Séquence : « Néron : du tyran scandaleux au souverain oriental »
 

par
Annie-Claude BRUNEVAL, professeur agrégé de Lettres classiques au Lycée Jehan-Ango de Dieppe, formatrice à l'IUFM.

 

Présentation

  L'idée de travailler sur  Néron n'a rien d'original en soi, d'autres l'ont déjà fait auparavant, et certainement, avec plus de finesse.

   C'est peut-être justement cette célébrité du personnage dans la littérature et dans l'histoire qui rend nécessaire sa rencontre. Étudier le latin de la cinquième à la terminale sans jamais croiser cet étonnant souverain aurait d'ailleurs quelque chose de choquant. Et les textes qui le concernent sont  célèbres, riches, remarquables par leur écriture ou leur pittoresque. Beaucoup sont de véritables morceaux de bravoure, où se déploie tout le talent d'écrivains qui ne distinguent pas encore entre l' Histoire et le récit de fiction,  qui réinventent les discours, ou racontent les évènements comme s'ils y avaient assisté. 

    Tacite et Suétone, pour d'évidentes raisons de propagande, ont sans doute noirci le portrait d'un homme dont les historiens modernes ont, depuis, analysé le rôle avec plus de recul, et moins de passion. Néron est perçu, désormais, comme celui qui donne au pouvoir impérial une coloration orientale, une teinte d'absolutisme, s'appuyant, par démagogie, sur le peuple afin de mieux détruire le pouvoir de l'antique aristocratie sénatoriale.

   D'ailleurs, Tacite, déjà adolescent à la mort de Néron, et Suétone ont peut-être permis par leurs écrits que certaines familles, qui avaient eu à souffrir du despotisme de l'empereur, puissent voir enfin leurs souffrances reconnues et leurs ancêtres réhabilités; il y a  dans leur ouvre quelque chose d'une réparation, d'un deuil mené à son terme, une génération après les événements. 

   S'enrichir au contact de textes reconnus, réfléchir aux errements d'un souverain submergé par sa propre démesure, voir comment l' Histoire  modifie ses conclusions en variant ses approches, constater aussi qu'une vingtaine de siècles n'a pas éteint la fascination que Néron suscite chez les auteurs de films ou de romans :  tels sont les objectifs proposés à des élèves latinistes de Terminale au cours de cette séquence. 

  Ce travail doit beaucoup au souvenir de deux professeurs de Paris IV Sorbonne, Pierre Grimal et Jean-Pierre Néraudau. Passionnés tous les deux par l'époque néronienne et par ses tendances artistiques,  ils ont su communiquer à l'étudiante que j'étais un peu de leur intense curiosité sur le sujet.

 

 

Objet d'étude: écrire l' histoire
Durée : sept semaines (21h de cours)
Objectifs :

-S'intéresser à un personnage historique dont l'analyse s'est beaucoup modifiée à l'époque moderne.

-Travailler sur les sources d'inspiration des écrivains classiques ou modernes, sur des textes qui ont pu inspirer des cinéastes.

-Travailler sur des procédés d'écriture en usage chez les historiens latins : réécriture et insertion des discours, traitement des récits,  par exemple. 

-Réfléchir sur ce qui sépare le travail de l'historien d'aujourd'hui de ses prédécesseurs latins.

Évaluations : elles seront au nombre de quatre.

 

 

Supports

 

I - Textes Latins :

 -Suétone : Portrait de Néron,  Vie des Douze Césars ,  « Néron », LI, LII, LIII.

- Suétone : Construction de la Domus Aurea,  Vie des Douze Césars ,  « Néron », XXXI, jusqu'à « habitare coepisse ».

- Tacite :  Annales , « La mort de Britannicus », Livre XIII, chapitres XV et XVI : lecture intégrale en traduction et traduction du chapitre XVI

- Tacite :  Annales , « La mort d'Agrippine », Livre XIV, chapitres  I  et V à X (lecture intégrale de la traduction française et traduction de deux passages)

- Tacite,  Annales , « La mort de Sénèque », Livre XV, chapitres XII, XIII, XIV (lecture intégrale de la traduction française et traduction d'un passage).  Ce texte sera travaillé dans le cadre d'une séquence ultérieure portant sur le stoïcisme.

 Les traductions des textes (une seule ou plusieurs)  sont données aux élèves.   

 

II - Texte littéraire classique, romans  historiques :

 -Racine,  Britannicus , récit de la mort de Britannicus par Burrhus, Acte V, scène 5,  vers 1619 à 1646.

- Henryk Sienkiewicz :  Quo vadis ?,  portrait de Néron dans le  chapitre « Au Palatin », P.71-72.

