cerner le rassemblement sans tuer personne. Il avait même arraché le corps du prédicateur à des gardes nationaux qui l’insultaient, et l’avait fait enterrer.

      Au reste, le royalisme du greffier n’était nullement passionné et ne l’avait même pas empêché de se mêler à la prise du château de Nantes, par désoeuvrement d’écolier et par curiosité d’antiquaire. Une nuit de juillet 1789, entendant le tocsin sonné par toutes les cloches de la ville, il s’était habillé en hâte et était descendu dans la rue. Il avait entendu un noble haranguer la multitude contre les nobles et dire qu’il fallait s’emparer du château. La multitude s’était précipitée et il avait suivi la multitude. Le château n’était gardé que par une compagnie et quelques invalides qui n’avaient pas résisté. Le duel manqué avait fini par un déjeuner ; on était allé chercher des pains, des jambons et des barriques de vin, et l’on s’était attablé joyeusement. Mais l’écolier des oratoriens s’était bientôt levé de table pour satisfaire sa faim et sa soif archéologiques en parcourant l’ancienne demeure des ducs de Bretagne.

      Quand, ses études terminées, il était venu chercher fortune à Paris, il avait vu Louis XVI et la famille royale. C’était en 92 ; le roi n’était déjà plus chez lui aux Tuileries, et le palais appartenait au peuple ; on n’avait qu’à venir le dimanche à midi au pavillon de l’Horloge, et l’on voyait la famille royale passer allant à la messe. C’est ainsi qu’il l’avait vue, et avec peu d’éblouissement, comme l’attestent ces lignes que je trouve dans des notes qu’il a laissées :

      " Je fus très étonné en voyant le roi, et ne revenais pas de sa marche dodelinante, de son gros visage coloré d’un rouge basané, de son vilain habit (le camelot gris et de ses bas de soie blancs relevés par-dessus la culotte avec des jarretières de laine rouge au-dessus des genoux. La reine, qui pourtant n’avait pas encore quarante ans, avait les cheveux tout grisonnés. Les sourires qu’elle faisait à ses gardes laissaient voir ses dents qui étaient en fort mauvais état elle portait une robe de soie rayée rose et blanc, et sa belle-soeur, Madame Élisabeth, grosse joufflue, en portait une de même étoffe, blanche et bleue. "

      Léopold Hugo fut rapporteur deux ans. Il eut affaire à la bande des chauffeurs, que les juges civils n’osaient poursuivre et que les juges militaires anéantirent. En revanche, il fit reconnaître l’innocence de prévenus trop légèrement accusés et même déjà condamnés, entre autres d’un vieux capitaine, nommé Fontaine, condamné aux fers depuis plusieurs années. Une justice qu’il avait gagnée et qu’on a reperdue, c’était de faire dater la peine du jour de l’arrestation et non du jour du jugement. Il disait avec raison que la détention préventive était une détention, et qu’en ne la comptant pas le juge était plus sévère que le législateur.

      Pendant qu’il rapportait à Paris les procès des autres, son procès à lui se jugeait à Nantes. L’armateur hésitait fort à donner sa fille à un militaire, obligé de courir le monde et de laisser sa femme seule ou de la traîner sur toutes les routes. Il objectait encore les opinions du major, qui seraient une contradiction dans la famille et qui pourraient devenir une brouille dans le ménage. Mais il n’y a pas de meilleur avocat que l’amour, et Sophie plaida si bien que le mariage fut arrêté.

      Le futur ne pouvait aller à Nantes, la future vint à Paris avec son père et son frère, mais sans ses soeurs, qui, à force de dévotion, venaient de se faire ursulines.

      Les deux jeunes gens se marièrent civilement à l’hôtel de ville même. Il n’y eut pas de mariage religieux. Les églises étaient fermées dans ce moment, les prêtres enfuis ou cachés, les jeunes gens ne se donnèrent pas la peine d’en trouver un. La mariée tenait médiocrement à la bénédiction du curé, et le marié n’y tenait pas du tout.

      

      Le greffier ne tarda pas à suivre l’exemple du major, et l’hôtel de ville abrita deux jeunes ménages. Le greffier, sans famille, pria le major d’être son témoin. Au dîner, le major, qui avait naturellement de l’entrain, eut de plus la gaîté et l’expansion d’un nouveau marié. Il emplit un verre et, le tendant à son ami

      – Ayez une fille, j’aurai un garçon, et nous les marierons ensemble. Je bois à la santé de leur ménage.

      La singularité de ce voeu, c’est qu’il se réalisa.

