Polynésie Française - Séries générales - Juin 1998
Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Extrait de l’acte II, sc. 8 - 1897

Acte II, Scène VIII

À Cyrano, qui sait écrire aussi bien qu'il sait se battre, on vient de proposer de devenir le poète attitré d'un important personnage. Mais il refuse, sachant que ce maître s'autorisera à faire modifier chaque écrit qui ne lui conviendra pas. Son refus insultant fait fuir les " messieurs " et inquiète ses amis.

CYRANO, LE BRET, LES CADETS, qui se sont attablés à droite et à gauche et auxquels on sert à boire et à manger


CYRANO, saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer
Messieurs... Messieurs... Messieurs...
LE BRET, désolé, redescendant, les bras au ciel
Ah ! dans quels jolis draps...
CYRANO
Oh ! toi ! tu vas grogner !
LE BRET
Enfin, tu conviendras
Qu'assassiner toujours la chance passagère,
Devient exagéré.
CYRANO
Eh bien oui, j'exagère !
LE BRET, triomphant
Ah !
CYRANO
Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi.
LE BRET
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
La fortune et la gloire...
CYRANO
(vers 8) Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Non, merci ! Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?...
Non, merci ! D'une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe1,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron2,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux3 pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy4
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S'aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes5 ?
Être terrorisé par de vagues gazettes6,
Et se dire sans cesse : "Oh ! pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François" ?...
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu'un poème,
Rédiger des placets7, se faire présenter ?
(vers 42) Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais... chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, - ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
(vers 58) Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
LE BRET
Tout seul, soit ! mais non pas contre tous ! Comment diable
As-tu donc contracté la manie effroyable
De te faire toujours, partout, des ennemis ?
CYRANO
A force de vous voir vous faire des amis,
Et rire à ces amis dont vous avez des foules,
D'une bouche empruntée au derrière des poules !
J'aime raréfier sur mes pas les saluts,
Et m'écrie avec joie : un ennemi de plus !
LE BRET
Quelle aberration !
CYRANO
Eh bien ! oui, c'est mon vice.
Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse.


1. Et, donneur de séné par désir de rhubarbe : ce vers vient d'une expression " proposer la rhubarbe pour avoir le séné ", qui signifie s'entendre à l'amiable mais de façon malhonnête : Cyrano n'accepte pas les arrangements louches.
2. giron : partie du corps qui s'étend de la ceinture au genoux quand on est assis ; ici, signifie "lieu protecteur ".
3. madrigaux : le madrigal est une petite pièce de vers exprimant une pensée fine, tendre ou galante.
4. le bon éditeur de Sercy : puisque cet éditeur publiait à compte d'auteur, cela signifie qu'il éditait des gens sans talent qui payaient pour se faire remarquer.
5. mazette : personne qui manque de force, d'habileté, d'énergie.
6. gazette : journal.
7. placet : écrit qui a pour but de demander une grâce, une faveur.

QUESTIONS (10 points)

l. Dans la tirade de Cyrano : " Et que faudrait-il faire ?… mais tout seul ! ", formulez en une phrase la thèse réfutée et en une autre phrase la thèse soutenue par Cyrano. Analysez comment Cyrano passe de l'une à l'autre. (2 points)

2. Étudiez la construction de l'argumentation des vers 8 à 42, en analysant particulièrement le rôle joué par la tournure interrogative. (4 points)

3. Du vers 43 au vers 58 : Dans quelle mesure la versification et la syntaxe contribuent-elles à donner plus de force à la thèse de Cyrano ? (4 points)

 TRAVAIL D'ÉCRITURE (10 points)

La réplique de Le Bret à Cyrano commence par ces mots : " Tout seul, soit ! mais non pas contre tous ! " Imaginez la réplique que Le Bret ferait à Cyrano s'il développait une argumentation pour justifier ce point de vue. Vous la rédigerez en prose.