-Pierre Grimal :  Mémoires d'Agrippine , 1992,  Le procès Néron,  Paris, 1995.

 

III - Textes et documents d'histoire moderne :

 -Notice sur Néron dans  Rome, ville et capitale  coll. Clefs Concours, histoire ancienne, Atlande, Paris, 2002 ou notice plus simple

 extraite d'un dictionnaire de civilisation.

- Notice sur la Domus Aurea dans  Rome, maîtrise du pouvoir, maîtrise de l'espace , ed. Seli Arslan. P.167 à 172.

Néron , de Guy Achard,  coll. « Que sais-je ? » P.U.F, Paris, 1995.

- Sénèque de Pierre Grimal, "Les belles Lettres",  Paris, 1978.

- Tableau généalogique des Julio-Claudiens .

 

IV - Iconographie :

 -Bustes et monnaies de Néron

- Extrait du film  Quo Vadis ?  de Mervyn LeRoy et Anthony Mann, d'après le roman d'Henryk Sienkiewicz. 

- Plan de la Domus Auréa

 

Séance Contenu du cours Supports à prévoir Activité donnée aux élèves
1

Introduction à la séquence :

Mise en place des objectifs et présentation des documents

Lecture d’une notice biographique sur Néron

La généalogie des Julio-Claudiens

Ensemble des

Documents distribués

-Finir de lire la notice sur Néron

 -Travailler sur deux exposés brefs sur Tacite et  Suétone.

Lire les traductions proposées du portrait de Néron par Suétone. 

 

2

Texte N°1 : Suétone : portrait de Néron (chap.LI)

Travail de traduction littérale, puis comparaison des traductions d’Henry Ailloud (Budé) et de Pierre Grimal (Livre de Poche). Élucidation des difficultés de langue.

Vocabulaire du texte

Questionnaire sur les deux traductions

Poursuivre l’analyse de la comparaison de traductions
3

Comparaison des deux traductions (fin)

Commentaire du texte : étude du point de vue de Suétone

Questions sur les bustes de Néron.

Lecture du texte d’Henryk Sienkiewicz, extrait de Quo vadis ? 

4 Suite et fin du commentaire sur le Texte 1 (avec prise en compte des documents iconographiques et de l’extrait de  Quo vadis ? )
5

Texte N°2 : Tacite :  La mort de Britannicus

Traduction de chapitre XVI du Livre XIII des Annales

Textes de Tacite, Annales XIII, chap.XV et XVI .

Fiche de vocabulaire

Lire l’épisode en entier en traduction. 

Lire l’extrait de  Britannicus  de Racine, Acte V, scène 5, vers 1619 à 1646.

6 Travail en petits groupes sur les temps du récit dans l’épisode tout entier, puis mise en commun.  Revoir l’ensemble des conjugaisons des verbes .
7 Exposés des élèves sur Tacite et Suétone Fiche biographique élaborée par les élèves.
8

Bref contrôle sur les verbes

Commentaire du texte N°2.

Travail sur l’extrait de Britannicus de Racine.

Énoncé du contrôle Lire les textes concernant la mort d’Agrippine
9

Texte N°3 : le rôle pervers de Poppée (XIV, I)

Travail d’analyse du texte mot à mot.

L’usage du discours indirect libre dans ce passage.

Vocabulaire fourni

Prévoir un questionnaire pour la comparaison des deux traductions du texte de Tacite sur le rôle de Poppée

10

Correction du contrôle sur la morphologie verbale.

Comparaison de deux traductions de ce passage : H.Goelzer,  « Les Belles Lettres », et Pierre Grimal, « La Pléiade » et « Folio ».

Mise au net de la comparaison (sur feuille)
11 Commentaire du Texte N°3 : mise en forme
12

Texte N°4 : la mort d’Agrippine   Livre XIV, chapitre VIII

Traduction en « bandelettes » 

Fiche de vocabulaire

Questions sur le style de Tacite dans cet extrait 

Répondre à un questionnaire portant sur les choix stylistiques de Tacite dans ce passage.
13

Fin de la traduction

Réponses aux questions sur le style de Tacite.

14 Commentaire du Texte N° 4 : mise en forme. Lecture d’extraits de  romans historiques  écrits par Pierre Grimal.
15

Texte N° 5 : Suétone:  « La domus aurea », « Néron » , XXXI 

Traduction du texte 

Recherche du vocabulaire

Fiche rappel: comment chercher et noter le vocabulaire ?

Lire les documents proposés sur la  domus aurea 

Répondre au questionnaire portant sur l’évolution de l’image de Néron (sur feuille). 