   

III - CAMPAGNE DU RHIN

      

      Les enfants ne se firent pas attendre. Moins d’un an après, Mme Hugo tenait dans ses bras un beau garçon qui ne répondait pas encore au nom d’Abel, et qui allait avoir un frère lorsque le jeune père rencontra Lahorie. Il avait connu Lahorie simple soldat en 1793, étant déjà lui-même capitaine adjudant-major, et il avait pu lui rendre service. Lahorie, devenu adjudant général, et surpris de le retrouver au même point, voulut acquitter sa dette et lui conseilla de le rejoindre à Bâle, où il allait lui-même comme chef d’état-major de Moreau.

      Le major demanda leur consentement à son adjudant général, qui le céda à regret, à sa jeune femme, qui dit oui en pleurant, à son nouveau-né, qui ne dit pas non, et partit. Lorsqu’il arriva à Bâle, Lahorie était en tournée ; ne connaissant que lui de tout l’état-major, il l’attendait en se promenant devant l’hôtel du général en chef ; un passant, en redingote et la pipe à la bouche, lui demanda s’il ne venait pas d’entendre tirer.

      – Non, monsieur.

      À ce mot " monsieur ", le passant le regarda. Son habit de major fit qu’il lui demanda où il avait servi. La conversation s’engagea. Hugo parla des campagnes contre les vendéens et contre les chouans, et d’une manière qui sembla frapper son interlocuteur. Puis l’homme à la pipe le quitta et entra dans l’hôtel.

      Un moment après, un adjudant vint dire au promeneur que le général en chef allait se mettre à table et l’attendait. Il répondit qu’il y avait sans doute méprise et qu’il n’avait pas l’honneur d’être connu du général.

      – Comment ! il ne vous connaît pas ! Vous venez de causer avec lui près d’une heure, et il est ravi de vous !

      L’homme à la pipe était Moreau.

      Lahorie n’eut pas de peine à placer son ami dans l’état-major, et Moreau l’attacha spécialement à sa personne. Ce fut en cette qualité qu’il prit part au passage du Rhin, aux batailles d’Engen, de Moeskirch, de Biberach, de Memmingen, etc. J’ai les lettres qu’il écrivait à sa femme les soirs de combat ; il y donne en détail les mouvements de troupes, les gains et les pertes ; il n’y oublie que lui. Il était si vraiment modeste qu’à Moeskirch, Moreau voulant lui donner un bataillon, il le pria d’attendre qu’il l’eût mieux mérité. Mais, au passage du Danube, il se conduisit tellement et, une poutre ayant été jetée sur une arche coupée, il donna si bravement l’exemple d’y passer sans souci de la mitraille, que le général en chef ne le consulta plus pour le nommer chef de bataillon sur le champ de bataille.

      Il causa avec La Tour d’Auvergne deux heures avant sa mort. Moreau l’avait chargé, à Neubourg, de faire secourir la division Montrichard par celle du général Leclerc. Le 46e de ligne, où servait La Tour d’Auvergne, fut du nombre des corps que Leclerc détacha. Hugo le vit qui s’avançait au pas de course. La Tour d’Auvergne, qui le connaissait et qui le croyait breton, poussa vers lui son petit cheval noir

      – Eh bien, pays, lui dit-il, comment va l’affaire ?

      – Pas mal, répondit Hugo ; encore un coup d’épaule, et ce sera fini.

      La Tour d’Auvergne alla donner le coup d’épaule. Le lendemain, Hugo le revit, sur un brancard recouvert de feuillages que portaient des grenadiers précédés de tambours et de musique. On allait l’enterrer.

      Le Danube passé, Moreau établit son quartier général à Munich, où les autrichiens lui envoyèrent demander une suspension d’hostilités. Il y eut des conférences au hameau de Partsdorf, entre Lahorie, pour la France, et le comte de Dietrichstein, pour l’Autriche ; le colonel comte de Colloredo accompagnait Dietrichstein, et Hugo accompagnait Lahorie. La France obtint tout ce qu’elle voulut, les hostilités cessèrent, et l’on s’apprêta au congrès de Lunéville. Hugo eut le commandement de la place sous les généraux Clarke et Bellavesne. Les plénipotentiaires arrivèrent, et le jeune commandant fit la connaissance de Joseph Bonaparte. Les lenteurs de la diplomatie autrichienne fatiguèrent le premier consul, et la guerre recommença. Moreau, qui était allé à Paris et qui passa par Lunéville en revenant à son quartier général, voulut reprendre Hugo ; mais Joseph Bonaparte le pria de le lui laisser, disant qu’il se chargeait de son avenir. Moreau consentit par affection pour son chef de bataillon et, quoique séparés, ils restèrent si amis que Moreau lui écrivait tout ce qu’il faisait d’important et que Hugo sut la victoire de Hohenlinden douze heures avant Joseph Bonaparte.

      La bataille de Hohenlinden fit voir à l’Autriche qu’elle ne gagnait rien à chicaner, et elle accorda tout. La paix fut signée, et l’armée du Rhin rentra en France. Joseph Bonaparte tint parole à Moreau et demanda que le chef de bataillon fût fait chef de brigade. Il écrivit la lettre suivante :

      1er floréal an IX.