16 Texte N° 5 : Suétone :  « La domus aurea » : poursuite de la traduction Mettre au net la traduction française
17 Commentaire du texte N°5 : mise en forme
18

Synthèse : comment Tacite et Suétone écrivent-ils l’Histoire ?

Qui sont leurs héritiers ?

Néron au cinéma

Révisions pour préparer l’évaluation finale.
19 Extraits du film Quo vadis ? 
20 Évaluation finale Enoncé du contrôle portant sur l’un des textes étudiés (élèves inscrits en option facultative)
21

Correction de l’évaluation finale

Synthèse sur la séquence : comment le regard  porté sur Néron a t-il évolué au fil des siècles ? (Compte-rendu des questions données à faire sur feuille)

 

Remarques d’ordre méthodologique :

 

a- Les textes choisis sont longs et on a fait le choix de n’en traduire qu’une partie. Mais il semble important de proposer, comme y invitent les instructions officielles, les extraits accompagnés de leur contexte. Dans le même esprit, il est important que les élèves puissent lire en traduction des épisodes comme la mort d’Agrippine ou de Britannicus dans leur intégralité. Ce sont des passages célèbres dont la structure globale mérite, du reste, une analyse attentive du point de vue de la construction du récit.

 

b- On a cherché à varier les méthodes de traduction : traduction « en bandelettes », comparaisons de traductions voisinent avec la traduction en autonomie, par exemple. Il s’agit aussi de faire connaître aux jeunes latinistes des outils de travail dont ils pourront avoir à se servir à l’université. Par ailleurs, introduire une variété dans l’approche des textes ne peut que renouveler leur intérêt.

 La classe peut aussi préparer de cette façon le commentaire d’un court texte inconnu accompagné de sa traduction, exercice désormais proposé à l’ épreuve orale facultative de langues anciennes du baccalauréat.

 

c- L’étude de la langue se fait en étroite correspondance avec le contenu des textes, et on est amené, bien sûr, à travailler ce qui est nécessaire à leur bonne compréhension, comme le discours indirect libre, et/ou ce qui peut servir au commentaire littéraire, comme l’usage des temps verbaux.

 

d- On a choisi de consacrer assez de temps au commentaire des textes (une heure, en général), mais sans aller au-delà. Il ne s’agit pas d’ailleurs d’être exhaustif dans la lecture analytique, mais de proposer une exploitation qui reste à la portée des élèves de Terminale. Des travaux complémentaires peuvent leur permettre d’approfondir tel ou tel point : certaines subtilités du style de Tacite sont vues ici au moyen d’un questionnaire. Il ne leur est pas interdit de réintroduire ces analyses  dans leur commentaire personnel le jour de l’examen.

 

e- La lecture des textes documentaires est fréquente et peut même, si besoin, faire l’objet d’évaluations. Il semble, en effet, important qu’avant de faire leur entrée dans le supérieur, les  élèves prennent conscience qu’il leur faudra désormais savoir se documenter et mémoriser des connaissances de façon autonome.

 

f- La lecture de l’image n’est pas faite à des fins de divertissement, même si les élèves le vivent plus ou moins de cette façon. Étudiez l’image de Néron au cinéma contribue à faire prendre aux élèves conscience qu’on a affaire ici à une sorte de mythe littéraire, et cette approche est complétée par la lecture d’extraits de romans historiques.

 Le personnage du souverain fou, du despote sanguinaire est fort bien représenté dans la littérature moderne et cette étude peut amener les élèves à faire des comparaisons : Ubu Roi d’Alfred Jarry ou Caligula d’Albert Camus peuvent proposer d’intéressants points de convergence avec Néron.

 

g-Il semble important aussi de ménager dans le cours des temps pour la synthèse : celle-ci, en effet, donne un sens au travail mené dans la séquence toute entière. Ces moments permettent aux élèves de mieux mémoriser les contenus.

 

h-Il a paru bon de montrer qu’écrire l’Histoire n’allait pas de soi.  Suétone ou Tacite ne respectaient pas les mêmes contraintes que les historiens de notre temps. Ce qu’ils ont écrit sert plutôt à alimenter ou à inspirer aujourd’hui des œuvres de fiction, qu’il s’agisse de romans ou de films.

  Travailler sur ce que Tacite ou Suétone considéraient comme de l’Histoire amène à comparer leurs écrits avec ceux des historiens d’aujourd’hui.

  Pourquoi et comment écrire l’Histoire ? Ces questions relèvent au moins autant de la philosophie que des préoccupations du simple citoyen, qui se penche sur l’un des principes fondamentaux de la démocratie : le droit de tout homme à comprendre la société où il vit.