      " C... ministre,
 " Le c... Hugo, commandant extraordinaire, est un officier très distingué et plein de talents. Je désire beaucoup que vous puissiez l’employer à l’armée de la Gironde, comme chef de brigade.
Le général Moreau m’a témoigné, à son passage à Lunéville, le désir de l’emmener avec lui. Il appréciait beaucoup sa bravoure, son activité et son intelligence.
" J’ai prié le général de le laisser à Lunéville et je me suis beaucoup applaudi de cette idée. Le c... Hugo a été très utile.
 "Vous comprenez, c... ministre, que mon intérêt pour lui est légitime, et je vous demande, comme une chose personnelle, le grade de chef de brigade pour le c... Hugo.

      " J. BONAPARTE. "

      Tout frère du premier consul qu’il était, Joseph Bonaparte n’obtint rien. Le premier consul et Moreau avaient déjà commencé secrètement leur querelle, et c’était une mauvaise recommandation pour plaire à l’un que d’avoir plu à l’autre. Le chef de bataillon resta chef de bataillon.

      (Note de l’auteur : Dans la lettre autographe que j’ai sous les yeux, le mot citoyen n’a que son initiale. Je conserve l’orthographe comme caractéristique d’un moment où déjà le mot commençait à fatiguer les maîtres, où ils ne prenaient pas même la peine de l’écrire tout entier.)

 

 

IV - NAISSANCE

      Des amis, sans le consulter, lui firent donner le quatrième bataillon de la 20e demi-brigade, en garnison à Besançon, où il se rendit, et où il fit venir sa femme et ses deux enfants, Abel et Eugène. Abel avait de grands yeux bleus et un teint de fille ; Eugène, lui, avait de larges épaules et de bons gros poignets, il réjouissait l’oeil par sa santé robuste, il était de ceux dont on dit : N’ayons pas d’inquiétude, il nous enterrera tous.

      Tout cela logeait place Saint-Quentin, dans une maison connue aujourd’hui sous le nom de maison Barette. C’est dans cette maison que s’annonça bientôt un troisième enfant.

      Cette fois, le père, ayant déjà deux garçons, désirait une fille. Garçon ou fille, on lui chercha un parrain. La marraine était toute trouvée ; il y avait justement à Besançon un aide de camp de Moreau qui avait une jeune femme ; Mme Delelée ne demanderait pas mieux que de tenir l’enfant d’un compagnon d’armes de son mari. Restait le parrain ; on pensa au général Lahorie. Il était à Paris. On lui écrivit les deux lettres suivantes qui ont été retrouvées au ministère de la guerre dans les pièces de son procès :

      " Citoyen général,
      " Vous avez toujours témoigné tant de bontés à Hugo, fait tant de caresses à mes enfants, que j’ai beaucoup regretté que vous n’ayez pu nommer le dernier. À la veille d’être mère d’un troisième enfant, il me serait très agréable que vous fussiez le parrain de celui qui va venir. Il ne faut pour cela qu’un léger effort de votre amitié pour nous.

      Malgré tout le plaisir que nous aurions à vous voir ici, nous n’osons vous engager à entreprendre un voyage aussi long, dans une saison aussi dure que le mois de ventôse, vers le milieu duquel je compte faire mes couches. Je vais prier Mme Delelée de nous rendre le même service que celui que nous vous demandons ; nous ne doutons pas qu’elle ne soit très flattée d’être votre commère. Dans le cas où nous serions privés de la satisfaction de vous posséder, le citoyen Delelée, notre ami commun, aurait assurément la complaisance de vous représenter et de donner à l’enfant un surnom que vous n’avez pas démenti et que vous avez si bien illustré Victor ou Victorine sera le nom de l’enfant que nous attendons.

      " Votre consentement sera un témoignage de votre amitié pour nous.
Veuillez agréer, citoyen général, l’assurance de notre sincère attachement.
" Femme HUGO. "

      Six semaines environ après la lettre de la femme, Lahorie en recevait une du mari

      " Besançon, le 14 ventôse an X.
      " Nous avons reçu, ma femme et moi, mon cher général, la lettre que vous nous avez particulièrement adressée pour nous prévenir que vous acceptiez la fonction que nous réclamions de vous. Nous avons été très sensibles aux expressions dont vous vous servez et nous sommes très reconnaissants de ce témoignage d’amitié.

      " C’est le 6 que le chef de brigade Delelée a reçu votre lettre ; c’est le 7 que nous sont parvenues celles que vous nous avez adressées. Le même jour, mon épouse est accouchée d’un fils. Elle a été délivrée plus heureusement qu’elle ne s’y était attendue, ayant été singulièrement gênée pendant sa grossesse. Je vous aurais écrit plus tôt, mon cher général, si je n’avais voulu vous dire comment se portaient l’accouchée et l’enfant. Nous sommes au huitième jour, l’un et l’autre se portent aussi bien qu’il est possible de le désirer.

      " Nous avons nommé l’enfant Victor-Marie, ce dernier nom étant celui de Mme Delelée. Vos intentions et les nôtres sont donc remplies. Ma femme vous remerciera pour tout ce que vous lui dites d’obligeant. Elle est sûre, ainsi que moi, de l’intérêt que vous portez à mes enfants, par celui que vous témoignez en toute circonstance pour moi. Ce que vous venez de faire est un nouveau titre à ma reconnaissance et doit cimenter plus encore les liens d’amitié qui nous unissent. Je ne négligerai rien pour continuer à m’en rendre digne, et j’espère conserver sans altération tous les sentiments que vous m’avez voués.

      " Je vous embrasse, ainsi que ma famille, du meilleur coeur possible.
      " Hugo. "

      On attendait Victorine, ce fut Victor qui vint. Mais, à le voir, on eût dit qu’il savait que ce n’était pas lui qu’on attendait ; il semblait hésiter à rester ; il n’avait rien de la belle mine de ses frères ; il était petit et chétif au point que l’accoucheur déclara qu’il ne vivrait pas.

      J’ai entendu plusieurs fois sa mère raconter sa venue au monde. Elle disait qu’il n’était pas plus long qu’un couteau. Lorsqu’on l’eut emmailloté, on le mit dans un fauteuil, où il tenait si peu de place qu’on eût pu en mettre une demi-douzaine comme lui. On appela ses frères pour le voir ; il était si mal venu, disait la mère, et ressemblait si peu à un être humain que le gros Eugène, qui n’avait que dix-huit mois et qui parlait à peine, s’écria en l’apercevant – Oh! la bébête!

      Tout moribond qu’était l’enfant, on le porta à la mairie. Les registres de la première section de Besançon constatent la présentation d’un garçon né à dix heures et demie du soir, septidi ventôse an X de la république (26 février 1802) sous le nom et les prénoms de Victor-Marie Hugo.

      Le moribond ne mourut pas. Il a dit lui-même " quel lait pur, que de soins, que de voeux, que d’amour " le firent " deux fois l’enfant de sa mère obstinée ". Quand il vit qu’on ne lui en voulait pas de ne pas être Victorine et qu’au lieu de le renvoyer on le retenait énergiquement, il se décida à vivre. Et, six semaines après la prophétie de l’accoucheur, il faisait bravement le pénible voyage de Besançon à Marseille.

      À Marseille, le père eut des ennuis. Son chef de brigade, ayant reçu du ministre l’ordre de donner à tous les individus susceptibles de réforme des congés absolus, n’en donnait qu’à ceux qui le payaient. Ce trafic s’ébruita et fit crier, le chef de bataillon crut devoir avertir le chef de brigade des rumeurs injurieuses qui circulaient sur lui. D’autres furent moins amicaux et, au lieu de prévenir le chef de brigade, prévinrent le général en chef. Le chef de brigade, ne sachant à qui attribuer la dénonciation, en accusa le seul qui lui eût parlé de son commerce ; de là une rancune, à laquelle le subordonné, après de longues tracasseries, voulut échapper. il envoya sa femme à Paris solliciter de Joseph Bonaparte son changement de brigade.

      Mme Hugo, à Paris, logea chez ses anciens amis de l’hôtel de ville, qui ne logeaient plus à l’hôtel de ville, car les conseils de guerre avaient déménagé, et Pierre Foucher, toujours greffier, les avait suivis à l’hôtel Toulouse, rue du Cherche-Midi. Mme Foucher accueillit de tout coeur son amie.

      Les enfants, trop petits pour ce grand voyage, étaient restés avec le père, qui essayait de les consoler de leur mère absente par un redoublement de bonbons, surtout Victor, âgé alors de vingt-deux mois et pour qui sa mère c’était la vie.

      " Ton Abel, écrivait le père, ton Eugène et ton Victor prononcent tous les jours ton nom. Jamais je ne leur donnai tant de bonbons, parce que eux comme moi n’ont jamais eu de privation aussi pénible que celle qu’ils éprouvent. Le dernier appelle bien souvent sa maman, et cette pauvre maman ne peut l’entendre...

      "... Ton Victor entre, il m’embrasse, je l’embrasse pour toi et lui fais baiser cette place (il y a ici un blanc dans la lettre), pour que tu y recueilles au moins dans ton éloignement quelque chose de lui. Je viens de lui donner des bonbons, dont j’ai toujours soin d’avoir une provision dans mon tiroir. Il s’en va tristement en les suçant. "

      L’absence de la mère se prolongea. Elle n’obtenait rien, malgré l’intervention active du frère du premier consul. Joseph Bonaparte ne parvenait pas à faire agréer le protégé de Moreau. Au lieu d’une faveur, le chef de bataillon eut un exil. On tria dans sa demi-brigade tout ce qu’il y avait d’aguerri et d’équipé pour l’expédition de Saint-Domingue, et, quand il n’y resta plus que des conscrits mal habillés, on les lui donna pour les conduire en Corse, puis à l’île d’Elbe. Voyant que les sollicitations aggravaient sa disgrâce, il écrivit à sa femme de revenir.

      La famille resta entière jusqu’à la fin de l’an XIII, allant et venant d’une île à l’autre, tantôt à Porto-Ferrajo, tantôt à Bastia. Tous ces déplacements fatiguaient beaucoup les enfants, principalement le petit Victor, toujours languissant, ce qui lui donnait une tristesse rare pour son âge ; on le trouvait dans des coins, pleurant silencieusement sans qu’on sût pourquoi. Le père, ayant reçu l’ordre d’embarquer son bataillon pour Gènes et de gagner à marches forcées l’Adige et l’armée d’Italie, sentit que c’était là une vie impossible pour ce pauvre être souffrant, et envoya sa femme et les trois petits s’installer à Paris.

      La mère fit leur nid rue de Clichy, n° 24.

      C’est à ce moment que remontent les plus lointains souvenirs de M. Victor Hugo. Il se rappelle qu’il y avait dans cette maison une cour, dans la cour un puits, près du puits une auge, et au-dessus de l’auge un saule ; – que sa mère l’envoyait à l’école rue du Mont-Blanc ; – que, comme il était tout petit, on avait plus soin de lui que des autres enfants ; – qu’on le menait, le matin, dans la chambre de Mlle Rose, la fille du maître d’école ; – que Mlle Rose, encore au lit le plus souvent, l’asseyait sur le lit près d’elle, et que, quand elle se levait, il la regardait mettre ses bas.

      Autre souvenir. Une fois en classe, l’enseignement qu’on lui donnait était de l’asseoir devant une fenêtre, par laquelle il regardait bâtir l’hôtel du cardinal Fesch. Un jour qu’un cabestan hissait une pierre de taille et sur cette pierre un ouvrier, la corde cassa et l’ouvrier fut broyé par la pierre.

      Un événement qui lui fit autant d’impression fut une pluie si violente que la rue de Clichy et la rue Saint-Lazare étaient devenues des rivières et qu’on ne vint le chercher qu’à neuf heures du soir.

      Il a encore gardé mémoire d’une représentation donnée pour la fête du maître d’école. La classe était séparée en deux par un rideau. On jouait Geneviève de Brabant. Mlle Rose faisait Geneviève, et lui, comme le plus petit de l’école, il faisait l’enfant. On l’habilla d’un maillot et d’une peau de mouton qui laissait pendre une griffe de fer. Il ne comprit rien au drame, qui lui parut long. Il se désennuya de la représentation en enfonçant sa griffe dans les jambes de M"’ Rose, ce qui fit qu’au moment le plus pathétique les spectateurs furent surpris d’entendre Geneviève de Brabant dire à son fils – Veux-tu bien finir, petit vilain !

 

 

 V - FRA DIAVOLO

      À la bataille de Caldiero, les lignes françaises pliaient, et déjà l’ordre était donné de repasser l’Adige ; le chef de bataillon Hugo s’opiniâtra à garder le village de Caldiero ; il y soutint trois heures le choc de l’ennemi et d’une telle façon que Masséna lui dit – Bien, mon ami ! vous serez colonel et officier de la légion d’honneur. L’Adige ne fut pas repassé, et le chef de bataillon fut cité trois fois dans le rapport du maréchal mais le rapport de Masséna n’eut pas plus d’effet que la recommandation de Joseph Bonaparte.

      Il faut dire que le chef de bataillon n’aidait pas beaucoup ses protecteurs. À l’occasion de la conspiration de Moreau, tous les corps avaient adressé au premier. consul des félicitations, naturellement assaisonnées d’insultes à son adversaire. Hugo, à qui l’on avait présenté une de ces adresses à signer, avait répondu qu’il ne signerait jamais rien contre son bienfaiteur ; on avait eu beau lui représenter les conséquences de son refus ; sa reconnaissance s’était obstinée. Le premier consul l’avait su, et l’empereur s’en souvenait.

      L’obligé de Moreau eut une preuve décisive de l’imprudence de la reconnaissance. Son régiment ayant été de ceux qui avaient conquis le royaume de Naples, fut de ceux dans lesquels le nouveau roi choisit sa garde ; de plus, le nouveau roi était Joseph Bonaparte ; Hugo avait donc deux raisons pour être admis. Il fit sa demande et fut refusé. Le capitaine général lui répondit que le roi n’était pas le maître. Cette fois, il se le tint pour dit, et résolut de quitter l’état militaire.

      L’annonce de sa démission fit réfléchir le ministre. En outre, Joseph Bonaparte se plaignit, demandant quel roi on faisait de lui s’il ne pouvait même pas choisir ses gardes. On ne lui permit pas de mettre son protégé dans sa garde, parce que l’empereur avait dit non d’abord et que, s’il avait dit oui maintenant, cela aurait fait croire que les empereurs peuvent se tromper, mais le roi fut autorisé à l’employer dans son armée. Hugo reçut donc du comte Mathieu Dumas, ministre de la guerre du roi, une invitation très pressante de passer dans l’armée de Naples " Le roi a des vues particulières sur vous et veut vous donner très incessamment des preuves de sa confiance et de son estime. "

      La première preuve de confiance et d’estime que lui donna le roi, ce fut de le charger de prendre Fra Diavolo.

      L’occupation violente du royaume de Naples avait fait lever dans la montagne des bandes d’hommes intrépides, moitié patriotes, moitié brigands. Le principal chef de ces bandes était Michel Pezza, surnommé Fra Diavolo pour son habileté diabolique à échapper aux poursuites. Les aventures de Fra Diavolo ont laissé une réputation légendaire qui a inspiré des opéras et des romans, entre autres le Jean Sbogar de M. Charles Nodier. Voleur de grand chemin et défenseur du sol natal, mélangeant le droit et l’assassinat, c’était en effet une de ces figures sur lesquelles l’histoire hésite et qu’elle abandonne à l’imagination des romanciers. Dans ce moment, Fra Diavolo personnifiait ce type qui se retrouve dans tous les pays en proie à l’étranger, le bandit légitime en lutte avec la conquête. Il était en Italie ce qu’ont été, depuis, l’Empecinado en Espagne, Canaris en Grèce et Abd-el-Kader en Afrique.

      Avant d’arrêter les français, Michel Pezza avait attaqué les passants, il avait été purement brigand et sa tête avait été mise à prix. Ce qui n’avait pas empêché Ferdinand IV, quand il avait eu besoin du voleur, de le faire colonel et duc de Cassano.

      C’était donc pour ramener Ferdinand, mais c’était encore bien plus pour chasser l’étranger, que Fra Diavolo gardait les défilés, s’abattait dans la plaine, surprenait les cantonnements, enlevait les convois, et disparaissait dans sa montagne. On commença par le cerner ; le général Duhesme lui barra le patrimoine de Saint-Pierre, le général Goulet le val de Sora et le général Valentin l’arrondissement de Gaëte. Quand il fut tenu ainsi dans les Apennins entre trois généraux, on donna au chef de bataillon Hugo huit cent cinquante hommes, et la chasse commença.

      Ce fut une battue laborieuse et sanglante. Fra Diavolo avait quinze cents hommes, mais l’embarras n’était pas la différence du nombre ; le difficile n’était pas de le battre, c’était de le joindre. Sa montagne lui était mieux connue qu’à ses chasseurs ; il avait ses passages à lui, on le voyait, on le touchait, on le tenait ; soudain plus personne. La nature s’en mêlait ; il tombait tous les jours des averses énormes, et, quand ce n’était pas la pluie, c’était un brouillard tel qu’on se perdait à chaque pas. Il fallut renvoyer presque aussitôt les bouches à feu et les dragons, impossibles dans ces roides montées et dans ces sentiers étroits. Après six jours de marches et de contre-marches accablantes, il n’y avait pas eu encore un seul engagement.

      Enfin la colonne le serra de si près qu’elle allait l’atteindre. Mais les espions revinrent dire qu’il s’était encore échappé. Par où ? Un d’eux l’avait vu à cinq heures du matin sur la rive droite du Biferno ; un autre l’avait vu à la même heure dans les Abruzzes ; un autre, allant vers la Pouille ; un autre, entrant dans le royaume de Naples. On comprit que, pour dérouter la poursuite, les partisans s’étaient divisés en plusieurs détachements dont les chefs se donnaient tous pour Fra Diavolo. Lequel était le vrai ? Ne sachant après lequel courir, on courut après tous, on les poussa dans la même direction et on parvint à les ramasser dans le val de Boiano. Là, Fra Diavolo, acculé, dut se battre.

      Le combat fut opiniâtre. Il pleuvait, puisqu’il pleuvait toujours, mais à ce point que les fusils, pleins d’eau, ne partaient pas ; on renonça à tirer, et ce fut un effroyable corps à corps à l’arme blanche ; les crosses et les bayonnettes firent une telle tuerie qu’il ne resta pas à Fra Diavolo plus de cent cinquante hommes.

      Ainsi détruit, il essaya de se jeter dans le Bénévent par le val de Tamaro. Il ne pouvait y arriver que par le pont de Vinchiatura, qui devait être occupé par la garde nationale ; mais la garde nationale ne s’était pas dérangée, ne croyant pas qu’on pût penser même à se sauver par un temps si affreux. D’un autre côté, la colonne française amoindrie et épuisée, trempée, nu-pieds, fut contrainte de s’arrêter quelques heures à Boiano pour se refaire et pour se chausser. Ces quelques heures et la nonchalance des gardes nationaux suffirent pour que Fra Diavolo s’évadât encore une fois.

      La chasse recommença. À Morcone, il y eut un orage comme les habitants ne se souvenaient pas d’en avoir vu ; le tonnerre tomba plus d’une fois sur la colonne et tua plusieurs soldats ; il pleuvait si furieusement que, bien que le terrain fût en pente douce, on avait de l’eau jusqu’à mi-jambes ; l’ouragan ne suffisant pas, il s’y ajouta un tremblement de terre ; il fallut s’arrêter encore et emprunter aux habitants des hardes sèches. Dès que l’orage se calma un peu, on se remit en route. Mais toute cette eau avait gonflé de quinze ou seize pieds le Cabre, que Fra Diavolo, lui, avait passé avant la crue. Cela lui faisait gagner vingt-quatre heures.

      Ces vingt-quatre heures pouvaient être rattrapées si l’on prenait par les Fourches-Caudines et si l’on escaladait le Vergine où, il est vrai, il n’était encore jamais grimpé que des chèvres. L’escalade semblait toute simple à Hugo, mais les soldats ne furent pas de son avis ; ils dirent qu’ils n’en pouvaient plus et qu’ils avaient besoin de repos ; les officiers eurent beau donner l’ordre du départ, personne n’obéit. Ceci était grave à tous les points de vue ; c’était la discipline perdue et Fra Diavolo sauvé ; avec l’avance qu’il avait déjà, le moindre retard lui donnait le temps de s’embarquer pour Caprée que les anglais occupaient encore ; on savait que déjà des barques rasaient la côte, envoyées par le gouverneur Hudson-Lowe (celui de Sainte-Hélène), dont la sombre figure s’étonne d’avoir travaillé à une évasion.

      Hugo ne transigeait pas avec l’insubordination. Généreux et clément comme on l’a vu, capable de tendresses presque féminines, il était inflexible dans son commandement. En outre, sanguin et dans l’énergie de l’âge, il avait ses colères. Il alla droit aux mutins, décidé à passer son épée au travers du premier qui n’obéirait pas. En le voyant, les uns eurent peur et les autres eurent honte, et il n’eut que quelques mots à dire pour que la troupe. se remit en mouvement.

      Il n’avait plus assez de monde pour diviser ses forces ; il prit tout avec lui et attaqua la rude montée. La pente était si roide et si glissante qu’on n’avançait un peu qu’en s’accrochant aux branches des arbustes. Une brume épaisse égarait les guides. Tout à coup la brume se leva comme un rideau et l’on eut le spectacle magnifique du golfe de Naples. Le beau est toujours si puissant sur les hommes que cette troupe harassée sentit la gaîté lui revenir. On redescendit joyeusement, mais Hugo fit taire l’admiration parce qu’on approchait d’Atella, où il espérait surprendre Fra Diavolo. En effet, une vive mousqueterie annonça qu’il y était.

      Fra Diavolo échappa encore, avec une trentaine des siens seulement ; ce beau pays est couvert d’arbres qui aidaient sa fuite ; mais tout à coup il trouva devant lui un régiment de cavalerie légère qui éclairait la grande route de la Pouille. Pris entre ce régiment et la colonne qui le traquait, il n’avait plus d’espérance. Un moment après, l’avant-garde du régiment rencontra une vingtaine de gardes nationaux très triomphants qui traînaient et insultaient un homme à mine humiliée et dont les mains étaient attachées derrière le dos. On leur demanda qui était cet homme ; ils répondirent bruyamment que c’était Fra Diavolo qu’ils avaient fait prisonnier et qu’ils conduisaient à Naples. La cavalerie voulut le leur prendre pour le conduire elle-même ; mais les gardes nationaux défendirent énergiquement leur prise, disant qu’il y avait une prime et qu’ils ne remettraient l’homme que contre les six mille ducats. La cavalerie trouva cela juste et les laissa passer. Ils traversèrent le régiment, injuriant et frappant leur bandit. Quand ils furent hors de l’arrière-garde, ils entrèrent dans une traverse qui conduisait à la côte. Soudain les derniers rangs de l’arrière-garde reçurent dans le dos une décharge de fusils. Ils se retournèrent et virent les gardes nationaux s’enfuir en riant avec leur prisonnier qui n’avait plus les mains liées. L’arrestation était une ruse de Fra Diavolo.

      La cavalerie ne pouvait le poursuivre dans un bois. Elle se contenta d’indiquer à la colonne d’infanterie, qui arrivait, la direction qu’il avait prise. Hugo le rejoignit aux environs de Castellamare, lui tua presque tous ses hommes et le blessa. Le peu d’hommes qu’il avait encore ne servant plus qu’à le dénoncer, il les congédia. Mais il était environné de toutes parts, les six mille ducats lâchaient après lui des bandes de paysans ; il fut rencontré à Campana par des gardes nationaux, qui ne le prirent pas, mais qui le blessèrent encore.

      C’était en octobre, les nuits étaient très froides ; une nuit qu’il neigeait, exténué, saignant de ses deux blessures, n’ayant pas mangé depuis Atella, il rencontra dans la montagne une cabane de berger ; il regarda par une fente et vit le berger qui se chauffait à un feu mourant. Le berger était seul ; il entra et lui demanda à manger et à dormir. Le berger lui montra des pommes de terre qui cuisaient dans la cendre et une botte de paille dans un coin. Fra Diavolo déposa ses armes, mangea et s’étendit sur la paille, qui lui parut un lit excellent après ses dernières nuits, il fut réveillé subitement par deux hommes armés qui le tenaient sous leur genou et qui le fouillaient ; deux autres en faisaient autant au berger. Quand ces quatre hommes, qui étaient des brigands du Cilento, eurent vidé les poches, ils vidèrent la cabane et s’emparèrent des armes. Puis, dédaignant le berger, qui était vieux, ils emmenèrent Fra Diavolo. Le malheureux ne les suivant pas assez vite parce qu’une de ses blessures était au pied, ils le battirent ; il n’osait pas se nommer, de peur de les tenter par les six mille ducats ; enfin, voyant qu’il n’avançait pas et que le jour allait venir, ils le frappèrent encore et le laissèrent à demi mort dans la neige.

      Il ne savait où il était. Il se releva et se traîna comme il put. Il finit par apercevoir au loin une faible lumière ; il y rampa plutôt qu’il n’y alla. Bientôt il vit un groupe de maisons ; c’était Baronisi. Lorsqu’il y entra, un apothicaire ouvrait sa boutique. En apercevant cet homme déchiré et sanglant et qui venait de s’appuyer à une borne pour ne pas tomber, l’apothicaire lui demanda ce qu’il faisait là, immobile dans la neige et dans la nuit. Le blessé répondit qu’il venait de la Calabre et qu’il allait à Naples, et qu’il attendait des camarades restés en arrière. L’apothicaire, qui ne lui reconnut pas l’accent calabrais, le regarda attentivement, et l’invita à venir attendre dans sa cuisine où il se réchaufferait. Il le fit asseoir devant un bon feu et alla lui chercher une bouteille d’eau-de-vie. Pendant que Fra Diavolo buvait et le remerciait, la servante de l’apothicaire entra avec des gardes nationaux qu’elle était allée chercher et qui demandèrent à l’inconnu ses papiers. Sur sa réponse qu’on les lui avait volés, ils l’arrêtèrent et le conduisirent à Salerne.

      Il espérait encore qu’on ne saurait pas son nom. Ce fut un sapeur de Hugo qui le reconnut. Ce sapeur, napolitain et qui avait servi Ferdinand IV, avait vu souvent le colonel duc de Cassano. Le hasard fit qu’il entra chez le commandant de Salerne dans le moment où l’on interrogeait le prisonnier. – Tiens, s’écria-t-il, Fra Diavolo ! L’étonnement fut extrême. Fra Diavolo essaya de nier, mais le sapeur lui avait trop souvent porté les armes pour avoir un doute.

      Hugo, dont la mission était terminée, dirigea sa colonne sur Naples, et alla rendre compte de l’événement au roi. Pour sa récompense d’avoir réussi, il demanda au roi de traiter Fra Diavolo en prisonnier de guerre, et de faire juger le duc de Cassano et non Michel Pezza. Mais il n’obtint pas cela du roi, ou le roi ne l’obtint pas de l’empereur ; la nouvelle royauté avait trop d’intérêt à déconsidérer l’ancienne pour manquer l’occasion de faire de ses défenseurs des bandits ; on condamna Michel Pezza, comme assassin, à la peine de mort.

      Hugo alla le voir dans sa prison. Il n’eut pas de peine à le reconnaître, l’ayant vu de près au combat de Boiano. Fra Diavolo était petit ; ce qu’il avait de plus remarquable, c’étaient ses yeux, vifs et pénétrants. Lui ne reconnut pas son adversaire ; mais, lorsqu’on le lui eut nommé, il le regarda beaucoup et dit qu’avec un autre il n’aurait jamais été pris.